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Face à l’évaluation par « étoiles » : chercheurs en gestion, révoltons-nous !

L'Articleur, le Taisard, le Méthodologiste et le Suceur de Roue : écrire et publier sans cesse ! sk8geek/VisualHunt, CC BY-SA

Face à l’évaluation par « étoiles » : chercheurs en gestion, révoltons-nous !

Ce texte est publié en liaison avec la parution du dossier spécial de la Revue Française de Gestion (N°267) « Entre audit, impact et performativité de la recherche en gestion : retrouver du sens ? » coordonné par Jean‑Luc Moriceau (Telecom EM), Hervé Laroche (ESCP Europe) et Rémi Jardat (IAE Gustave Eiffel, Université Paris Est). Il a donné lieu à présentation et discussion lors d’une « vitrine de la RFG » organisée par les rédacteurs invités le 24 octobre 2017 dans les locaux de Telecom ParisTech, en partenariat avec The Conversation France.


En théorie, un enseignant-chercheur en sciences de gestion doit s’exprimer à travers des supports variés (thèse, livres, articles, etc.). Depuis une quinzaine d’années, les chercheurs en gestion donnent de plus en plus la priorité à l’écriture d’articles de revues. À l’origine de cette évolution se situe la volonté d’institutions d’évaluer « objectivement » cette activité complexe qu’est la recherche en gestion. Par un processus classique, un indicateur réducteur et quantitatif s’est imposé : le nombre d’articles publié dans des revues à comité de lecture. Suivant le postulat que toutes les revues ne se valent pas, ont été créées des listes, qui classent les revues selon leur niveau « d’étoiles » (liste CNRS, FNEGE, ABS, FT, etc.).

Au fil des ans, tous les mécanismes incitatifs de pilotage et d’évaluation de la recherche se sont indexés sur un indicateur de ce type. Le comptage d’étoiles est ainsi utilisé pour jauger de la production scientifique des business schools et des centres de recherche universitaires par les accréditeurs (EQUIS, AACSB, HCERES) ou les journaux (FT, L’étudiant). Il est utilisé par les institutions académiques elles-mêmes pour évaluer la production de leurs enseignants-chercheurs, que ceux-ci soient à l’université (promotion CNU), ou dans une business school (logique de prime).

Quels sont les effets de cette politique du chiffre ? Ils sont désastreux, comme l’ont déjà évoqué certains collègues (Charreaux et Gervais, 2007 ; Denis, 2015 ; Laroche, 2015) et les autres articles du numéro spécial de la Revue Française de Gestion sur le « sens de la recherche » dont est extrait cet article.

Une mise sous contrôle des académiques de la gestion

Le premier effet de la logique des étoiles est qu’elle met à mal le principe d’évaluation par les pairs qui régulait les relations entre enseignants-chercheurs pour la remplacer par un contrôle externe quantitatif qui a plusieurs inconvénients. Celui-ci conduit les académiques de la gestion à abandonner dans leurs pratiques d’évaluation (recrutement, promotion, etc.) la lecture des travaux pour une simple logique comptable (pourquoi relire à nouveau les textes des candidats à l’agrégation des universités, comptons les étoiles CNRS des candidats !).

Sous couvert d’objectivité, cette logique quantitative permet par ailleurs aux disciplines établies d’asseoir leur domination sur les plus récentes. En effet, un chercheur en marketing ou en stratégie a beaucoup plus de chances de produire des étoiles qu’un chercheur en logistique, puisqu’il bénéficie de revues qui sont toutes mieux classées !

Surtout, l’essor du système des étoiles a pour conséquence de mettre le monde académique sous la coupe des managers et de leurs dirigeants. Plus besoin de faire appel à des pairs pour décider qui recruter, un DRH d’une école ignorant tout de la recherche n’a qu’à prendre la liste CNRS et dire que oui, ce chercheur va convenir, puisqu’il publie dans la liste ! Et tant pis si celui-ci publie dans une revue statistique égarée dans la liste, et n’a jamais mis les pieds en entreprise…

Une standardisation néfaste de l’écriture scientifique en gestion

Affaiblissant le principe d’évaluation par les pairs qui régulait le monde académique, l’essor du système des étoiles conduit par ailleurs à une standardisation néfaste de l’écriture scientifique. Étant évalués sur leur seule production d’articles étoilés, les enseignants-chercheurs tendent en effet à privilégier ce seul format, au détriment notamment des livres, en dépit de leur importance historique (qu’on songe aux ouvrages de Taylor, Fayol, Simon, March, Chandler, etc.).

