Emmanuel Macron et la CFDT

Un cortège du Syndicat général de l’Éducation nationale CFDT, lors d’une manifestation à Paris. Rafael Lopez/Flickr, CC BY-NC-ND

Le chef de l’État ne pourra pas se passer longtemps de la société civile et d’interlocuteurs pour des échanges et des négociations. Sinon, il sera à la peine, en temps de graves difficultés, pour faire preuve d’autorité sans verser dans l’autoritarisme. Mais qui sont ces éventuels partenaires-adversaires de la société civile ?

Certainement pas les députés supposés l’incarner, sans être issus d’une quelconque force collective. La société civile trouve sa dynamique dans les mouvements sociaux et culturels, les associations et les ONG, dans le tissu des organisations professionnelles, dans les syndicats, dans des mobilisations qui transforment la vie collective par le bas. Cette dynamique se fait en protestant mais aussi en recherchant le dialogue, en manifestant mais aussi en négociant, ou en exerçant des pressions qu’il ne faut pas confondre avec le recours à la violence.

La CFDT, premier syndicat en France dans le secteur privé

Sous François Hollande, des forces conservatrices (voire réactionnaires), se sont opposées au mariage pour tous ; les « Bonnets rouges » de Bretagne ont défendu un modèle économique épuisé, et rejeté des mesures fiscales qui avaient été votées par un Parlement unanime pour promouvoir un développement écologique.

Plus tard, une forte hostilité, à gauche du pouvoir, s’est exprimée vis-à-vis d’un projet de loi sur le travail qui préfigurait la réforme envisagée par le gouvernement actuel, les manifestations laissant un certain espace à la violence des « casseurs ». « Nuit debout », née dans leur prolongement, a ouvert une brèche culturelle et sociale à la manière des Indignados espagnols du M15, mais la décomposition l’a vite emporté.

Les raisons d’exprimer un mécontentement sont nombreuses, mais rares sont les acteurs capables de structurer une mobilisation durable et d’incarner de larges pans de la société civile de façon significative ; et cela sans verser dans la radicalité ou la violence, en recherchant le dialogue. S’il s’agit de conjoindre travail et démocratie, la principale force organisée, comme le dit son nom, c’est la CFDT, la Confédération Française Démocratique du Travail.

Premier syndicat en France dans le secteur privé depuis les dernières élections professionnelles, la CFDT tranche dans le paysage actuel.

Sur sa gauche, la CGT n’est plus tenue par le Parti communiste, lui-même bien faible, et est en proie à la tentation de la radicalisation. Ses positions excluent toute réelle négociation, elle pourrait en matière politique attendre beaucoup de la France insoumise, à moins que ce soit l’inverse. Jean-Luc Mélenchon venant alors surfer sur les flots des logiques hypercritiques qu’elle incarne. Le pouvoir n’a rien à en attendre.

Sur sa droite, la CGT-FO semble pour l’instant n’avoir rien de bien significatif à demander au gouvernement, tant son leader, Jean-Claude Mailly, parait s’accommoder des perspectives qu’ouvre la politique du chef de l’État. Plus qu’un interlocuteur revendicatif, il se comporte en allié plutôt satisfait, prêt apparemment à accepter les annonces gouvernementales.

Force Ouvrière se comporte comme un allié d’Emmanuel Macron ; ici son secrétaire général, Jean-Claude Mailly, lors du Congrès confédéral 2015, à Tours. Force Ouvrière/Flickr, CC BY-NC

Un syndicat exigeant, ferme et ouvert

La CFDT est au plus loin des logiques du tout ou rien et des positions de rupture, elle s’est débarrassée il y a longtemps déjà de ses « coucous » gauchistes. On l’imagine mal pour autant se coucher pour cinq ans, moyennant quelques accords préalables. Elle sera un partenaire exigeant tout au long du quinquennat. Sa direction, ses instances sont, pour toute cette période, stabilisées. Elle saura donc maintenir un cap fait de fermeté et d’ouverture. En particulier, elle n’acceptera pas de perdre au niveau des entreprises les droits que les syndicats avaient conquis.

Le Président Macron a la confiance des dirigeants économiques, les sondages et enquêtes le disent de manière éclatante. Mais cela justifie-t-il des mesures favorables exclusivement aux chefs d’entreprise, le coupant de la CGT, mais aussi de la CFDT ? Il peut à court terme satisfaire les milieux économiques, et tordre le bras à cette dernière. Mais à long terme ? L’ignorer ou la tenir à distance pourrait se révéler coûteux pour lui.

Des relations denses, même tendues, avec un acteur responsable qui ne souhaite en aucune façon qu’il échoue, et qui n’est pas disposé à s’effacer au profit de forces syndicales et politiques jouant la carte de la crise, voire du chaos, seront à terme un atout pour le pouvoir, et non une faiblesse.

Cela vaut dans l’hypothèse de tourmentes économiques ou de blocage politique majeur, si gouverner de manière verticale, de haut en bas, à partir des compétences gestionnaires de la jeune garde technocratique qui entoure le président devient problématique.

La société civile, une nécessité pour réussir

Cela vaut tout autant dans la perspective de la réussite. On sait en effet depuis Tocqueville que la Révolution a été particulièrement active dans les situations les plus favorables du point de vue économique. Ainsi, si la croissance et l’emploi sont au rendez-vous, si, comme disait un leader de la CGT-FO, André Bergeron, il y a du grain à moudre, le pouvoir pourrait être confronté à une société civile remuante.

Le président Macron n’a rien à perdre à créer des rapports confiants avec ceux qui incarnent le mieux l’idéal social-démocrate dans la France d’aujourd’hui. Un idéal dont il n’a pas toujours été éloigné : il pourra compter sur la CFDT pour rechercher ensemble des réponses intelligentes, justes et efficaces à des tensions aiguës.

De nombreux électeurs ont voté pour lui, puis pour les députés de son mouvement, sans ardeur. Beaucoup adhéreront à sa politique s’il relance l’économie et redore le blason européen et international de la France. Mais aussi, et surtout, s’il sait reconnaître et entendre les éléments les plus constructifs de la société civile.

Sa légitimité, sur la longue distance, sa crédibilité passeront par la confiance qu’il aura redonnée et par la justice sociale qu’il aura aidée à bâtir. Étouffée, la société civile se repliera sur elle-même, inquiète, ou se confiera aux extrêmes. Mise en mesure de respirer, elle contribuera à la réussite du pouvoir. Et grâce pourra alors être rendue au chef de l’État.

The Conversation is a non-profit + your donation is tax deductible. Help knowledge-based, ethical journalism today.