En Colombie, des espoirs déçus trois ans après les accords de paix

Des étudiants participent à Bogotá lors de la grève nationale 21 novembre 2019. Sebastian Barros / Shutterstock

À la vague de protestations qui secoue l’Amérique du Sud s’est greffée depuis le 21 novembre la Colombie. Peut-on associer cette nouvelle mobilisation à celles qu’ont connu l’Équateur, la Bolivie ou le Chili ? Si l’on observe des similitudes avec les mobilisations des pays voisins, il est certain que le fond, les déclencheurs et les motivations du mouvement colombien sont différents. On ne peut pas lire les protestations actuelles en dehors du contexte de post-conflit du pays.

Tout a démarré le 21 novembre, journée nationale de grève. Ce jour-là ont convergé une multitude de revendications dont le dénominateur commun était la colère contre le gouvernement du président de droite Iván Duque, au pouvoir depuis un an et demi. Les protestations visaient aussi bien la réforme du travail et des pensions, que le néolibéralisme, le non-respect des accords de paix, la défense des animaux, l’environnement et le rejet de la violence, le machisme et la corruption. Pour l’occasion, on a vu descendre dans la rue non seulement les secteurs de la population qui protestent traditionnellement, mais également des citoyens moins familiers des manifestations.

Qu’est-ce qui a permis ce mélange des genres ? Deux éléments principaux : d’une part, la réponse erratique du gouvernement à l’appel de la grève, qui à force de la stigmatiser et de la sous-estimer a fini par inciter de nouveaux secteurs à s’y joindre. D’autre part, les tensions issues de la période post-accord de paix (signé par le président antérieur, Juan Manuel Santos avec les FARC, au terme d’un conflit de plus de cinquante ans). Cette étape historique pour le pays a permis l’expression de nouvelles revendications mais a aussi engendré beaucoup de frustration, les vieux problèmes de violence n’étant pas pour autant réglés.

Une grève stigmatisée par le gouvernement

Les grèves sont un phénomène banal en Colombie. Chaque année, les syndicats, les étudiants, les mouvements indigènes et quelques corporations convoquent des journées de « paro nacional ». Généralement, on proteste contre les mesures du gouvernement, le « néolibéralisme », les impôts, le système de santé et la baisse du budget dédié à l’éducation. Ces dernières années (2018 et 2017), les grèves s’étaient déroulées normalement, sans attirer les foules. La semaine dernière, les choses ont changé. Pourquoi ?

Parce que le gouvernement a provoqué un effet boule de neige qui a rassemblé la population et les motivations. Le 30 octobre, les syndicats et « secteurs sociaux » ont annoncé leur intention de convoquer la grève, pour s’opposer aux projets de loi en discussion depuis des mois, qui visent à réformer les pensions de retraites et le travail. Jusqu’alors, la convocation était limitée aux mêmes publics que d’habitude : syndicats, enseignants et étudiants d’universités publiques.

Quelques jours plus tard, le parti du gouvernement (le Centre démocratique), dirigé par l’ex-président et très controversé Álvaro Uribe, a affirmé que la grève du 21 novembre faisait partie de la stratégie du « Forum de São Paulo », et était organisé par des « anarchistes internationaux » et « violents ». En donnant cette lecture de la grève, Alvaro Uribe a voulu discréditer les motivations de ses initiateurs. De nombreuses personnes se sont alors unies à l’initiative, dénonçant une lecture erronée et défendant le droit à manifester.

Les jours suivants, le gouvernement a continué d’échauffer les esprits en niant l’existence des projets législatifs visés par les protestataires. La confusion a provoqué un malaise, et a révélé la faiblesse du, incapable de défendre ses propositions face aux oppositions. Un jour avant la grève, la Police nationale a effectué une série de perquisitions au siège de certains collectifs culturels et médias alternatifs. Des opérations vécues comme des actes de censure et d’intimidation à l’encontre de la grève.

Fin octobre, le massacre de deux chefs indigènes a été la cerise sur le gâteau et a entraîné une demande de motion de censure contre le ministre de la Défense. Lors d’une session au Congrès, un sénateur a dénoncé un bombardement mené par l’armée contre un groupe criminel d’un ancien membre des FARC, ayant tué 8 mineurs recrutés de force. La révélation a provoqué la démission du ministre et poussé de nouveaux groupes sociaux à se joindre à la grève.

Manifestation pacifique, débordements et cacerolazos

C’est ainsi que la grève qui s’annonçait routinière s’est transformée en une mobilisation de grande ampleur, par la faute même du gouvernement.

Montage diffusé via WhatsApp le 21 novembre 2019.

La journée de grève s’est déroulée de façon globalement pacifique. Dans toutes les grandes villes du pays (Bogotá, Medellín, Barranquilla, Cartagena, Cali, Bucaramanga, Maicao et Manizales), la mobilisation a été massive.

Tout au long de la manifestation, mais particulièrement à la tombée de la nuit, des actes de vandalisme, de violence et un usage disproportionné de la force de la part de la police ont terni la journée.

À Bogotá et à Medellín, les principales universités publiques ont été fermées, et dans la capitale, plusieurs stations de transport public ont été endommagées. Des affrontements entre l’ESMAD (brigade anti-émeute) et les manifestations ont eu lieu. Dans la ville de Cali (au sud-ouest du pays), où les tensions ont été nombreuses, un couvre-feu a été mis en place à la fin de la journée.

Parallèlement s’est déployée une manifestation pacifique, spontanée et novatrice en Colombie : le cacerolazo – très fréquent en Espagne, cette tradition consiste à taper sur des casseroles pour protester. En cela oui, l’inspiration vient du Chili. Selon le média colombien Linterna Verde, c’est de Cali qu’est partie l’idée, avant de devenir virale sur les réseaux sociaux à partir de six heures de l’après-midi, jusqu’à se concrétiser dans plusieurs villes.