Par ailleurs, pour publier dans les revues anglo-saxonnes les mieux classées, toute la communauté gestionnaire mondiale abandonne sa langue natale pour un anglais « globish ». Mais l’on ne change évidemment pas de langue comme de chemises ! Imagine-t-on Foucault, qui est cité par toutes les revues anglophones écrire Les mots et les Choses en anglais ?

L’appauvrissement généré est d’autant plus fort que pour être publié dans une revue, il faut forcément suivre un canevas formel (revue de littérature/méthodologie/résultats/discussion) auquel il est impossible de dévier. Ce canevas impose ainsi d’écrire selon les codes du raisonnement hypothético-déductif, alors qu’on sait depuis plus d’un siècle et Peirce qu’il existe d’autres formes de logiques comme l’induction et l’abduction ! Last but not least, l’essor du format de l’article se fait au détriment de la pertinence managériale et sociale de la recherche en gestion. En effet, les deux points cruciaux sur lesquels l’acceptation d’un article se jouent sont la contribution théorique de l’article et la méthodologie. Quant aux implications managériales, il n’y a qu’à les expédier en un paragraphe avant la conclusion… Et la communauté de se poser des questions sur la pertinence de la recherche produite !

Un démontage en kit de l’enseignant-chercheur

Au-delà de ses effets désastreux sur le plan scientifique, la primauté donnée à l’article fait évoluer la figure traditionnelle de l’enseignant-chercheur. L’image d’Épinal de l’enseignant-chercheur en sciences humaines et sociales – l’intellectuel qui travaille à une œuvre – est en train de voler en éclat.

L’enseignant-chercheur est désormais explosé en kit, la communauté voyant proliférer quatre acteurs se divisant les tâches nécessaires à la production en chaîne d’articles. Le premier est l’articleur. Enseignant-chercheur expérimenté, celui-ci ne fait plus rien d’autre que de produire des articles. Il ne va plus sur le terrain pour récolter des données, laissant à d’autres le soin de réaliser cette tâche ingrate et consommatrice de ressources.

Typiquement, l’articleur n’a pas d’avis sur le sujet mais maîtrise l’écriture d’un type d’article, associé à une méthodologie donnée. Pour fonctionner, l’articleur a besoin qu’on le nourrisse de données. C’est le nouveau rôle dévolu aux doctorants. N’ayant que le droit de s’inscrire dans les pas de son directeur et de se taire, le thésard s’apparente à un « taisard ».

Mais une telle division du travail entre articleurs et taisards ne serait pas efficace sans la présence du méthodologiste. Celui-ci n’a cure su sujet de l’article, ne connaît rien à la littérature mobilisée (il n’a lu aucune ligne), n’a pas été sur le terrain. Non, il se contente d’intervenir sur la partie dont il est le spécialiste : la méthodologie. Il est d’autant plus recherché que les revues choisissent désormais parmi les évaluateurs un spécialiste de la méthodologie utilisée, à qui il est demandé de se focaliser sur ce seul aspect.

Au-delà de ce trio magique, une dernière figure en essor est le « suceur de roue ». Typiquement, le suceur de roue n’a jamais publié par lui-même. Mais son caractère affable lui permet de posséder une grande liste de co-auteurs, dont le renouvellement est nécessaire à sa stratégie. Après une ou deux expériences de collaborations, ses co-auteurs qui ont fait tout le travail sont las de s’être fait pompé leur énergie. C’est vers d’autres roues que le suceur doit se tourner pour, tel un vampire, continuer à publier. Constatant qu’il possède une belle liste de publications, ces nouveaux pigeons ne voient rien venir et se font berner, et tel un coucou, le suceur de roue fait son nid chez les autres.

L’émergence de nouveaux ego-academicus

Outre qu’elle fait exploser la figure historique de l’enseignant-chercheur, le système des étoiles transforme enfin les académiques de la gestion en de véritables ego-academicus, qui ne pensent qu’à augmenter leur liste d’articles publiés, dans le seul but d’en avoir une plus longue que celle de leur voisin.

Désinvestis des activités d’enseignement (passer du temps devant les étudiants, c’est du temps de pris sur l’écriture d’articles !), découplés des institutions qui les emploient (coordonner un programme au sein de mon université, à quoi bon, puisque mon avancement dépend de ma seule production d’articles !), privilégiant leur intérêt individuel à celui des divers collectifs scientifiques (ah non, je ne vais pas organiser une conférence scientifique, j’ai des articles à écrire !), ces ego-académicus ne cherchent plus qu’à satisfaire leur narcissisme à l’aide de comportements ridicules.

