En Russie, une société civile tiraillée entre refus de la corruption et loyauté à Poutine

Le 27 mars 2018, à Kemerovo, des parents des victimes protestent contre l'incurie des autorités. Dmitry Serebryakov/AFP

Une semaine après la réélection triomphale de Vladimir Poutine, le 25 mars 2018, plusieurs villes de Russie ont connu le rassemblement de milliers de personnes. Elles manifestaient leur empathie – et aussi leur colère – suite à l’incendie d’un centre commercial à Kemorovo (ville du Kouzbas, en Sibérie) qui a fait officiellement 64 victimes, dont 41 enfants.

Des mémoriaux étaient improvisés, associant bougies et peluches, et des pancartes étaient brandies, proclamant notamment : « La corruption tue ». Dès la propagation de la nouvelle par les réseaux sociaux (le jour du drame, les journaux télévisés ont à peine mentionné l’événement, en le minimisant), il ne fit en effet aucun doute que ce n’est pas tant l’incendie (qui aurait pu être maîtrisé facilement dans un monde bien organisé) que les dysfonctionnements des services de régulation de la sécurité (services réputés pour être particulièrement corrompus) qui avaient tué.

Lourde accusation que le président réélu « valida » deux jours plus tard en déclarant : « Le malheur, c’est qu’on n’obtient d’attestation qu’en payant, et une fois qu’on a payé, on peut faire signer n’importe quoi. » Et de promettre que tous les agents de l’administration devraient rendre compte de leurs agissements.

Une mobilisation pour « plus d’État »

Cette mobilisation, étendue à de nombreuses régions, s’explique sans doute notamment par le fait que, quelques jours auparavant, un autre événement avait déjà sensibilisé l’opinion au manque de respect du bien commun : des dizaines d’enfants avaient dû être hospitalisés, empoisonnés par les émanations d’une décharge publique (Volololamsk, à une centaine de kilomètres de Moscou), incident qui eut un grand retentissement car beaucoup de régions sont à la merci d’accidents similaires et parce que l’atteinte aux enfants est la plus inacceptable qui soit.

Ce qui a mobilisé, c’est l’exigence que le pouvoir remplisse ses fonctions régulatrices, qu’il contrôle les contrôleurs, qu’il assure l’ordre – ce qui fut d’ailleurs le mot clé du premier mandat présidentiel de Vladimir Poutine. Autrement dit, une mobilisation pour demander « plus d’État » en quelque sorte, aux antipodes des attentes projetées par l’Occident en réponse à un système politique décrié. Preuve s’il en fallait que les représentations du politique diffèrent ici et là-bas.

Ce qu’on a vu à l’œuvre dans les jours qui ont suivi le drame, et qui montre que la relation entre la société et le pouvoir russes est plus complexe qu’on ne le dit, c’est l’inversion de la dynamique dirigés-dirigeants : ce n’est qu’après que plusieurs régions de Russie eurent décrété une journée de deuil que le Président s’est déplacé sur les lieux de la tragédie et a annoncé une journée de deuil national.

Poutine a trouvé les mots de sollicitude qui ont apaisé, quand les autorités locales avaient accumulé les indélicatesses dans leur communication avec ceux qui, devant le bâtiment de l’administration régionale, criaient leur colère et leur détresse. Il a également fait preuve de pondération, refusant, au nom de l’éthique, les condamnations hâtives « devant la caméra et sur fond de tragédie ». Gestion de crise tardive donc (deux jours après le drame) mais réussie aux yeux de la majorité des citoyens russes.

Le cliché sur une « société passive » mis à mal

Cet épisode n’illustre pas seulement l’habileté de Vladimir Poutine, il met au jour certaines caractéristiques de la relation dirigeants-dirigés au niveau local.

Dans les rassemblements sur les lieux du drame, il n’y avait pas que la colère contre l’incurie (de nombreux témoignages ont décrit l’impuissance des pompiers, mal équipés), venue aggraver les méfaits d’un système où le souci de rentabilité prime sur la préoccupation de la sécurité des usagers. S’est également manifestée la méfiance, notamment sur le nombre de victimes (circulaient des estimations 3 fois supérieures au chiffre officiel). Des pancartes brandies exigeaient la « pravda », ce qui désigne à la fois la vérité et la justice, et c’est avec l’objectif de la faire éclater qu’un « groupe d’initiative » (selon le terme choisi par les acteurs eux-mêmes, qui montre l’inadéquation du cliché sur une « société passive ») s’est constitué.

Bon gré, mal gré, les autorités locales lui ont donné accès aux morgues et ce groupe d’initiative a validé les chiffres officiels – ce qui n’a pas manqué, d’ailleurs, d’alimenter une nouvelle méfiance. Celle-ci pèse en effet lourdement sur les relations dans l’espace public en Russie, et la suspicion est réciproque : de fait les autorités locales ont immédiatement stigmatisé les citoyens mobilisés comme agitateurs, ou manipulés par des agitateurs.

