Hip Hop Management

Hip Hop Management

Faut-il augmenter les psychopathes ?

La nuit du chasseur.

Il est des textes que l’on préférerait ne pas avoir à écrire. Parce qu’on n’aurait pas à poser la question. Cette « question », qui, pour filer Gaston Bachelard, marque le sens même de l’esprit scientifique. Et puis l’actualité finit toujours par vous rattraper au vol : « à la une », donc, les Trump, Sarkozy, Hanouna, Morandini… Et Oudéa.

Le salaire du tricheur

À chaque fois, le même paradoxe pour les commentateurs dépités et les journalistes d’ITélé qui chaque jour hallucinent – au sens propre –davantage : rien n’y fait, c’est à n’y rien comprendre, être un psychopathe, un vrai de vrai, ça paye. Pire : plus vous êtes psychopathe, et puis plus ça paye. Et tous les articles, toutes les mobilisations, tous les jours de grèves n’y changent rien, c’est comme ça : l’ennemi se nourrit toujours, d’abord, de vos attaques.

Un paradoxe étonnant, discuté par exemple dans la Revue Française de Gestion avec le travail de Thomas Roulet (so « good to be bad »…) ; ou encore, dès 2011, sous la plume de Clive R. Body dans un très bref et très percutant article : « The Corporate Psychopaths Theory of the Global Financial Crisis » (dans le Journal of Business Ethics, 2011, 102, p. 255–259).

Dans une veine proche, une recherche, publiée dans Nature et reprise par tous les quotidiens français, avait fait grand bruit : « Les banquiers, tricheurs par culture ? » titrait ainsi Le Monde, à l’unisson de toute la presse.

Elle démontrait que quand on les isole de leur « identité professionnelle », les employés d’une grande banque – ne cherchez pas laquelle, elle a voulu conserver l’anonymat – sont comme tous les groupes témoins : assurés d’être à l’abri des regards indiscrets, ils déclarent gagner une fois sur deux à pile ou face. En revanche, si on leur rappelle par avance qu’ils appartiennent à une institution bancaire, et qu’ils sont tout aussi assurés de ne pas être surveillés, ils survalorisent leurs gains déclarés d’environ 25 %.

Conclusion unanime de la presse qui rapportait ces résultats – qui n’est pas sans rappeler la bonne vieille expérience menée en son temps par Stanley Milgram : on n’est pas tricheur par nature, mais par culture, pour reprendre le titre de l’article du Monde sur le sujet. Autrement dit : on ne naît pas bourreau ou violeur, on le devient d’abord sous la pression du public ou des copains… Ou des parents ?

Une culture de la triche

La conclusion des chercheurs s’imposait dans tous les cas avec la force de l’évidence : au vu du nombre de scandales financiers qui ont ébranlé la confiance dans les banksters depuis 15 ans, il est urgent de travailler le problème au corps. Et d’en finir avec cette culture de la triche propre au monde financier ! On pourrait ajouter : aux mondes politique et médiatique, puisqu’à l’évidence désormais les frontières sont difficiles à tracer entre ces trois industries où les ploutocrates se « fightent », comme dans un petit club où seuls pénètrent les heureux initiés élus.

S’atteler à de tels sujets suppose toutefois de se défier des évidences et de se méfier de la morale.

À l’époque où cette recherche a été publiée, des articles très sérieux semblaient se réjouir du fait que les banques envisageaient désormais de faire payer aux traders les conséquences de leurs égarements : qu’ils remboursent donc ces sales gamins qui ont trafiqué le Libor, le célèbre taux interbancaire, leurs bonus indûment perçus ! Un raisonnement dont la logique serait implacable si un petit trou noir persistant ne venait chatouiller les orteils du chercheur en management : parce que, dans un tel contexte, qu’est-ce qu’il advient de la responsabilité des dirigeants surpayés pour gérer tous les salariés – insupportables ! – de ces institutions ? Et, accessoirement, des contre-pouvoirs de gouvernance censés encadrer les dérives stratégiques et organisationnelles potentielles, par exemple les… Conseils d’administration.

On le voit, puisque le sujet est compliqué, bien poser la question suppose d’abord de le simplifier.

Le marché des dirigeants

Un des moyens de lever ce paradoxe, c’est d’abord de lire cet article marquant de The Economist : « If you hire them, pay will come ». On y explique que le meilleur moyen pour un dirigeant d’augmenter sa rémunération, c’est de faire appel… à des consultants. En effet, la perspective de futurs contrats juteux inciterait ces derniers à proposer l’inflation des émoluments du P-DG pour qu’il continue à leur passer commande ensuite de nouveaux contrats. Il suffisait d’y penser…

Autre piste, se souvenir d’un fait étonnant : la « Baleine de Londres » – sous-entendu : Bruno Iksil, puisqu’il a tenu à rappeler qu’il ne comprend toujours pas par quel chemin étrange il s’est vu affublé du patronyme peu sympathique de « Baleine de Londres » – avait valu 13 milliards d’amendes à JP Morgan pour défaillance de des systèmes de contrôle. La société avait même dû payer au total 20 milliards à la justice américaine. Dans le même temps, le CEO, Jamie Dimon avait, lui, été augmenté en 2014 de 74 % avec l’aval des actionnaires et ceci dans un contexte où l’entreprise avait connu ses premières pertes depuis dix ans.

Le motif ? D’un côté, s’aligner sur le marché international des meilleurs dirigeants, bien sûr ; et de l’autre, le surcroît d’activité pour gérer les conséquences juridiques des actes de tous ces traders que l’on emploie… Tous ces « enfants de salauds », comme aurait hurlé, dans une de ces fulgurances dont il était coutumier, mon grand-père. En fan assumé du grand Robert Mitchum.

Fort heureusement, mon grand-père n’est plus là pour voir le monde de 2016. Parce que si Trump et Sarkozy remportent les élections, si Hanouna et Morandini restent durablement encore à l’antenne, et si – last but not least – Oudéa devait ressortir indemne des « Panama papers » et du remboursement de la dette fiscale de la Société qu’il dirige, je crois qu’il n’y aurait de toute façon pas survécu.

La preuve, le Directeur général de la Société Générale l’a déjà annoncé sur BFM : « si Bercy venait à annuler cette déduction, Frédéric Oudéa prévient : “Comme n’importe quel contribuable nous irions devant les tribunaux” ». Bah voyons ! Et voilà comment la seule certitude depuis 2007, c’est que les Trump, Sarkozy, Hanouna, Morandini ou encore Oudéa, ils sont comme Jamie Dimon, toujours « richer than you… ». Chaque jour davantage.

Rebattre les cartes

Conclusion : I had a dream. Qu’un jour l’union des prolos de l’administration fiscale, de la justice, des médias ou encore de la recherche donnerait davantage de cartes aux Lovers. Juste pour qu’ils puissent jouer The Game à armes un peu plus égales contre les Haters qui peuplent les sommets de nos grandes organisations transnationales.

Réponse sur ce pari démocratique dans quelques jours, a prévenu Michel Sapin. On était le jeudi 3 novembre 2016.

Quant à la chronique Hip-Hop Management, elle se met maintenant en sourdine pour quelques mois, devoir de réserve oblige. L’occasion de relire les articles et chroniques publiés depuis septembre 2015. Puisqu’on vous y a dit et écrit l’essentiel : à l’heure de la métamorphose, management research matters !