Tous hacktivistes

Hacktivisme : principes fondateurs d’un pouvoir citoyen mondial responsable

ATSA, Fin Novembre 2013-Dormir Dehors-Intervention de Garbage Beauty. art_inthecity / photo on flickr, CC BY

De la grande société à la grande communauté.

« Comment se fait-il que l’âge de la machine, en développant la grande société, ait envahi et partiellement désintégré les petites communautés du temps jadis sans engendrer une grande communauté ? » se préoccupait John Dewey en 1927 évoquant l’éclipse du public. Il posait la problématique ainsi :

« tant que la grande société ne sera pas convertie en une grande communauté, le public restera éclipsé. Seule la communication peut créer une grande communauté. Notre Babel n’est pas de langues, mais de signes et de symboles ; sans ceux-ci une expérience partagée est impossible. » Une préoccupation à l’époque du télégraphe, du téléphone, de l’imprimerie, des chemins de fers et de la navigation à vapeur… dans une époque disposant d’outils physiques de communication « comme jamais auparavant ».

La question se repose aujourd’hui à l’identique, mais avec de nouveaux outils. Se pourrait-il qu’enfin, à l’ère de l’Internet – qui matérialise la mondialisation – cette grande communauté puisse émerger ?

Tous Hacktivistes, la naissance possible d’une grande communauté… sous conditions

1. Le respect impérieux des fondamentaux hackers.

La puissance de l’hacktivisme (en perpétuelle mutation) réside dans son pouvoir à amener le virtuel dans le monde réel et à soulever des questionnements concernant le collectif.

Une action hactiviste réussie est tout à fait en mesure d’imposer dans le débat public national et/ou international une problématique de société jugée cruciale par les porteurs de l’"hacktion". La méthodologie utilisée ne doit toutefois pas prêter le flanc à la critique sous peine d’être disqualifiée auprès de l’opinion publique !

L’hacktivisme est originellement et sémantiquement associé à un savoir-faire technologique. Sa philosophie ne peut être crédible que si elle repose et s’inspire des valeurs des white hat hackers.

Agissant sur un territoire virtuel mondialisé – qui échappe de fait à la territorialité physique des états – l’hacktivisime a tous les moyens pour contribuer à l’édification d’une conscience humaine collective et nous prémunir des excès qui nous guettent. Cela ne peut, ni ne pourra, se faire sans une certaine rigueur. Quelle que soit la teneur de la dérive constatée, l’hacktivisme ne se souci ni du lieu géographique d’opération, pas plus que du type de régime en vigueur !

La question de la légalité ou non des outils qui sont alors utilisés, dans le cadre de l’hacktivisme politique, relève souvent d’un faux débat ! Le droit à la résistance s’inscrit dans des situations ou l’illégalité de l’action est initiée par le pouvoir. Un pouvoir – élu démocratiquement ou non – a toute latitude pour définir comme illégale et criminaliser tous les méthodes et groupes qui seront en mesure de porter à connaissance des transgressions.

L’hacktivisme technologique, mur porteur de l’hacktivisme

Si l’Hacktivisme originel se traduisait par des actions coups d’éclat. Des hactions faisant appel à des connaissances technologiques pointues. L’hacktivisme est devenu multiforme. L’hacktivisme technologique demeure le mur porteur de l’hacktivisme. Il est le gardien et le garant de toutes les autres formes d’hacktivisme sur le réseau des réseaux. Il s’agit de favoriser la circulation de l’information et certainement pas de la perturber.

Comme le définit OxBlood Ruffin, du collectif Cult of the Dead Cow (CdC), à qui est attribué la paternité du terme :

« La création est bonne, la destruction est mauvaise ».

• 2. Une lisibilité de l’action par l’opinion publique !

Le flou de l’action est l’ennemi le plus redoutable de l’Hacktivisme. Un groupe de hackers comme les Telecomix – groupe décentralisé de cybermilitants engagés en faveur de la liberté d’expression – sont un exemple de la bonne ligne de conduite. Ils donnent une lecture claire et lisible de leur action : il s’agit pour eux de « maintenir la possibilité aux citoyens de tout pays de se connecter à Internet lorsque le pouvoir en place décide de l’entraver ».

3. l’évitement des paradoxes et des dérives.

A contrario, si un groupe comme les Anonymous avait originellement une « mission claire » fondée sur la lutte contre la scientologie, une action s’inscrivant dans la lignée de celle du groupe hackers du Cult of the Dead Cow, les cibles se sont au fil des années multipliées. Dans le même temps l’usage de leurs logiciels d’attaques s’est « démocratisé ». Les usagers de ces outils se revendiquant (se prétendant) des « Anonymous » n’ont ainsi cessé de croître, hors de tout contrôle, sans ligne directrice : une porte grande ouverte à tous les abus, bien loin de l’idéal originel. Par ailleurs comme le soulignait déjà en 2012, l’attaque par déni de service, la plus prisée par le groupe, qui est une attaque d’entrave et s’inscrit donc à l’opposé de la philosophie hacker.

