« Je vous ai compris ! » : le soixantième anniversaire de Mai 1958

Les généraux français putschistes Edmond Jouhaud, Raoul Salan, et Maurice Challe (de G à D) quittent la délégation Générale, le 23 avril 1961 à Alger, après leur prise du pouvoir (avec le général Zeller) pour s'opposer à la politique algérienne du général De Gaulle. AFP

Si Mai 1958 est resté dans les mémoires comme un moment clef de l’histoire de France – avec le retour du général de Gaulle au pouvoir et l’instauration de la Ve République –, beaucoup ignorent, simplifient ou exagèrent les faits. Quand je demande aux élèves et passants ce qu’ils savent de mai 1958, il n’est pas rare de les entendre répondre que de Gaulle a fait un coup d’État, qu’il a fait pression avec l’armée, ou encore que la foule en liesse le soutenait tellement qu’on ne pouvait qu’enterrer la IVe République lorsque de Gaulle le proposa.

Le fameux « je vous ai compris ! » est encore mieux connu du grand public, sans être bien compris, justement. Nous n’allons pas revenir ici sur la question de savoir si de Gaulle a réalisé un coup d’État (« démocratique » ou non), un « coup de force », une forme de chantage ou autre pour revenir au pouvoir, mais essayer d’y voir plus clair dans des événements complexes et difficiles à appréhender.

Les événements de Mai 1958 : l’Algérie française se soulève…

Avant son célèbre discours du 4 juin 1958 à Alger, de Gaulle était en pleine « traversée du désert ». Les événements de Mai 1958 changent la donne. La IVe République, surnommée par la suite la « Mal aimée », subit une crise majeure avec la guerre d’Algérie. Elle épuise son budget et sa jeunesse dans un conflit qu’elle ne parvient pas à résoudre. Les hommes politiques sont très divisés sur le comportement à adopter, et le pouvoir vacant depuis la chute du gouvernement Félix Gaillard le 15 avril 1958.

La police manifeste peu après contre le régime et appelle de Gaulle à revenir au pouvoir. René Coty, président de la République, se tourne le 8 mai vers Pierre Pflimlin, connu pour être partisan d’une négociation avec le FLN. Horreur pour les militaires et les « Européens » d’Algérie : après plusieurs années d’âpres luttes, il est hors de question pour eux de voir un « traître » négocier avec des « terroristes ». Le 13 mai, lendemain de la constitution du gouvernement Pflimlin, une manifestation dégénère en émeute à Alger. Le bâtiment du gouvernement général d’Alger est occupé par les manifestants. Un Comité de salut public (CSP) se forme sous la présidence du général Massu, influencé par le gaulliste Léon Delbecque. Les députés, effrayés, accordent finalement leur confiance au gouvernement Pflimlin. Loin de sévir, le nouveau président du conseil (chef de l’exécutif) accorde les pouvoirs civils et militaires au général Salan, qui se rallie au général Massu.

… et la IVe République s’écroule

Rapidement, tout s’emballe. Le nouveau gouvernement est incapable de reprendre le contrôle, le CSP appelle de Gaulle à sortir de son silence et à prendre le pouvoir, l’état d’urgence est voté par l’Assemblée nationale et Guy Mollet, chef de file des socialistes, demande au général de Gaulle ce qu’il compte faire. Ce dernier donne alors une conférence de presse le 19 mai, où il insiste sur sa volonté de respecter la démocratie et le régime républicain. Le 24 débute l’opération « Résurrection ». Des parachutistes d’Alger s’emparent d’Ajaccio puis de l’ensemble de la Corse en quelques heures. La rumeur gronde alors : un débarquement de parachutistes « factieux » serait sur le point de se dérouler dans le sud-ouest. À Paris, c’est la panique. Progressivement, les élus de divers partis politiques se rallient à l’idée du gouvernement dirigé par De Gaulle.

Alors que l’opération « Résurrection » devait continuer, l’annonce de la mise en place « d’un gouvernement républicain capable d’assurer l’unité et l’indépendance du pays » par De Gaulle le 28 mai y met un terme. Les élus, qu’ils soient sincèrement ralliés au général ou qu’ils craignent un coup d’État, votent largement en faveur de ce gouvernement le 1er juin. Deux jours plus tard, l’Assemblée nationale accorde au gouvernement le pouvoir de rédiger une nouvelle constitution. Le 28 septembre, cette dernière est proposée et approuvée par 80 % des électeurs. La IVe République n’est plus.

« Je vous ai compris ! »… ou pas

Pourtant, si la IVe République tombe sans être vraiment défendue par la classe politique ou les citoyens, rien n’annonçait le retour du général de Gaulle. Comme le dit Paul-Marie de la Gorce :

« Nous devrons avoir l’humilité de le dire : rien n’était sûr, rien n’était joué. Ce qui commença en 1958 put apparaître, avec le recul du temps, comme allant de soi : au regard de l’historien, rien n’est plus inexact. Il n’était pas acquis que de Gaulle reviendrait au pouvoir et, quand ce fut fait, rien ne garantissait qu’il y resterait longtemps, ou qu’il pourrait atteindre ses objectifs. » (« L’avènement de la Vᵉ République », p. 27).

Ayant traversé de nombreux obstacles (la « traversée du désert », la virulente opposition communiste et radicaliste, l’approbation du Parlement à obtenir), de Gaulle arrive le 4 juin 1958 à Alger. Il cherche à rassurer tout le monde (militaires, colons, colonisés) en prononçant son célèbre mais incompréhensible « Je vous ai compris ! ».

Incompréhensible car personne n’est encore capable d’expliquer vraiment aujourd’hui ce qu’il entendait par là. Les uns pensent qu’il soutient l’Algérie française, les autres qu’il reconnaît l’égalité des droits entre tous (la discrimination sévit entre les « Européens » et les « musulmans », cette distinction en étant un exemple) voire l’indépendance du pays. Finalement, de Gaulle accepte – par pragmatisme – de permettre l’indépendance de l’Algérie. Il essuie alors une série de crises : les barricades d’Alger, le putsch des généraux en avril 1961, l’OAS qui cherche à le tuer à plusieurs reprises dans les années 1960…

En fin de compte, personne ne comprit, à l’époque, ce que voulut dire de Gaulle, et le malentendu semble persister aujourd’hui. L’historiographie autour de Mai 1958 est riche sur le plan qualitatif, mais pauvre sur le plan quantitatif. Et le récit de son histoire reste, à ce jour, inachevé.

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