Il faut en finir avec les clichés de mères parfaites ou, à l'inverse, de mères « à boutte ». Entre les deux, il y a les mères réelles, ambivalentes, avec leurs défaillance et leurs imperfections.

Entre mère parfaite et mère à bout, où est la mère réelle?

De nos jours, les clichés d'une maternité épanouie, sans nuages, s'opposent à des images de mères à bout de souffle qui clament haut et fort n'attendre que l'heure de l'apéro ou le coucher des enfants pour respirer un peu.

Entre ces deux visions antagonistes de la maternité subsiste un flou que la littérature commence tout juste à explorer. C'est cette maternité plus proche de la réalité que je me propose d'explorer dans cet article.

L'absence de modèles variés

L'écrivaine Fanny Britt, dans un court essai féministe sur la maternité intitulé Les tranchées, mentionne d’ailleurs ce décalage : « Malgré l’omniprésence de la maternité-en-tant-qu’aimant-médiatique, il me restait toujours au creux du cœur une confusion, une ambivalence, une conviction honteuse de ne correspondre à rien de ce qui m’était renvoyé ».

Elle affirme ne pas s’être reconnue dans les différentes conceptions de la maternité véhiculées, ni la maternité intensive ou même la maternité indigne : « Toutes ces maternités m’apparaissaient comme des planètes, parfois scintillantes, parfois inspirantes, parfois déplorables, mais toujours des planètes : lointaines, étrangères. »

Les clichés d'une maternité épanouie, sans nuages, s'opposent à des images de mères à bout de souffle qui clament haut et fort n'attendre que l'heure de l'apéro ou le coucher des enfants pour respirer un peu. shutterstock

En effet, si la maternité déclenche les discours, ces derniers ne correspondent que rarement à la réalité des mères.

Ce que déplore Britt dans son essai est en partie attribuable à un manque de variété dans les modèles maternels véhiculés. Une des nombreuses richesses de la littérature réside dans la mise en contact de ses lecteurs avec divers points de vues, diverses sensibilités.

Or, pendant longtemps, les mères n'avaient pas la parole dans les textes. Sauf quelques exceptions de mères romancières et de personnages maternels sujets du discours, les mères étaient omniprésentes dans les romans, mais le plus souvent réduites au silence ou même mortes, et toujours racontées par leurs enfants. En somme, les mères ne parlaient pas; elles étaient l’objet du discours des autres.

Heureusement, la situation se transforme. Les chercheures spécialistes de la maternité en littérature, parmi lesquelles Lori Saint-Martin et Marianne Hirsch, notent une présence plus marquée de la perspective et de la voix de la mère à partir de 1980. Depuis, un nombre grandissant de créatrices contemporaines explorent l’expérience de la maternité, avec ses dimensions personnelles, éthiques et sociales.

Le rejet de l'ambivalence

Cependant, cela est bien connu, les mentalités sont lentes à changer. L’influence exercée par les images collectives de la maternité parfaite est telle que les mères ressentent la pression de devoir répondre à ce modèle irréaliste. Dans son essai, Fanny Britt signale un manque de « tolérance par rapport à l’ambiguïté », un rejet de l’ambivalence dans les discours actuels sur la maternité.

Les psychanalystes considèrent pourtant l’ambivalence maternelle comme une attitude normale et nécessaire. Cela dit, comme la colère et la « déviance », l’ambivalence a longtemps été non représentable parce qu’elle pouvait menacer l’institution de la maternité. L’idéalisation de la maternité a amplement freiné l’exploration de ses côtés plus sombres.

Bien qu’elles fassent graduellement leur apparition dans les textes, les manifestations de l’ambivalence maternelle demeurent difficiles à vivre et à comprendre pour les mères dans le quotidien de leur relation à l’enfant. Une des raisons qui explique ce paradoxe est le fait que la société n’accepte toujours pas son expression; les pressions sur les mères pour qu’elles soient patientes et douces en tout temps sont encore très fortes.

Les pressions sur les mères pour qu’elles soient patientes et douces - et travaillent avec le sourire tout en s'occupant d'un bébé- sont encore très fortes. Shutterstock

Cette idéalisation de la maternité a comme conséquence de transférer le fardeau de la perfection aux mères. Celles qui ne s’inscrivent pas dans le modèle de la « bonne mère » sont culpabilisées et montrées du doigt. Cette contrainte est insidieuse puisque les mères ont souvent intériorisé les attentes sociales, si bien qu’elles n’attendent pas le jugement extérieur, mais qu’elles auto-génèrent le sentiment de culpabilité.

Éloge de l'imperfection

Fanny Britt souligne dans son essai la volonté de se « définir hors de cet impératif binaire », de trouver sa place dans les conceptions du rôle et de la fonction maternels. Mais comment faire puisque « lorsqu’il est question de maternité […], on se retrouve très rapidement immergée dans les idées reçues » ?

L’essayiste nous dit que « si l’on veut s’aventurer ailleurs, loin des pôles ange/démon, il faut avancer prudemment, faire confiance aux histoires qui émergent, et espérer qu’elles forment, au bout du compte, un tout un peu cohérent ».

« S’aventurer ailleurs », loin des clichés, c’est exactement ce que cherchent à faire un nombre grandissant d'autrices, en témoignent les nombreuses parutions très récentes sur la maternité. Voici un bref aperçu de trois d'entre elles :

Dans Mère d'invention (Triptyque, 2018), Clara Dupuis-Morency raconte l'histoire d'une mère en construction. Le roman traite de l'avortement, puis du désir d'enfant, d'une grossesse gémellaire, puis de l'accouchement dans une langue assumée et autoréflexive.

Le collectif Dans le ventre. Histoires d'accouchement (XYZ, 2019), qui rassemble douze récits d'accouchement, met de l'avant l'unicité de chaque histoire : « Il existe autant de manières de donner la vie qu'il existe de mères », nous dit Elsa Pépin dans la préface de l'ouvrage.

Dans Le tendon et l'os (l'Hexagone, 2019), la maternité est « une plongée/opaque longue/asphyxiante ». Avec une voix décomplexée et parfois cruelle, Anne-Marie Desmeules fouille les replis sombres du lien à l'enfant.

Déboulonner les mythes

Écrire sur la maternité, sur l’expérience du devenir-mère, sur le deuil périnatal, sur l'incapacité ou le refus d'enfanter, permet aux autrices de remettre en question les représentations de sacrifice et de dévouement, de déboulonner les mythes de la bonne et de la mauvaise mère. De tels textes mettent plutôt en scène des femmes, des mères, qui témoignent autant de leurs fantasmes, de leurs réussites, que de leurs doutes et de leurs peurs et qui osent remettre en cause les clichés pour offrir aux lecteurs des modèles alternatifs.

Les représentations de l’ambivalence maternelle en littérature sont primordiales pour que cesse la perpétuation de clichés de mères parfaites ou, à l'inverse, de mères « à boutte ». Une part de la nouveauté de ces textes réside dans le fait que les autrices apprennent à assumer leur défaillance, leurs imperfections et qu’elles les exploitent dans l’écriture.