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Investir dans l’éducation sans grever les budgets publics

Trois Français ont créé la Holberton School. Sylvain Kalache / Flickr, CC BY

Créée il y a quelques mois par trois frenchies au cœur du district financier de San Francisco, la Holberton School est une expérience intéressante à plus d’un titre. La pédagogie est inspirée de celle des écoles françaises, l’École 42 de Xavier Niel (qui à ma connaissance n’est pas actionnaire à titre personnel de The Conversation ni de La Fabrique de l’industrie) ou Epitech.

Privilégier les attitudes coopératives

La sélection repose en grande partie sur la capacité de progrès et surtout le sens de la coopération des candidats : on leur propose des défis et on observe la manière dont il font usage des forums d’entraide et de discussion mis à leur disposition, qu’il s’agisse de s’appuyer sur la communauté ou d’apporter de l’aide à ceux qui en ont besoin. Cette sélection traite les candidats à l’aveugle (sans indication de leur nom ou d’autres caractéristiques), avec un résultat notable : les femmes représentent 20 % des candidats et 40 % des reçus.

Un modèle économique original

Le modèle économique de l’école est particulièrement intéressant. Les deux années d’études y sont gratuites, ce qui est exceptionnel aux États-Unis, mais les heureux élus s’engagent à reverser 17 % de leur salaire des trois premières années à l’École (soit en tout l’équivalent de 6 mois de salaire). On peut supposer que l’étudiant qui a bénéficié de la formation peut obtenir un salaire supérieur d’au moins 20 % à ce à quoi il pouvait prétendre avant celle-ci, de sorte que son investissement financier se limite aux 18 mois passés sans salaire (le cycle de deux ans inclut à mi-parcours une période de stage rémunéré de 6 mois).

L’école est-elle viable avec cette rémunération ? C’est apparemment ce que pensent les investisseurs privés qui ont apporté le capital nécessaire à son ouverture, dont certains sont des venture-capitalistes de la ville, obligés de procurer un bon rendement aux souscripteurs de leur fonds. C’est aussi ce que pensent plusieurs enseignants, dont certains gourous technologiques de la Silicon Valley, qui interviennent bénévolement mais sont actionnaires de l’école.

Une piste pour la France ?

La France est un des pays les plus inégalitaires sur le plan de l’éducation : un enfant d’enseignant à dix fois plus de chances de faire des études supérieures qu’un enfant de chômeur. Le financement par l’impôt de l’enseignement est donc antiredistributif, puisque les classes les plus favorisées profitent le plus de la gratuité des études.

Au sommet du système, les filières sélectives, malgré leurs efforts pour recruter sur les seuls mérites, concentrent les enfants favorisés beaucoup mieux préparés que les autres à leur concours d’entrée.

Remettre en cause la quasi-gratuité des études supérieures serait sans doute contre-productif. On pourrait cependant imaginer un dispositif de remboursement a posteriori de la différence de coût des filières sélectives, voire des études au-delà de la licence par ceux qui en bénéficient.

Ceci aurait plusieurs effets vertueux :

  • Le citoyen lambda ne serait pas mis à contribution pour financer les études d’enfants qui, dès leurs premières années professionnelles, bénéficieront de salaires beaucoup plus élevés.

  • Faire des études poussées lorsqu’on en a la possibilité resterait très attractif : le salaire des premières années resterait sans doute supérieur, malgré la contribution, au salaire qui aurait été touché en l’absence de formation supplémentaire et le jeune mieux formé profiterait de sa qualification supérieure pendant tout le reste de sa carrière.

  • Une partie du flux de financement pourrait servir à octroyer des bourses d’études généreuses à ceux qui en ont besoin, voire à tous les étudiants (mais ces bourses peuvent conditionner le choix des plus modestes, tandis que les autres auraient probablement fait des études sans cela).

  • Les établissements d’enseignement supérieur auraient tout intérêt à encourager leurs étudiants à s’orienter vers les métiers pour lesquelles la demande est forte et à adapter leur offre de formation à cette demande.

  • Ceux qui choisiraient de travailler dans le secteur associatif, l’humanitaire, l’économie sociale et solidaire, voire la fonction publique, où leur qualification est moins rémunérée, seraient de fait subventionnés par ceux qui occupent les positions les plus lucratives. On peut même imaginer adapter le système de remboursement (par exemple au lieu de 17 % du salaire des trois premières années, 25 % de la part de ce salaire dépassant un salaire d’enseignant, de médecin hospitalier ou de fonctionnaire débutant dans leur spécialité).

Certains observeront, narquois, qu’il ne s’agit que d’une forme d’impôt progressif un peu alambiquée. On leur objectera que le consentement à payer l’impôt est d’autant plus grand que l’objet auquel il est affecté est proche et apporte des bénéfices tangibles, reconnus et appréciés par le contribuable, ce qui est le cas. Ne boudons donc pas un « impôt » que les assujettis seront satisfaits de payer.

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