J’ajouterai que la mise à disposition d’outils d’attaques de serveur au tout-venant, c’est assumer le risque qu’un enfant, un adolescent, engage des actes dont ils ne mesurent pas les conséquences.

On pourra m’opposer que bloquer des sites gouvernementaux peut attirer l’attention… Qu’un « sitting virtuel » peut faire sens. Mais quelle est sa portée en matière de comportement de la cible visée une fois l’attaque terminée ? Un site gouvernemental aura été bloqué, une entreprise aura perdu de l’argent, la belle affaire, et… et ils renforceront leurs moyens de se prémunir de ce type d’attaques…

Certes, et c’est à porter à leur crédit les Anonymous ont contribué, dans un premier temps, à faire prendre conscience de la possibilité du citoyen à agir, sans compétences techniques poussées. Cependant, leur mode d’action invite à réflexion dans la mesure ou les Anonymous – du moins certain qui ont agi en leur nom – ont parfois porté gravement atteinte à la crédibilité et à l’image de l’hacktivisme dans les opinions publiques.

Le droit à la résistance pour protéger le collectif à l’échelle de son territoire (ou hors de son territoire) pour se porter au secours d’une cause juste, ce n’est pas disposer d’un blanc seing et basculer dans le grand n’importe quoi. Initier une action qui apparaît louable sans prendre le temps de mesurer la gravité potentielle des conséquences n’est pas un hacktivisme éthique. C’est prendre le risque de devenir pire que l’ennemi combattu. L’hacktivisme ne peut qu’être alors disqualifié si ses mains s’entachent du sang d’innocents !

Il ne s’agit pas de juger ! Réfléchir n’est pas juger. L’hacktivisme grandi aussi en commettant des erreurs et en les reconnaissant. En 2012 ce fut au risque de devenir de potentiels bourreaux, tout en étant convaincu d’agir pour une cause juste. L’action menée en 2012 contre la pédophilie par le groupe des Anonymous aurait pu aboutir à des pugilats d’individus parfaitement innocents.

Certaines hacktions peuvent ainsi s’avérer extrêmement contre-productives. Un hacktivisme responsable ne peut prendre le risque de devenir le mal pour lutter contre le mal. Il est une grande différence entre dénoncer une inaction de la justice, leur communiquer des éléments de preuves, quitte à porter à connaissance du monde pays par pays des preuves accablantes de leur inaction et de demander des comptes et lancer des noms et des visages à la vindicte populaire au risque de l’erreur fatale.

4. Un hacktivisme multiforme et des alliés à servir.

Certains groupes ont des savoirs technologiques qu’ils peuvent mettre au service d’autres causes. Il s’agit dès lors de créer des ponts, c’est-à-dire d’identifier quelles sont les causes qui sont compatibles d’avec la ligne directrice de leurs actions ! Le grand public a besoin de lisibilité. Si les Telecomix ont une ligne de conduite autour de la connexion des citoyens à Internet dans des situations de crises, leurs actions peuvent certainement s’étendre vers les populations qui n’ont pas d’accès à Internet non du fait de violences gouvernementales, mais par simple manque de moyens. Ils pourraient ainsi agir auprès d’ONG qui ont besoin de leur savoir-faire technologique.

Les Telecomix me pardonneront d’utiliser leur nom pour donner cet exemple un peu caricatural ! Mais qui est le plus à même d’illustrer les ponts qui peuvent se créer entre des hactivistes ayant une ligne claire et des « activistes » sur le terrain qui ne disposent pas de leurs connaissances poussées, mais dont l’activité s’est dotée, et s’est trouvée augmentée d’une présence sur Internet. Cohérence dans l’action est le maître mot.

5. Tous hactivistes, la démocratie participative pour le peuple et par le peuple.

La démocratie participative appelée de tous leurs vœux par ceux et celles qui bien souvent n’hésitent pas à se soustraire par tout moyen aux lois qu’ils imposent, lois contraignantes qu’ils ont une fâcheuse tendance à multiplier, mais à ne pas s’appliquer. Cette démocratie participative que ces individus ont prétention à dessiner est un amusement intéressant : un concept politique porté par le politique, pour le politique. En résumé : une pure aberration ; ceux et celles qui n’hésitent nullement à rompre le trust qui les lient aux citoyens qui les ont élus, ce sont ceux-là même qui ont prétention à l’instaurer !

C’est un peu comme si l’employé définissait ses nouveaux devoirs et priorités à l’employeur ! C’est cocasse, mais nos « employés » n’ont malheureusement et visiblement toujours pas compris le changement drastique de la situation, de leur situation, de celle du monde dans lequel nous évoluons. Ils voudraient dans le virtuel une simple réplique du reel… Tenir les rênes de l’ensemble ! Ils voudraient d’un citoyen augmenté taiseux. Ils ignorent à l’évidence que dans le Nouveau Monde : vouloir n’est pas pouvoir.