Elles ont, dès lors, privilégié les rencontres « duelles » plutôt que le dialogue avec un « corps intermédiaire », à qui était déniée la représentativité. Pratique opaque qu’il convient de mettre en résonance avec la théâtralisation de la transparence quand il s’agit de montrer comment le Président s’attaque à la résolution des problèmes (que ce soit la vidéo des échanges avec les responsables locaux dans ce cas, ou celles où il est montré tançant tel ou tel ministre). Le tout jouant en faveur du Président.

Une demande de pardon qui dépolitise

Autre moment remarquable de ces interactions : la demande de pardon, visant à effacer la violence (verbale, dans le cas présent). Le vice-gouverneur qui est allé vers les manifestants le premier jour, après avoir multiplié les balourdises (accuser un homme ayant perdu cinq des siens de « se faire de la pub » avec son malheur ; mettre en exergue les compensations financières que le pouvoir local octroierait aux familles endeuillées), s’est finalement mis à genoux devant la foule pour implorer son pardon.

De façon similaire, le gouverneur Aman Touleev qui est resté invisible les deux premiers jours, malgré les pancartes exigeant sa venue, qui a présenté ses excuses pour les événements tragiques non à ses administrés, mais au Président, lorsqu’il démissionne finalement de ses fonctions (une semaine après l’incendie), clôt l’allocution où il annonce cette décision en s’inclinant devant ses administrés (sans s’être pour autant reconnu « fautif »).

Rappelons que Boris Eltsine, dans le discours où il annonçait sa démission en décembre 1999, avait demandé pardon aux Russes de ne pas avoir réussi à concrétiser les rêves qu’il partageait avec eux. Cette prégnance du thème du pardon confère à la relation dirigeant-dirigés une dimension personnelle qui la dépolitise.

« Tout est sous le contrôle personnel du Président »

Inversement, certains commentateurs ont pu souligner comment le principe de gouvernance que Vladimir Poutine a proclamé lors de son élection en 2000 – la « verticale du pouvoir » – politise tout événement. Tout renvoie au Président, il répond de tout. Se voulant rassurants, les médias officiels proclamaient quelques jours après la tragédie : « Tout est sous le contrôle personnel du Président » (soulignons personnel)

Cette politisation tous azimuts fragilise le pouvoir central, qui se hâte d’encadrer toutes les manifestations d’émoi de la société. Cela a été particulièrement visible à Moscou dont le maire s’est empressé d’organiser (et de se rendre à) un Mémorial, en contre-pied de celui qui s’était spontanément constitué autour de Navalny, le principal dénonciateur de la corruption en Russie, dont la candidature à l’élection présidentielle a été écartée.

Là aussi, comme Vladimir Poutine, il n’a fait que suivre un mouvement amorcé en dehors du pouvoir. Signe d’affaiblissement du pouvoir, disent certains.

Sur les réseaux sociaux, culpabilité… et solidarité avec le pouvoir

Quel est au final l’effet politique de ce drame ? Sur les réseaux sociaux, on peut observer deux types de réactions. Il y a ceux qui condamnent un système dont les effets pervers ont été mis en lumière par la tragédie. Parmi eux, beaucoup s’incluent dans les coupables : coupables d’avoir porté au pouvoir un système générateur de corruption, voire de l’alimenter au quotidien.

Par exemple, dans un post commentant les événements, une femme avoue « mal garer » sa voiture en donnant un pot de vin aux agents de la circulation, et se demande comment elle se débrouillerait s’ils cessaient d’accepter ses « offrandes ». Cette culpabilité partagée n’est pas un terreau favorable à la cristallisation d’une opposition.

A Simféropol (Crimée), une femme rend hommage aux victimes de Kemerovo, le 27 mars 2018. AFP

Face à eux, il y a ceux qui appellent à resserrer les rangs derrière Vladimir Poutine, lequel a finalement su montrer sa capacité à gérer la crise. Ils stigmatisent une nouvelle fois tout ce qui peut évoquer « Maïdan », à Kiev (Ukraine). Rappelons que tous les rassemblements furent spontanés, sans autorisation, et que « Maïdan » pour de très nombreux Russes est désormais un terme stigmatisant, synonyme de chaos.

Un double accablement

Certains ont été jusqu’à exploiter une malheureuse concomitance : le jour du drame fut aussi celui de l’annonce de l’expulsion de diplomates russes, suite à l’affaire Skripal, qualifiée dès lors sans vergogne d’indécence de la part de l’Occident. Tant est grand le poids de la politique extérieure sur la lecture de tout événement intérieur.

Lorsque l’on envisage des sanctions contre la Russie, il est important de comprendre que des citoyens russes peuvent être capables de sens critique à l’égard de dysfonctionnements nationaux, sans pour autant prendre leur distance par rapport au discours officiel qui leur expose l’agressivité supposée de l’Occident, alimentant le syndrome de la « forteresse assiégée », principal obstacle aux mouvements protestataires.

Ces citoyens sont doublement accablés, comme en témoigne ce commentaire d’une mère : « Nos ennemis extérieurs nous combattent, et nos enfants périssent par la faute de nos ennemis intérieurs ». Autrement dit, les corrompus et/ou ceux qui sacrifient tout au profit.