En Algérie, les cartes du pouvoir face à la mobilisation populaire

A Alger, le 26 février 2019. Ryad Kramdi/ AFP

Et maintenant, que peut-il se passer de l’autre côté de la Méditerranée, dans ce pays si intimement lié à la France ? Vues de ce côté-ci, les mobilisations populaires en Algérie – au-delà des enjeux de politique interne comme internationale, sociaux et économiques, sécuritaires, migratoires – rappellent immanquablement le « printemps arabe » de 2011. L’Algérie faisait alors partie des exceptions : ni démocratisation, ni écroulement de l’État, mais stabilité du régime, notamment au regard de son passé révolutionnaire et de guerre civile.

Cet article est fondé sur l’exploitation des données disponibles en sources ouvertes, confrontées à une littérature scientifique de politique comparée accessible à tous. Il ne se fonde pas sur une connaissance approfondie du sujet en tant que tel (on lira à cet égard avec attention des chercheurs comme Myriam Ait Aoudia ou Pierre Vermeren et Khadija Mohsen-Finan) mais propose une analyse des manifestations et des réponses du régime à partir de l’étude de précédents, historiques et étrangers.

Le déclenchement de la mobilisation

Le terreau propice à des manifestations se situe souvent dans un sentiment relatif de déclassement vis-à-vis de ce qui est estimé être dû, conceptualisé dans l’expression « relative deprivation ». Avec son taux de chômage élevé et son économie bloquée, l’Algérie contemporaine répond à cette définition.

Les régimes autoritaires font face à plusieurs types de menaces pouvant les renverser, dont les mobilisations populaires. Pour tenir, ils doivent désamorcer toute possibilité de mobilisation massive contre le régime, au-delà des noyaux d’opposants habituels.

Pour isoler les individus les uns des autres, ils adoptent ainsi des pratiques spécifiques :

  • la propagande officielle ;

  • la segmentation de la société ;

  • la répression policière.

Par ces moyens, les citoyens considérant que le régime est injuste ne sont pas sûrs que cette opinion soit partagée par leurs concitoyens.

Le déclenchement des mobilisations se fonde généralement sur un événement particulier, hors cadre de la vie politique habituelle : attentat, auto-immolation, rassemblement national, événement international qui résonne dans la vie politique nationale.

En l’espèce, il s’agit de la déclaration de candidature du président Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat, alors même qu’il n’est pas en état d’assurer ses fonctions. Elle a provoqué autant une opposition contre sa candidature que contre le système autoritaire et corrompu. Le moment de transition politique est classiquement un moment de fragilité, mais il se conjugue en Algérie avec le choix d’un dirigeant âgé, par défaut d’identification d’un dauphin consensuel parmi la coalition des clans se partageant le pouvoir.

Trois variables à prendre en compte

On peut déterminer trois variables principales permettant à la mobilisation populaire d’aboutir à des réformes politiques substantielles :

  • Une répression policière disproportionnée : en Algérie, ce n’est pas le cas à ce jour, vu le comportement des manifestants, conscients du besoin de ne pas provoquer d’escalade, et le niveau relativement modéré jusqu’ici de la répression par la police.

  • La mobilisation d’acteurs intermédiaires. Autrement dit, la liaison entre des opposants habituels et des intermédiaires du régime. Parmi les premiers – les « usual suspects » : les membres d’organisation de défense des droits de l’homme, de partis d’opposition (tolérés car sans chance d’accéder au pouvoir), de membres des professions libérales et médiatiques (journalistes et avocats). Parmi la seconde catégorie, on trouve les syndicalistes, les notables locaux (traditionnels ou membres de la bureaucratie d’État ou d’entreprises semi-publiques), les membres intermédiaires du parti unique ou de ses satellites, anciennes figures médiatiques. Aujourd’hui cette liaison semble être en cours en Algérie avec l’intervention publique d’un ex-président, la mobilisation d’avocats et la déclaration des journalistes des médias nationaux. On note, par ailleurs, l’incarcération d’acteurs pouvant faciliter la « convergence des luttes », afin d’entraver justement cette dynamique.

