Jeux paralympiques : la complexe équation française face au classement des médailles

Nantenin Keïta célèbre sa victoire au 400 mètres, le 17 septembre. Christophe Simon/AFP

Depuis le début des années 1990, la France reculait inlassablement dans le classement des médailles des jeux paralympiques : 4e en 1992, 6e en 1996, 7e en 2000, 9e en 2004, 12e en 2008, 16e en 2012. Cette année à Rio, la chute s’est enrayée. La France a fini 12ème avec neuf médailles d’or et vingt-huit médailles au total.

Les objectifs déclarés de Thierry Braillard, secrétaire d’État chargé des Sports, étaient de dix médailles d’or, entre quarante et cinquante médailles et une place dans les dix meilleures nations du monde. Emmanuel Assmann, présidente du Comité paralympique et sportif français, parlait de son côté de faire mieux qu’à Londres et de se rapprocher du top 10.

Si les objectifs ne sont pas totalement atteints, personne ne parle d’échec. D’abord en raison de la remontée dans le classement par rapport à 2012. Ensuite parce que la place de la France dans ce classement est parfois relativisée par d’autres acteurs sportifs et politiques. Nous pouvons, à cet égard, citer la réponse de Ségolène Neuville, secrétaire d’État aux Personnes handicapées, sur le plateau de France télévision, le 17 septembre dernier alors qu’un journaliste lui demandait comment gagner plus de médailles :

« Il y a deux choses différentes : vouloir à tout prix des sportifs paralympiques et des médailles, et le fait de vouloir des clubs qui accueillent des personnes handicapées. »

Une corrélation relative entre réussite aux jeux et conditions de vie des personnes handicapées

Ségolène Neuville a globalement raison. Il y a quelques années, Ian Brittain montrait la corrélation partielle entre le développement socio-économique d’un pays, l’accessibilité des espaces sociaux pour les personnes handicapées et la réussite paralympique. Dans son article, le chercheur notait ainsi l’importance de prendre en compte la situation des pays, soulignant comme a pu le faire un article paru dans Le Monde il y a quatre ans, le faible nombre de médailles des « pays pauvres ».

La Chine, 239 médailles à Rio, dont 107 en or! Tasso Marcelo / AFP

Mais, en parallèle, Ian Brittain expliquait aussi la réussite d’un pays par l’investissement politique et financier spécifiquement sur le sport paralympique. Il citait alors l’exemple de la Chine, première au classement des médailles, mais dont les politiques en matière de handicap restent aujourd’hui limitées malgré certaines évolutions. L’exemple du Royaume-Uni peut également être cité : alors que le pays était érigé en exemple en 2012 pour l’organisation des Jeux de Londres et la réussite de ses sportifs, The Independent mettait en lumière certaines voix s’élevant contre l’hypocrisie gouvernementale envers les personnes handicapées et dénonçant des coupes budgétaires au niveau de certaines allocations.

Pour réussir aux Jeux paralympiques, les pays mentionnés ont massivement investi dans des structures de préparation pour les sportifs de haut niveau. Ils ont aussi professionnalisé leur mouvement paralympique. La recette est donc finalement similaire à celle permettant les victoires aux Jeux olympiques souvent questionnées en sociologie et économie du sport, comme l’a rappelé un article de Pierre Rondeau publié ici même le mois dernier.

Les basketteurs américains célèbrent leur victoire face à l’Espagne en finale. Yasuyoshi Chiba/AFP

La recette est similaire… et différenciée. Les investissements pour les Jeux olympiques et pour les Jeux paralympiques ne sont pas toujours liés. Ainsi, des décalages apparaissent parfois entre la réussite olympique et paralympique. C’est le cas avec l’Ukraine dont la réussite paralympique interroge tous les deux ans (jeux d’été comme jeux d’hiver) le grand public.