Ils peuvent bien légiférer à tour de bras, empiler des lois et des amendements, pour tenter de juguler l’hémorragie de l’expression citoyenne ! Pour ce qui concerne Internet, la seule chose qu’ils donnent à voir, c’est qu’ils semblent dans l’incapacité intellectuelle de comprendre un monde qui a changé et dont ils ont la charge. Il rêveraient le mettre à un pas qu’ils connaissent tandis que le nouveau pouvoir du citoyen se met lui à courir, prêt à reprendre la place qui lui revient de droit dans le processus démocratique.

Il ne s’agit plus de poser – quand bon leur semble, des questions au peuple – il n’est plus question de restreindre le pouvoir du citoyen au seul droit de vote. Le citoyen du monde est sorti de la caverne de Platon ! Il s’en échappe. Il leur semble impensable que le pouvoir citoyen qui a été confisqué, puisse de nouveau se matérialiser dans le virtuel. Il leur est inconcevable que ce soit au peuple (qu’il aurait toujours du incombé) de leur poser des questions et non l’inverse.

Quels sont donc ces nouveaux peuples en droit d’attendre des réponses à qui il incombe de poser les questions qu’il souhaite ? La démocratie participative via l’hacktivisme au sens large, offre au citoyen cette possibilité inédite de remettre chaque acteur à sa juste place.

Si la facilité de manipulation des opinions publiques a été aisée pour le pouvoir sur le territoire physique en s’appuyant sur des médias de masse parfois manipulés par le pouvoir, parfois manipulateur du pouvoir, mais d’une proximité voisinant la « private joke ». Si cette facilité de manipulation a pu régulièrement prendre appui sur notre individualisme contemporain exacerbé en tirant des ficelles grossières déjà décrites, ces méthodes sont révolues.

Par delà les actions de propagandes des états qui sont menées ici et là par leurs armées de trollers, elles deviennent inefficaces sur le net pour juguler des actions Hactivistes. Une démocratie participative efficiente et réelle sonne comme une reconquête d’un pouvoir citoyen perdu. C’est dans ce sens-là, et dans ce seul sens que la démocratie participative peut faire sens.

Les « révoltés » du Brexit sont un exemple intéressant de cette transition générationnelle qui s’opère, un frémissement qui souligne le gouffre qu’il existe entre une jeunesse, enfants d’Erasmus et ces anciens d’Erratus qui décident à l’aveuglette de leurs lendemains.

Ignorer la jeunesse c’est violenter le futur pour tenter de sauver à n’importe quel prix un hier qui n’est plus et qui a pour vocation naturelle de disparaître. La jeunesse d’aujourd’hui a encore le temps de grandir et de prendre conscience des connaissances précieuses dont elle dispose malgré tout, et ce, sans même parfois le savoir. Elle dispose d’un apprentissage du monde distinct de celui de leurs aînés. Cette jeunesse prendra bientôt les rênes de la destinée ce monde, il ne lui faut pas être désabusée, il lui faut grandir droit et être patiente.

Demain – à l’échelle de l’humanité – c’est bientôt.

Que la jeunesse ne s’illusionne pas. Elle ne sera ni meilleure ni pire que ses prédécesseurs sous bien des aspects (la progression humaine est plus lente qu’il n’y paraît) la technologie est un artefact qui fait illusion, mais elle n’est pas nécessairement synonyme d’intelligence humaine collective augmentée. L’humanité dans sa globalité avance pas à pas, et plutôt à petits pas. Cela est d’autant plus prégnant si on la met en perspective d’avec la vitesse des avancées technologiques de ces dernières années. Parfois l’humanité avance d’un pas, mais elle recule, ici et là régulièrement de deux.

Chassez l’homme et les horreurs qu’il a commis au nom des hommes ! Chassez-le, comme nos ancêtres l’ont fait moult fois, puis, patientez tranquillement un siècle ou deux (si vous en avez la santé bien évidemment), je puis vous certifier, avec une marge d’erreur moindre, qu’il vous reviendra au galop et en pleine face…

Nul besoin d’être un anthropologue de renom pour postuler que la jeunesse qui a appris le monde qui l’entoure avec Internet pense et pensera le monde de demain parfaitement différemment.

Pour penser le monde de demain au siècle d’Internet, mieux vaut l’avoir découvert et appris au travers – entre autres – d’Internet

Bien que les travers humains ne changent malheureusement pas vraiment chez l’homme, à l’évidence, nous sommes en droit d’espérer (pour peu que quelques hommes de la génération actuelle limite la casse) que la jeunesse d’aujourd’hui sera un peu plus agile pour repenser, très bientôt, une économie mondiale plus équitable, plus viable que celle qui agonise aujourd’hui sous nos yeux dans la violence et l’indifférence à l’injustice.


À suivre