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France-Russie : la diplomatie a ses raisons que le cœur ne connaît pas

Poutine et Hollande, lors des cérémonies du 70ème anniversaire du Débarquement, en juin 2014. francediplomatie/Flickr, CC BY-NC-SA

D’interminables bruissements se sont fait entendre autour de la venue annoncée de Vladimir Poutine à Paris. Ils se sont intensifiés dès lors que le projet français de résolution sur la Syrie a été déposé devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour essuyer finalement un veto russe. Ils ont trouvé leur aboutissement dans une nouvelle occasion manquée de dire et de faire, lorsque le maître du Kremlin a lui-même annoncé le report de sa visite.

Bien étrange agitation au demeurant, vaine tempête qui nous renseigne douloureusement sur les dérives ordinaires de la diplomatie post-bipolaire. L’art diplomatique a sa fonction dans un monde de conflits, ses règles et ses raisons. Il fut inventé au fil du temps, mais institutionnalisé au moment où l’Europe était régulièrement frappée de guerres intestines et d’une incessante compétition interétatique que l’ordre westphalien avait conçu sans la moindre retenue.

La diplomatie était là, non pas pour parader ni s’afficher, mais tout simplement pour réduire les conflits les plus intenses et gérer les tensions les plus graves. L’usage de la force ne disparaissait point, mais combinait habilement le travail du soldat et celui du diplomate. Il en fut ainsi jusqu’en 1989 : même dans les moments les plus durs de la Guerre froide le jeu se perpétuait.

La punition ou la tasse de thé

Avec la fin de la bipolarité, on a assisté à une tragique inversion. La diplomatie éclatait en deux morceaux : celui destiné aux rivaux, voire aux ennemis, se faisait art de la punition ; celui réservé aux amis devenait cérémonie de la tasse de thé.

Ainsi cessait-on de parler à ceux qui transgressaient nos choix et nos valeurs, et ces dernières étaient-elles mises sous le boisseau quand le malfrat était un ami, un allié ou simplement un client. Tous ceux qui s’affichaient au travers de la route occidentale étaient boycottés, sanctionnés, évités, rejetés. Ne pas parler, ne pas voir, ne pas négocier paraissait être, aux yeux de ceux qui gouvernaient en Occident, la meilleure voie pour une politique internationale qui se voulait désormais plus gendarme que partenaire…

Triple erreur en fait. Erreur de se penser suffisamment fort pour assumer seul ou en petit groupe le rôle de gendarme, dès lors qu’il n’y avait pas de gendarmerie institutionnalisée. Erreur, ensuite, de croire que parler, voir, recevoir, entendre même le diable était une manière de l’approuver. Erreur, enfin, de miser sur l’efficacité d’une posture, suffisante par sa prétention, mais inefficace dans sa portée.

Jouer de l’arme de l’humiliation, même appliquée au plus détestable de ses ennemis, crée assez d’humiliation chez celui qui est visé et sur le peuple qui en souffre pour qu’un tel art renforce le déviant plus qu’elle ne l’affaiblit. Saddam Hussein, Mugabe, Kadhafi, hier, et Poutine aujourd’hui ont su en tirer profit. Le nouveau tsar n’a jamais été aussi populaire dans son pays, lui qui dut un moment « forcer » les urnes pour être réélu ! La marginalisation imposée à la Russie post-soviétique était le début de cette nouvelle histoire qui a fabriqué les excès du poutinisme au lieu d’en affaiblir les prétentions.

Besoin de diplomatie

N’en rajoutons pas : la tragédie d’Alep, imputable en partie aux erreurs des diplomaties occidentales, ne s’arrêtera pas sous le coup d’une généreuse distribution de bonnets d’âne. Menacer la Russie de la traduire devant la Cour pénale internationale participe du dérisoire quand on sait que l’acte est juridiquement impossible, d’autant que le même jour l’allié saoudien commet lui aussi un carnage en bombardant des populations civiles yéménites.

À Sanaa (Yémen), après le bombardement sanglant attribué aux forces saoudiennes. Mohammed Huwais/AFP

Il faut apprendre à faire revivre la diplomatie dans un monde qui en a plus que jamais besoin, tant ses incertitudes sont élevées et ses règles inconnues faute souvent d’être même pensées. Négocier ne veut pas dire céder, aimer ni approuver. Négocier signifie dire ce que l’on veut à condition de le savoir (est-ce bien sûr à propos de la Syrie ?) pour tenter de trouver les chemins possibles de convergence. Peut-être ceux-ci n’apparaîtront-ils pas, mais au moins ceux dont le labeur est de construire des convergences auront-ils fait leur travail et ne resteront pas confinés dans l’exercice annexe des aménités entre amis.

Face à une Russie arrogante, manifestement en manque d’une puissance dont on se plaisait trop bruyamment à dire qu’elle avait disparu, les punitions et les évitements successifs n’ont rien apporté au peuple syrien qui souffre. Chassé du G8 redevenu G7, sanctionné dans ses importations et ses exportations, jusqu’à léser notre agriculture, l’Empire des tsars joue de l’exclusion qu’on lui inflige pour reconstruire sa puissance.

L’histoire a montré que seule l’intégration pensée et réfléchie pouvait contrecarrer efficacement ce genre d’appétit. Nous en sommes loin, et avons donc tout à craindre de l’avenir. En attendant, faisons vivre la diplomatie.