Une lettre adressée aux chefs de tous les partis politiques canadiens par 1200 scientifiques spécialistes des soins de santé réclame l’engagement de leurs partis envers un programme fédéral d’assurance-médicaments. Shutterstock

Il est temps de créer un programme national d’assurance-médicaments

C’est le 15 aout dernier qu’un groupe de plus de 1200 chercheurs spécialisés en soins de santé, dont je fais partie, ont adressé une lettre aux dirigeants des partis politiques fédéraux leur demandant de s’engager envers un programme d’assurance-médicaments universel.

L’idée est simple : personne au Canada ne devrait être privé d’accès à ses prescriptions en raison de leur coût. Car malgré des dépenses en médicaments de plus de 1000 dollars par personne par an– comparativement à une moyenne de 700 dollars pour les 29 membres de l’organisation de coopération et de développement économique (OCDE) – plusieurs millions de Canadiens ont du mal à se procurer les médicaments dont ils ont besoin.

Dans un rapport produit l’an dernier pour la Fédération canadienne des syndicats d'infirmières, on estime que chaque année, 70 000 Canadiens âgés de 55 ans et plus souffrent d’une détérioration inutile de leur santé en raison d’un déficit d’accès aux soins. Et que plus de 1200 Canadiens âgés de 40 ans et plus atteints de maladies cardiovasculaires doivent être hospitalisés pour la nuit.

Des gens s’en passent

Des centaines de milliers de Canadiens se privent de nourriture, de chauffage et d'autres dépenses en santé afin de pouvoir se payer les médicaments dont ils ont besoin.

À l’exception du Canada, tous les pays offrant une couverture santé universelle, comprenant l’accès aux médecins et aux hôpitaux, couvrent également les médicaments sur prescription.

Chez nous, le gouvernement rembourse environ 42 pour cent du coût des médicaments, alors que les assurances privées couvrent 36 pour cent supplémentaires. Quant au reste, il sort directement de la poche des citoyens. Ce n’était pas censé se passer comme ça.

Quand le juge Emmet Hall a publié en 1964 son rapport légendaire qui a pavé la voie au régime d’assurance-maladie, il pensait qu’après la couverture médicale universelle, l’étape suivante serait l’assurance-médicaments tout aussi universelle. Ce qui ne s’est pas encore produit…

Au fil des ans, nombre de rapports ont émis la même recommandation : le forum national sur la santé, le rapport Kirby au sénat, la commission Romanow, et plus récemment, le rapport du Comité permanent de la santé.

C’est finalement en juin de cette année que le rapport du Conseil consultatif sur la mise en œuvre d’un régime national d’assurance-médicaments dirigé par Eric Hoskins, anciennement ministre de la santé de l’Ontario, a établi le cadre général nécessaire à l’accomplissement de cet objectif.

En dépit des arguments développés dans ces rapports, et des difficultés rencontrées par ceux qui n’ont pas les moyens de payer pour leurs médicaments ou les paient se privant d’autres nécessités, seuls le NPD et le Parti vert se sont à ce jour prononcés pour l’assurance-médicaments.

Les lobbys et l’assurance-médicaments

Il n’est pas surprenant que certains groupes de pression se soient mobilisés contre l’assurance-médicaments universelle – notamment Médicaments novateurs Canada (IMC), le lobby qui représente les multinationales pharmaceutiques - ainsi que des groupes de réflexion comme l’institut Fraser.

Leur argumentation se résume en quelques lignes : le système en place fonctionne bien pour la majorité des Canadiens, et il suffit d’en combler les lacunes; l’assurance-médicaments fera baisser le prix des médicaments et les entreprises hésiteront à mettre sur le marché de nouveaux médicaments qui pourraient sauver des vies, et à investir au Canada; et l’assurance-médicaments ne pourra pas couvrir tous ceux qui sont présentement remboursés par les assurances privées, et les patients souffriront.

Tout cela ne tient pas debout. Car même les gens aux revenus moyens à élevés et bénéficiant d’une assurance privée déclarent ne pas prendre des médicaments qui leur sont prescrits en raison de leur coût.

Le modèle québécois n’est pas la solution

On vante souvent le modèle québécois comme la solution pour ceux qui ne sont pas couverts. Dans cette province, tous les employeurs offrant un programme de couverture santé doivent également proposer une couverture médicaments. Le gouvernement intervient pour les autres.

Yanick Labrie, chercheur principal à l’institut Fraser, a publié un rapport défendant le modèle québécois qui, selon lui, devrait être étendu au reste du Canada. À un certain niveau, si les gens ne consomment pas les médicaments prescrits en raison de leur coût, le Québec fait mieux que les autres provinces. Mais compte tenu de la couverture déficiente proposée dans les autres provinces, cette comparaison ne tient pas la route.

L’étalon exact doit être établi en fonction des pays qui offrent une couverture universelle, et sur cette base, le Québec est en retard sur l’Australie, l’Allemagne, les Pays-Bas, et le Royaume-Uni.

En outre, un pourcentage plus élevé de la population québécoise dépense plus de 1000 dollars en franchise médicaments, et le montant total de 1087 dollars per capita au Québec est nettement plus élevé que la moyenne canadienne (912 dollars) et celle des pays à couverture universelle (826 dollars).

Les menaces des compagnies pharmaceutiques

Lorsque les pharmas menacent de ne pas offrir de nouveaux médicaments au Canada ou de ne pas y investir, elles ne font que répéter un discours qu’elles tiennent depuis près de 50 ans. Quand le gouvernement du NPD au Manitoba a fait passer en 1972 une loi rendant obligatoire l’usage de médicaments génériques, l’organisme prédécesseur de l’IMC a déclaré :

“On verra bien quel effort sera fait par les laboratoires dans le marché manitobain… S’ils ne peuvent concurrencer sur les prix, ils pourraient faire faillite ”.

Même en l’absence de l’assurance-médicaments, les entreprises ont diminué leur effort de recherche au Canada depuis le milieu des années 2000. Elles employaient alors 5890 personnes en recherche et développement, chiffre tombé à 3122 en 2013.

La menace de ne pas introduire de nouveaux médicaments susceptibles de sauver des vies sonne creux également. La majorité des nouveaux médicaments ne sauvent pas de vies, ou n’améliorent que peu de choses par rapport à leurs prédécesseurs. Selon le Conseil d’examen du prix des médicaments brevetés, l’agence fédérale chargée de fixer un prix plafond pour les nouveaux médicaments, 2,2 pour cent seulement des médicaments introduits sur le marché canadien entre 2010 et 2017 démontraient un progrès décisif; 4,3 pour cent apportaient des améliorations substantielles, mais 72,5 pour cent ne présentaient que peu ou pas d’amélioration.

Les compagnies privées paient pour les trois quarts des médicaments qui ne font aucune différence pour la santé des patients, mais il n’y a aucune raison pour que l’argent de nos impôts finance cela à leur place.

Étudiante en premier cycle à McGill, ma fille a écrit une dissertation sur l’assurance-médicaments intitulée : « Mieux vaut laisser le patchwork aux courtepointes : il est temps de passer à l’assurance-médicaments ». La lettre écrite par 1200 chercheurs va dans le même sens, juste au cas où les politiciens se soient bouché les oreilles.

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This article was originally published in English