« Désormais, oui, le Chili est un exemple à suivre. ». Carolina Gómez/CIPER

Le lendemain, le contraste entre les manifestations pacifiques (marches et cacerolazos) et la violence (étatique et citoyenne) s’est intensifié.

Si la ville de Cali a retrouvé le calme, les troubles ont pris de l’ampleur dès tôt le matin dans certaines zones de Bogotá. Saccages, violences policières, affrontements entre les autorités et les citoyens ont finalement mené à la fermeture du transport public dans plusieurs parties de la capitale. Le maire de Bogotá a décrété un couvre-feu total, le premier depuis 1977. Pendant la nuit, les casseroles se sont fait entendre à nouveau à Bogotá, Medellín et Manizales, entre autres.

Le 23 novembre, les manifestations pacifiques se sont poursuivies, bien que réprimées par la police anti-émeutes à Bogotá. Des cacerolazos massifs ont redémarré en fin de journée, et un jeune de 18 ans a été gravement blessé par un policier alors qu’il participait à une marche pacifique à Bogotá. Il a succombé à ses blessures.

Les mouvements sociaux libérés par la paix

La situation en Colombie est-elle comparable à ce qui s’est produit au Chili ? Jusqu’ici, il semble que les inégalités ne sont pas au cœur du mouvement. Bien que la Colombie connaisse, objectivement, des niveaux d’inégalité aussi, voire plus élevés que le Chili, le thème reste peu évoqué. Le changement de constitution ne fait pas non plus partie des revendications colombiennes.

Indice de Gini en Colombie et au Chili. Élaboration des auteures à partir des données de la Banque Mondiale

La colère en Colombie reflète davantage un choc entre les espérances suscitées par l’accord de paix et la désillusion provoquée par sa non-matérialisation. Pendant les négociations de paix entre le gouvernement de Juan Manuel Santos et les FARC, l’intensité du conflit avait drastiquement diminué, transformant profondément l’agenda politique : pour la première fois depuis des décennies, le conflit armé interne était passé au second plan, et le pays commençait à débattre de corruption, de pauvreté, d’inégalités, de santé et d’éducation.

L’argument des gouvernements qui consistait à disqualifier toute mobilisation sociale en l’accusant d’être infiltrée par la guérilla et le terrorisme, n’est plus valable. L’apaisement du conflit a aussi créé la possibilité que certains secteurs de la population, jusqu’ici menacés par les différents acteurs armés, commencent à s’organiser et à s’exprimer plus librement. Par conséquent, les mobilisations sociales ont significativement augmenté depuis le début des négociations en 2012.

La paix promettait entre autres aux citoyens d’élargir leurs demandes et de protester sans être immédiatement criminalisés. Ce qui explique le mélange de motivations et de secteurs qui se sont unis aux mobilisations.

Évolution de la protestation sociale en Colombie 1975-2016. Transformation des conflits sociaux et paix territoriale

Un gouvernement impopulaire

Mais beaucoup de citoyens ont le sentiment que les bénéfices attendus de la paix ne se sont jamais concrétisés. Que sur le plan politique, l’ouverture n’a pas eu lieu, et que la violence a connu une véritable recrudescence depuis un an, faisant réémerger les problèmes non réglés du conflit armé.

L’élection d’Iván Duque à la présidence a signifié l’arrivée au pouvoir d’un parti politique (le Centre démocratique) qui n’avait cessé de militer contre les accords de paix. Bien que le gouvernement ait déclaré les soutenir, plusieurs engagements conclus dans les négociations n’ont pas été respectés. Le nombre d’assassinats à l’encontre de dirigeants syndicaux a augmenté et les dernières élections locales ont été marquées par des taux de violence très élevés.

À nouveau, les droits civils, politiques, et la vie de nombreux Colombiens apparaissent menacés, ce qui engendre un malaise et une frustration chez une partie importante des citoyens qui ont soutenu le processus de paix.

À ce contexte s’ajoute l’insatisfaction vis-à-vis du gouvernement. Le président Duque souffre du taux de popularité le plus bas jamais connu par un président colombien depuis 1998. Le gouvernement n’a été couronné d’aucun succès législatif et le bilan de sa première année apparaît très mauvais. Il est critiqué d’un côté par ses opposants et de l’autre par les secteurs les plus radicaux de son propre parti (proches de l’ex-président Uribe, très à droite), faute de résultats et d’un agenda politique défini. Les cacerolazos nocturnes, auxquels se sont unies des personnes qui n’avaient pas participé à la manifestation pendant la journée, expriment très bien le mécontentement contre le gouvernement, y compris de ceux qui avaient voté pour lui.

Ainsi, ce qui n’était qu’une grève routinière s’est muté en une mobilisation massive du fait de la stigmatisation de la protestation, du discrédit de ses motivations et de la désillusion liée au retour de la violence.

Les bénéfices évaporés de la paix et la faiblesse du gouvernement ont mené à ce mélange hétéroclite de mobilisations (pacifiques, violentes, petites, massives). On ne sait pas encore si elles se maintiendront et s’organiseront, comme au Chili. En tout cas, en répondant par un couvre-feu et la militarisation, Iván Duque copie la recette de son homologue chilien Sebastan Piñera.

Reste à voir quelles seront la portée et la direction donnée à la conversation nationale qu’il a promis dans les prochains jours.


La version originale de cet article a été publiée par le Centre d’investigation journalistique (CIPER) du Chili.

L’article a été traduit de l’espagnol par Nolwenn Jaumouillé.

This article was originally published in Spanish

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