  • Une couverture médiatique massive. Celle-ci fait l’objet de limitation par le régime d’Alger, qui malgré la censure et les directives se laisse toutefois déborder.

Les mobilisations en cours semblent, à cet égard, sur une trajectoire de succès. Il reste à voir si cela mènera soit à une libéralisation sincère, soit à une préservation de l’autoritarisme ou bien à un véritable effondrement du régime.

Un système autoritaire hétérogène

On peut qualifier l’Algérie de système autoritaire hétérogène, avec plusieurs clans recoupant les institutions politiques formelles. Ce système s’incarne à travers les partis de la coalition au pouvoir, les tendances au sein du parti majoritaire et les différents partis satellites, ainsi que via l’armée et les services de sécurité. Ce système s’étend aussi aux entreprises d’État – certaines entreprises majeures dépendent du régime et coexistent avec des acteurs économiques plus modestes plus ou moins autonomes.

Les régimes autoritaires font, en règle générale, face à un « dilemme coercitif » : leurs dirigeants craignent d’être démis par un coup d’État davantage que par un soulèvement populaire ou une invasion étrangère. Cette crainte provoque une défiance permanente, à des degrés divers, entre le(s) gouvernant(s) politique(s) et l’armée, alimentant une relation mêlant répression (purge, marginalisation plus ou moins forte, création volontaire d’institutions concurrentes, etc.) et cooptation (octroi d’avantages symboliques et matériels).

Le rôle clé de l’armée

Le cas extrême de l’intervention du militaire en politique est le coup d’État. Il peut être libéral (comme au Portugal, avec la Révolution des œillets de 1974) ou conservateur (en Égypte, avec la contre-révolution en 2013).

L’armée, en tant qu’institution régalienne par excellence et potentiel outil au service de la répression de mouvements populaires, est généralement au cœur des interrogations quant au déroulement futur des manifestations. En effet, elle peut écraser un mouvement contestataire, accompagner une libéralisation négociée ou non du régime, ou être reléguée dans ses casernes.

Alger, 26 février 2019. Jusqu’à présent l’armée fait preuve d’une certaine modération. Ryad Kramdi/AFP

On relève dans le cas algérien la prise de parole du chef d’état-major des armées, qui invoque la priorité de l’ordre et de la paix sociale et les menaces intérieures et extérieures. Mais on peut se demander, en cas de poursuite voire approfondissement de la mobilisation actuelle, si on ne se dirigera pas vers un renforcement des divisions internes au sein de l’armée – ce qui mènerait à la paralysie de l’institution ou à des politiques contradictoires sur le territoire national (concessions ici, répression disproportionnée là).

À la lumière des événements actuels, on peut imaginer un scénario de soutien unanime de l’institution militaire au régime à la faveur de la purge menée par le chef d’état-major. Ce scénario permettrait une stabilisation du régime actuel, favorisant la professionnalisation de l’armée, mais à condition que les événements ne dégénèrent pas.

Reste une interrogation : une majorité de dirigeants militaires (officiers généraux, officiers supérieurs) peut-elle se coaguler pour soutenir la libéralisation, voire un changement du régime politique, et s’imposer face au chef d’état-major actuel ? Et si un tel scénario devait se produire, quid des risques d’effondrement de l’État ?

Une armée se mettant au service d’une transition politique est en mesure de négocier des gains (budget, justice militaire, poste de ministre de la Défense, participation aux instances de coordination de la politique de sécurité nationale). En retour, une période de méfiance avec le nouveau régime s’instaurerait sans doute, au détriment de son efficacité professionnelle.

Le choix risqué de la répression

Du point de vue du régime, il convient d’éviter une radicalisation des manifestations. Pour cela, il convient de maîtriser au maximum l’emploi de la violence, avec l’exercice d’une répression ciblée visant les groupes extrêmes. Il lui faut ainsi recourir le plus possible aux arrestations préventives des leaders identifiés ci-dessus, garantir la loyauté des alliés habituels du régime (figures dites « libérales », religieuses, notables, syndicalistes ou cadres des partis cooptés voire du parti majoritaire, organisations de jeunesse), susceptibles de se joindre aux manifestants.