Sport pour tous vs sport de haut niveau

L’année dernière, après la non-qualification pour les Jeux de l’équipe de France masculine de Cecifoot et de Basket fauteuil, Gérard Masson, président de la Fédération française handisport, soulevait l’intérêt de la création d’un INSEP pour les sportifs paralympiques. Mais l’idée d’augmenter les moyens pour le haut niveau, au risque d’abaisser ceux pour les autres formes de pratique, peine à convaincre les dirigeants des fédérations spécifiques.

Critiques envers les modèles étrangers, ces dirigeants refusent tout autant dans leur discours de sacrifier certaines disciplines rapportant peu de médailles pour d’autres plus rémunératrices. Certains choix sont, néanmoins, faits dans ce sens. La Fédération française handisport a notamment décidé de « disciplines prioritaires » dans la perspective des jeux de 2020 et a lancé une nouvelle politique de détection de jeunes dans une perspective de réussite paralympique.

Finale du 800 mètres. Christophe Simon/AFP

Ces choix fédéraux, qui peuvent apparaître ambigus, sont favorisés par les positionnements du ministère des Sports et de ses dirigeants. Comme l’ont montré les discours cités en introduction, l’État défend une politique sportive d’accessibilité et d’intégration en matière de handicap. L’objectif est de soutenir et financer l’ensemble des fédérations développant des actions, y compris des fédérations non paralympiques.

En parallèle, elle attend des résultats aux Jeux paralympiques, comme le montrent ces propos de l’ancien directeur des Sports Thierry Mosimann, lors d’une réunion bilan des jeux de Londres, en novembre 2012 :

« La performance des équipes de France, dans les grandes compétitions internationales et notamment aux Jeux olympiques et paralympiques, c’est en fait un enjeu national, c’est du prestige international de notre pays dont il est question. »

Cette posture apparaît clairement dans le rapport aux fédérations. Lors d’un entretien en 2013 (réalisé dans le cadre de recherches doctorales), un dirigeant de la Fédération française handisport décrivait la pression provenant du ministère des Sports en matière de réussite paralympique et précisait que les enjeux de la FFH étaient finalement similaires à ceux de toute autre fédération olympique :

« Après Londres, on s’est fait démonter, y compris par le ministère des Sports alors qu’on prend 12 000 licenciés en cinq ans, 500 clubs […]. C’est comme ça, c’est l’image de la France […]. Tu es obligé de montrer que tu fais quelque chose pour redresser la barre paralympique, ça ne se discute pas dans la stratégie des fédérations. »

La coopération interfédérale comme solution ?

Ces propos montrent bien que la situation complexe des fédérations et du ministère au regard des Jeux paralympiques n’est finalement pas si différente de celle des Jeux olympiques. Ces derniers jours, les questions d’orientation des financements pour le monde sportif sont d’ailleurs au cœur de controverses. Faire le lien entre le sport de haut niveau valide et le sport de haut niveau handisport et sport adapté est alors peut-être une solution à l’équation.

Le tennisman français Stéphane Houdet, demi-finaliste du simple en tennis. Leon Neal / AFP

Depuis plusieurs années, des coopérations se sont développées entre fédérations disciplinaires et fédérations spécifiques afin de faciliter la préparation aux Jeux paralympiques. C’est le cas au niveau du tennis avec, d’un côté, la fédération handisport qui organise les règlements et le circuit national et de l’autre la fédération de tennis qui soutient les meilleurs sportifs afin qu’ils augmentent leurs chances de médailles.

C’est aussi le cas au niveau du canoë-kayak, du triathlon et de l’aviron, disciplines pour lesquelles la fédération handisport a délégué en 2013 l’organisation du haut niveau aux fédérations disciplinaires. Enfin, nous pouvons citer la préparation des sportifs paralympiques en judo, menée au sein de la fédération handisport, mais soutenue par la fédération française de judo et disciplines associées. Dans toutes ces disciplines, la France a été médaillée à Rio et l’investissement ne s’est pas fait au détriment d’une réduction des moyens pour la pratique pour tous. À l’heure où les bilans des jeux de Rio démarrent, ces modèles de coopération devraient a priori être au cœur des débats, pour peut-être à terme, devenir une norme.