En Équateur, l’avenir incertain du Président Lenín Moreno

Mardi 9 octobre, des manifestants ont afflué massivement dans la capitale Quito pour protester contre la hausse des prix du carburant. Martin Bernetti / AFP

Depuis plusieurs jours, l’Équateur traverse une crise politique majeure : des milliers d’indigènes et de paysans protestent contre l’augmentation du prix du pétrole décidée par le gouvernement du libéral Lenín Moreno – au pouvoir depuis 2017. Mercredi 9 octobre, les manifestants ont afflué massivement dans la capitale Quito et de violents affrontements ont eu lieu entre les manifestants et la police, laissant plusieurs personnes blessées.

Que le gouvernement résiste ou non à cette secousse, le grand gagnant de la crise sera l’ex-président Rafael Correa, au pouvoir entre 2007 et 2017.

En arrivant au pouvoir, le gouvernement actuel a hérité d’une crise économique issue de dix années de gaspillage sous le « corréisme ». L’ancien président qui prétendait mener le pays à l’hypermodernité a finalement dilapidé les ressources. La liste des travaux publics – ou éléphants blancs – inachevés, est à cet égard tristement révélatrice : une raffinerie qui finalement n’a pas été construite, une autre qui n’a pas été remise en état, et des centrales hydroélectriques à moitié terminées.

Son successeur est arrivé en prétendant appliquer des politiques néokeynésiennes, et en jurant qu’il ne céderait à aucun plan économique imposé par les instances internationales, comme l’Amérique latine en a souvent connu. Deux ans après son accession au pouvoir, Lenín Moreno s’est finalement jeté dans les bras du Fonds monétaire international : en contrepartie de nouveaux crédits, les technocrates de l’institution l’ont incité à cesser de subventionner l’essence et le diesel, à réduire les dépenses de l’État et à flexibiliser l’emploi.

Leurs modèles économétriques ont calculé que le coût de telles mesures serait limité pour les secteurs populaires : c’était oublier l’impact considérable que peut avoir sur le budget des plus vulnérables une quelconque augmentation des prix. C’est parfois à plusieurs repas qu’ils doivent alors renoncer.

Le pétrole, un patrimoine public

En touchant au pétrole, c’est un symbole que le président équatorien attaque. Depuis les années 1970, les secteurs populaires considèrent que le rôle de l’État est justement de garantir à la population une essence peu coûteuse, le pétrole étant propriété de tous les Équatoriens.

En rompant cet engagement moral fondateur entre l’État et le peuple, le président a suscité une indignation très forte. Depuis une semaine, indigènes, étudiants, classes moyennes de gauche manifestent massivement contre la mesure. Et ils le font comme ils l’ont toujours fait dans ce pays : en dressant des barricades, en lançant des cocktails Molotov sur la police et en encerclant les villes en affluant des campagnes.

À cela, Lenin a répondu par la répression, tout en dialoguant avec le secteur des transports – dialogue fructueux, puisque ces derniers ont quitté la protestation en échange d’une augmentation du coût des transports – et il a tâché de calmer le jeu en déplaçant temporairement son gouvernement à Guayaquil, la capitale économique du pays.

De leur côté, la droite et les classes moyennes ont répondu à la crise en convoquant des manifestations en faveur de la démocratie et de la paix. De jolis mots sur le papier, s’ils n’étaient accompagnés de commentaires racistes à l’encontre des populations indigènes – qui représentent environ 7 % de la population nationale – qualifiées de vandales, de parasites, de personnes immatures pour la démocratie.

Candidat de Rafael Correa

Face à l’ampleur qu’ont prise les manifestations, l’avenir du président apparaît menacé. Certes, il jouit d’un appui solide de la part des forces armées, des entrepreneurs et d’une partie de la classe politique de droite. Mais il n’est pas l’abri d’un retournement des militaires, qui historiquement n’ont jamais eu l’habitude de massacrer la population.

Par ailleurs, l’alliance en faveur de Lenín Moreno repose essentiellement sur la haine et la peur que suscite l’ex-président Rafael Correa. Il suffit de se souvenir que ce dernier avait poussé le dirigeant actuel à la présidence en 2017, en espérant qu’il le protégerait face aux accusations de corruption le visant. Son objectif étant de revenir en fanfare pour les élections de 2021. Malheureusement pour Rafael Correa, ses alliés et son poulain l’ont trahi en ont laissant la justice arrêter l’ancien vice-président Jorge Glass et d’autres ex-ministres.

Quant à Rafael Correa, il est impliqué dans plusieurs affaires. Il est notamment soupçonné dans le scandale fonds d’Odebrecht qui aurait financé sa campagne électorale. Il est également visé par un mandat d’arrestation pour avoir fomenté une tentative échouée d’enlèvement à Bogota en 2012 sur un opposant politique. Dans ce contexte tumultueux, Lenin Moreno s’est présenté comme celui qui « décorréiserait » le pays et restaurerait la démocratie.

En instrumentalisant les lois, son gouvernement s’est alors lancé dans une chasse aux sorcières à l’encontre des proches de l’ancien président encore présents dans les institutions, afin d’échapper au contrôle de son prédécesseur. S’en est suivi une série de destitutions, du Procureur au Défenseur du peuple en passant par le Conseil électoral et la Cour Constitutionnelle. Mais en choisissant de se fonder non pas sur la loi mais sur des pouvoirs exceptionnels, obtenus par référendum populaire, le président a pris un risque. Celui que sa réforme ne tient que tant que la conjoncture politique le favoriserait contre Rafael Correa.

Le mouvement de protestation actuel bénéficie donc à Rafael Correa, et tombe à point alors que son procès s’apprête à commencer. Le chaos et la répression du gouvernement lui donnent une occasion en or de reconstruire son image de rédempteur. Dans une vidéo qu’il a publiée cette semaine sur Twitter, Correa, il rappelle que lui n’a jamais cédé aux institutions économiques mondiales, se positionne en victime persécutée par son successeur et demande l’organisation d’élections anticipées.

Face aux tanks et au couvre-feu mis en place par le président actuel, l’ex-président s’érige dans le rôle du grand démocrate, l’unique capable de ramener la paix et la tranquillité en Équateur.


Traduction de Nolwenn Jaumouillé.

This article was originally published in Spanish