Dans le même temps, le régime doit tenter de neutraliser les « agents facilitateurs » (individus à l’idéologie libérale navigant entre plusieurs groupes sociaux et qui peuvent faciliter la « convergence des luttes »). Les autorités peuvent aussi lancer dans les médias officiels (ou cooptés) une campagne visant à salir des leaders de la contestation (sur leurs mœurs, leurs liens avec l’étranger…), voire de recourir à la répression policière et judiciaire.

Manifestation d’étudiants à Alger, le 26 février 2019. AFP

Sur le plan de la propagande, les autorités placées sur la défensive ont habituellement recours au discours de « la main de l’étranger », c’est-à-dire de la déstabilisation du pays par l’organisation d’un complot coordonné à l’étranger (ce qui ne relève pas que du fantasme anti-occidental ou anti-russe), du sécessionnisme, de l’extrémisme religieux/politique et de la crainte de la guerre civile, la « fitna », même si ce narratif est affaibli par le recours à la notion de « thawrat » et le rajeunissement de la population.

Les autorités religieuses, à savoir les imams, représentent une ressource de diffusion du discours officiel via leurs prêches. Mais ils semblent aujourd’hui peu efficaces face à la contestation. Ces prêches peuvent parfois être un instrument de provocation permettant de justifier la répression (c’est l’hypothèse parfois émise concernant le traitement du leader du Hirak au Maroc).

Ces mobilisations contestataires sont habituellement contrées par celle des soutiens au régime. Les « troupes » sont recrutées en puisant dans les réseaux clientélistes ou de loyauté sincère, les plus efficaces. Or, en Algérie, les tentatives en cours semblent être un échec, au vu du refus de cadres du parti majoritaire de se mobiliser. Cette réticence n’augure pas vraiment d’un avenir favorable au régime.

Autre risque pour le régime, la défection de membres des forces de sécurité. Rien ne vaut alors une prime ou augmentation conséquente pour tenir les rangs, ainsi que des concessions symboliques de diverses natures. Cela n’apparaît pas être encore le cas en Algérie.

Le choix de la négociation : le levier de l’économie

L’économie est un levier puissant de canalisation des revendications. Néanmoins, le pouvoir en Algérie n’a plus les ressources qu’il avait à sa disposition auparavant.

La canalisation se fait par la négociation salariale dans les secteurs privé et public, et des décisions d’investissements publiques dans des secteurs clés.

La redistribution en période de crise mène généralement au renforcement des pratiques antérieures sans libéraliser, et donc ne résout rien sur le long terme. Cela entretient les dépenses publiques comme mode d’achat de la paix sociale. Si, en revanche, le régime se libéralise sincèrement, la coalition des clans au pouvoir risque bien de se diviser violemment. Ces clans veulent éviter à tout prix une telle situation pour garantir leur survie. C’est ce qui s’est passé en Algérie avec le très court mandat de l’ex-premier ministre Tebboune.

La situation est bloquée et l’on semble se diriger soit vers un verrouillage en bonne et due forme, soit vers une refonte violente du modèle économique actuel.

Le levier politique

Le cœur des revendications en Algérie est politique : c’est le système en lui-même qui est remis en cause par les manifestants. Plusieurs moyens sont disponibles pour y répondre.

La cooptation, soit l’attribution de postes prestigieux sans réelles attributions, apparaît comme un outil classique. Ainsi, le régime marocain a su se réformer sur le plan institutionnel en accueillant en son sein des figures de l’opposition et en leur octroyant de réelles prérogatives.

Ce scénario est peu probable en Algérie si les mobilisations se poursuivent et que la solidarité entre figures des manifestations se structure.

La libéralisation contrôlée du jeu politique dans un contexte de régime autoritaire mène à la création d’une arène politique asymétrique, où l’opposition essaie de promouvoir son agenda politique. En agissant ainsi, elle a bien conscience de ne jamais parvenir à transformer le régime. Selon l’ouverture et la crédibilité de chaque scrutin, elle peut décider de participer ou de boycotter – ce qui est le cas pour le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) et le Front des Forces socialistes (FFS) aujourd’hui. Tout juste peut-elle espérer obtenir un entre-deux où ses revendications seront tolérées. L’institutionnalisation du régime par la création d’institutions singeant celle de la démocratie représentative ne peut fondamentalement pas modifier la nature autoritaire du régime, mais au contraire le renforcer.