Faut-il qu’ils aient besoin d’amour pour mettre dans la signature de leur e-mail la liste de leurs dernières publications ? Pour s’épancher devant leurs collègues sur leur production d’étoiles au cours de la dernière année ? Pour annoncer sur Twitter, Facebook ou LinkedIn qu’ils ont publié un article dans un « 3 star journal » ? Pour s’agenouiller devant tel « gros publiant » pour savoir si oui, il serait d’accord pour co-écrire avec eux un article ?

On pourrait rire de ces comportements ridicules si cette quête égoïste et narcissique ne conduisait pas certains membres de la communauté à adopter des comportements détestables. À user de leur position de pouvoir pour mettre leur nom sur des articles dont ils n’ont pas écrit une ligne. À transformer la relation éducative directeur de thèse/doctorant en relation d’exploitation. À monnayer leur capacité à publier dans les revues les mieux classées contre des espèces sonnantes et trébuchantes, etc.

Freud.

Pour sortir de la cage de fer : révoltons-nous individuellement !

À la fin d’un tel pamphlet, la conclusion est claire : ce système d’évaluation par étoiles est néfaste pour le monde académique, la production de connaissances, nos étudiants, les entreprises et les universités et les business schools. La tâche qui nous incombe est donc de nous révolter contre ce système destructeur de valeur.

Sur le plan individuel, j’appelle les membres de la communauté à adopter désormais une éthique de résistance à la logique de ce système. Dans cette perspective, Franck Aggeri (2016) a fait quatre propositions utiles :

  • insister lorsque l’on est un chercheur confirmé sur la transmission et le compagnonnage pour favoriser l’émergence de jeunes chercheurs « critiques » ;

  • s’engager dans les activités d’évaluation pour faire valoir un autre point de vue que celui du simple comptage d’articles ;

  • donner la priorité dans l’évaluation au contenu et non aux aspects méthodologiques ou formels ;

  • prendre des chemins de traverse, en écrivant pour des revues mais aussi pour différents types de supports.

Je ne peux bien évidemment que souscrire à ces propositions concrètes que j’invite tous ceux qui partagent mon diagnostic à suivre. Mais il me semble que le point crucial est que se développe dans la communauté gestionnaire une forme d’éthique individuelle de résistance. Car il est au fond tellement facile d’être peu à peu et de manière insidieuse contaminé par le système, de se laisser prendre au jeu de la publication !

Mais, au vu de l’institutionnalisation extrême du système des étoiles, le seul recours à une éthique individuelle de résistance ne permettra pas de faire bouger les choses. La lutte contre le système requiert ainsi qu’à un niveau collectif, les instances représentatives de la gestion fassent évoluer la cage de fer institutionnelle des étoiles.

Des actions ont déjà été entreprises. La FNEGE a mis en place un collège de labellisation des ouvrages pour valoriser ce type de publication. La Société Française du Management (SFM) a émis des avis critiques et recommandations sur les classements et leurs usages.

On ne peut que se féliciter de ces actions, mais il s’agit d’aller plus loin, et que les instances collectives qui font les règles institutionnelles (la FNEGE, la SFM, les associations disciplinaires de la gestion, la section CNU n°6, l’HCERES, l’EFMD, etc.), prennent leur responsabilité. J’invite ainsi tous les collègues impliqués dans ces instances, et qui plus largement occupent des postes de responsabilité au sein des universités et des business schools à réfléchir à des pistes pour sortir de la cage du système des étoiles.

Car rien n’empêche d’imaginer des évolutions institutionnelles !

Interdisons aux doctorants de publier des articles tant qu’ils n’ont pas soutenu leur doctorat, de façon à les libérer d’une injonction à la publication qui conduit à une normalisation des thèses.

Entamons un lobbying collectif auprès des journaux pour qu’ils évaluent la recherche des écoles et des universités en tenant compte du nombre d’ouvrages écrits par le corps professoral.

Exigeons des journaux et des accréditeurs qu’ils rapportent les étoiles d’un article au nombre des contributeurs, pour arrêter la course folle à l’écriture d’articles à huit ou dix mains.

Demandons qu’ils rapportent le nombre d’étoiles produites par une institution à la charge d’enseignement des professeurs qui les ont écrit, pour éviter un découplage entre recherche et enseignement.

Interdisons l’usage de seuils minimaux d’étoiles pour monter en grade, et faisons inversement de l’écriture d’un ouvrage de recherche un pré-requis pour passer au grade de Professeur dans les universités et les business schools.

Réclamons des revues académiques qu’elles publient des articles selon d’autres canevas que l’article empirique classique.

Imaginons des dispositifs pour impliquer les praticiens dans la conception et l’évaluation de la recherche en gestion, afin de renforcer sa pertinence, etc.

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