« Gaulliste » et « chrétien », du brouillage sur la ligne public-privé

Lors de la cérémonie des vœux du candidat de la droite, le 10 janvier 2017. Thomas Samson / AFP

Le président de la République est, par définition, le garant de la Constitution, celui qui doit veiller à son application (article 5). Les candidats à cette élection doivent également se mettre dans le même état d’esprit, sous peine de paraître partisans, ce qui ne peut être le cas dans une élection au plus haut sommet de l’État. La Constitution de 1958, celle qui nous gouverne aujourd’hui, stipule dans son article premier : « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. »

À l’exception de quelques spécificités locales (l’Alsace et la Moselle notamment), que l’on pourraient qualifier d’exceptions culturelles françaises, l’église et l’État n’ont plus rien à partager. La laïcité est un fait acquis depuis la loi du 9 décembre 1915 sur la séparation de ces deux institutions. La fameuse affaire Dreyfus n’y est pas étrangère, tout comme l’action décisive d’Aristide Briand.

Mais cette laïcité ne signifie aucunement que les hommes politiques se doivent d’être profanes. Alors, d’où vient ce mélange des genres dans certains discours ?

Un argument de marketing politique

Ce sont, notamment, les déclarations de François Fillon lors de son passage au JT de TF1 du 3 janvier 2017, qui ont (re)mis le feu aux poudres :

« Je suis gaulliste et de surcroît je suis chrétien, cela veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, au respect de la personne, de la solidarité. »

On est en droit de se demander s’il existe une corrélation évidente entre l’appartenance à la religion chrétienne et le respect de la dignité humaine. Ce qui pourrait laisser à penser que les autres religions n’iraient pas dans le même sens et ne contribue pas à désamorcer certains discours haineux favorisés par un climat d’insécurité où se mélangent tant bien que mal les « gentils » et les « méchants ».

Peut-on accepter ce genre d’assertion de la part d’un homme se prêtant à une stature nationale ? Rappelons, tout d’abord, que le phénomène n’est pas nouveau.

De Jean-Marie Le Pen à François Fillon, en passant par Philippe de Villiers et Christine Boutin, l’utilisation de la valeur « Dieu » a été monnaie courante avec, parfois, les dérives que l’on connaît. Christine Boutin, farouche opposante au mariage pour tous, affirme ainsi :

« L’homosexualité est une abomination. Mais pas la personne. Le péché n’est jamais acceptable, mais le pécheur est toujours pardonné. »

La référence à ses propres convictions religieuses n’est pas implicite, le pêché étant par essence une transgression de la loi divine.

Ce type de propos peut devenir un argument de marketing politique, dont l’objectif est de segmenter la classe électorale (presque au-delà des clivages classiques), avec des risques d’exclusion.

Un risque de fêlure

Pourquoi ce brouillage public-privé en politique ? Parce qu’en des temps troublés, le repli sur un certain nombre de « valeurs » est porteur de rassemblement pour une partie des électeurs. Nicolas Sarkozy a ainsi exalté, en juin 2016, la France, « pays chrétien dans sa culture et dans ses mœurs, un pays ouvert, accueillant, tolérant ».

Mais qu’est-ce qu’un pays chrétien ? Difficile d’y répondre, à moins d’associer à ce terme, parfois hâtivement, d’autres références : une architecture ? Des mœurs ? Des comportements ? Des attitudes ? Des valeurs ? Une ou des morale(s) ? Ce qui permet de justifier facilement bon nombre d’a priori et de stéréotypes.

François Fillon tente de mettre toutes les chances de son côté, et c’est humain. Les références au Général de Gaulle, pas celui de mai 1968, mais celui de la Seconde Guerre mondiale et de l’appel à la résistance, ne prêtent guère à la critique. En revanche, le renvoi à une caractéristique personnelle (je suis chrétien) est dangereux. Autant le Président se doit d’être au-dessus des partis, autant ses préférences religieuses n’ont pas à être affichées ni, surtout, à servir de caution aux décisions, aux actions qu’il envisage de prendre. Il y a, dès lors, un risque de fêlure de la société.

La religion comme réponse à la crise morale

Valerie Boyer. Vpe/Wikimedia, CC BY-SA

Mais, au-delà de ce dérapage, on peut logiquement se demander si la religion ne devient pas un argument politique (marketing) rassurant, proche de la notion de morale. En effet, pour quelqu’un qui croit en Dieu, et c’est bien ainsi que François Fillon se caractérise, il ne peut exister de principes moraux affranchis des principes religieux. La raison en est simple : Dieu apporte une transcendance à laquelle l’homme ne peut prétendre. Seul l’être suprême sait ce que sont des valeurs telles que le bien absolu, le juste absolu, l’éternité, l’immortalité… Pas l’homme.

Mettre en avant des valeurs chrétiennes, c’est souvent vouloir se réapproprier les termes de « crises des valeurs », de « perte des repères », sous-jacents au discours politique. Expressions qui peuvent laisser penser que la diminution de l’impact des religions dans les sociétés occidentales, coïncide à (ou explique) une perte de la moralité… En effet, si la religion n’est ni de droite, ni de gauche, elle apparaît plus ouvertement dans les discours d’une droite déculpabilisée.

De Gaulle, mentionné par Fillon ne disait-il pas : « Je suis un français libre. Je crois en Dieu et en ma patrie ». (dans une interview au Journal d’Égypte, parue le 2 avril 1941). Quittant l’Élysée, Valéry Giscard d’Estaing déclamait à Antenne 2, le 19 mai 1981 :

« Dans ces temps difficiles, où le mal rôde et frappe dans le monde, je souhaite que la Providence veille sur la France, pour son bonheur, pour son bien, pour sa grandeur .»

L’argument a pris de l’ampleur avec la montée des crises. C’est la raison pour laquelle Me Deshoulières déclarait à propos de l’interview de Christine Boutin sur l’homosexualité :

« Il n’est désormais plus possible de construire sa réputation politique grâce à des prises de position homophobe. Il n’est plus non plus possible de tenir des propos homophobes sous couvert de discours religieux ».

Manifestation à Paris (France) contre le projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe, 13 janvier 2013. Ericwaltr/Flickr, CC BY-SA

Depuis les déclarations se multiplient. De Nadine Morano – « La France est un pays aux racines judéo-chrétiennes, la France est un pays de race blanche […], j’ai envie que la France reste la France » – jusqu’à Brice Hortefeux :

« Le christianisme et l’islam sont des religions de nature différente. Le catholicisme n’aspire aujourd’hui qu’à jouer son rôle spirituel alors que le Coran se veut aussi une Constitution, un code civil et un code pénal » (Famille Chrétienne, 24 avril 2015).

L’appel aux valeurs de la religion devient plus fréquent.

Morale, politique et religion

Si l’action morale est hautement nécessaire en politique, il ne faut pas qu’elle s’assimile à des préceptes religieux. La République de Platon était aussi bien un traité politique que moral et les écrits sont nombreux qui font la distinction entre la morale, la politique et la religion. Pour résumer, la morale fournit des principes d’actions et d’évaluation s’appuyant sur le bien et le mal, elle est plus individuelle que ne l’est la religion. En effet, selon Durkheim la religion est:

« un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent. »

Ce brouillage peut paraître malsain, tout comme l’était la croix de Valérie Boyer porte-parole de François Fillon, qu’elle a précipitamment retirée lors d’un récent débat télévisé. Risque de division sans doute !

Mais il faut savoir raison garder, et comme le précise l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 :

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. »

Il serait déplacé de dire que les déclarations du candidat Fillon aient eu ces effets-là.