Les autorités peuvent aussi répondre aux revendications politiques collectives en créant une commission de « consultation », qui aura pour activité principale la dilution des revendications (comme me disait un jour un enquêté : « faire dégorger les escargots »). Cela semble bien être le chemin adopté en Algérie, avec l’évocation d’une future grande Conférence nationale par le premier ministre Ouyahia, histoire de gagner du temps, et aboutir à des concessions symboliques ou politiquement marginales.

L’impératif des élections

Le processus de transition politique, qu’il soit de démocratisation ou de reconfiguration autoritaire, passera par des élections en Algérie. Seules des élections sincères peuvent modifier la nature du régime, en respectant le calendrier déjà prévu ou en en imposant un nouveau, par exemple pour désigner une assemblée nationale constituante.

Même en cas de libéralisation, on peut s’attendre à un recyclage relatif des élites du régime actuel en plus de l’inclusion d’opposants, notamment religieux à l’agenda politique rigoriste. Cela provoquera très probablement des débats animés dans le pays. À voir si les uns et les autres respecteront les principes de tolérance du débat démocratique.

À Alger, le 22 février 2019, au début du mouvement de protestation. Ryad Kramdi/AFP

Les relations politiques devront se développer à partir modus vivendi établi pendant la période post–guerre civile algérienne et post-2011 (printemps arabe) : l’existence d’un accord en vertu duquel les organisations religieuses se détournent de la vie politique en échange d’une liberté d’action sociale. Les tumultes suscités par ce type d’acteur dans la vie politique tunisienne et égyptienne de 2011-2013 témoignent de leur impact sur le comportement des acteurs politiques locaux.

Lutte anti-corruption et justice transitionnelle

L’un des classiques des périodes de transition est la lutte anti-corruption. En contexte autoritaire, le pouvoir politique permet des opportunités de corruption pour (entre autres) constituer des dossiers afin de faire pression sur ses subordonnés/rivaux en cas d’arbitrages politiques ultérieurs.

En Algérie, on retrouve ce type de pratiques. Dans un contexte de stabilisation autoritaire, le clan hégémonique cherchant à consolider son pouvoir (ou la coalition des clans qui émergera vainqueur) en profitera pour affaiblir le ou les clans/individus perdants à grands coups de procès anti-corruption, sans doute hautement médiatisés. En cas de libéralisation, des procédures existeront sans doute, négociées ou non, et moins arbitraires.

La contestation politique peut aussi mener à l’ouverture d’un processus de justice transitionnelle. Il a vocation, par une catharsis collective fondée sur une procédure administrativo-judiciaire, à juger les pratiques violentes et disproportionnées employées par les institutions de sécurité et de défense nationales. Ceci, afin de les réformer et imposer des usages plus respectueux des droits fondamentaux.

Il peut être intégralement sincère (comme en Afrique du Sud) ou sincère sur les infractions mais pas sur les mises en responsabilité des dirigeants concernés (comme au Maroc). II peut aussi être vicié dès le départ ou évoluer vers un processus non-sincère (comme en Tunisie). En bref, il peut apparaître comme un autre moyen de diluer la contestation.

Au vu du passé de guerre civile algérienne et de la politique de concorde civile, fondée sur l’amnistie, mais aussi de la permanence de la menace terroriste et du risque pour la cohésion des forces de sécurité et pour l’armée que ce type de processus engendre, on perçoit toute la difficulté à instaurer un tel outil internationalement reconnu des transitions politiques, que ce soit dans le cadre d’une stabilisation de l’autoritarisme ou une démocratisation.

À ce jour, il est bien difficile de dire de quoi l’avenir sera fait en Algérie, entre une apparente volonté de respect du calendrier par les autorités et la pérennisation de la mobilisation. Ici, le politiste doit s’incliner devant un futur qui sera écrit par les Algériens se saisissant souverainement de leur destin.