La défense, pour quoi faire ?

Un Rafale sur le pont d'envol du porte-avions Charles de Gaulle. Pascal Subtil/Flickr, CC BY-SA

La question est de Jean‑Luc Mélenchon, dans le débat du 4 avril, et il faut reconnaître qu’elle a sa pertinence. Car les divergences entre les principaux candidats de l’élection présidentielle de 2017 tiennent finalement moins dans le renforcement de l’outil de défense lui-même – tous l’appellent de leurs vœux – que dans l’utilisation qu’ils souhaitent en faire.

Après les attentats de 2015-2016, le consensus sur un renforcement de l’armée et de la sécurité est à l’ordre du jour. Mais après l’élection de Donald Trump et les menées de Vladimir Poutine (en Ukraine comme en Syrie), les visions stratégiques divergent.

Des moyens pour la défense

Après deux Livres blancs sur la défense et la sécurité en 2008 et 2013, marqués par une réduction du format des armées, le retour du tragique sur le territoire national et dans l’environnement stratégique immédiat de l’Europe a imposé de reconsidérer la question. À la veille du scrutin des 23 avril et 7 mai, l’augmentation du budget est une nécessité reconnue : à 2 % du PIB pour les uns (Emmanuel Macron, François Fillon) ; à 3 % sur un quinquennat pour d’autres (Marine Le Pen, de façon moins certaine Benoît Hamon), tandis que Jean‑Luc Mélenchon refuse de raisonner en chiffres, encore moins avec ceux de l’OTAN (qui fixe la norme des 2 %).

L’idée d’une révision du dispositif Sentinelle est également partagée : la présence massive de militaires sur le territoire national après les attentats n’est pas appelée à perdurer (Macron, Hamon), sans doute à être redimensionnée (Fillon). De la même manière, l’utilité d’un nouveau Livre blanc ou d’une revue de défense nationale après l’élection, exercice devenu consubstantiel de l’ouverture d’un nouveau quinquennat, est largement reconnue. La tâche serait confiée directement au chef d’état-major des armées en cas de victoire de François Fillon.

Même l’idée d’une réintroduction, sous une forme ou une autre, d’un service national, fait son chemin. Si la proposition d’Emmanuel Macron d’un service « de durée courte un [mois], obligatoire et universel » a été la plus commentée, Marine Le Pen (trois mois) et Jean‑Luc Mélenchon (9 à 12 mois) y sont également sensibles.

Des postures stratégiques opposées

Une fois cet hymne à la défense nationale entonné, la feuille de route prend des couleurs différentes. D’une manière générale, la tendance occidentaliste la plus dure – qualifiée parfois, et sans doute rapidement, de « néoconservatisme à la française » – est pratiquement absente du paysage. Comment pourrait-il en être autrement, alors que l’atlantisme a perdu de son sens avec un Président américain sceptique sur l’OTAN, et que Vladimir Poutine fait figure désormais de défenseur à la fois de l’Occident, de l’autoritarisme et de l’intervention militaire ?

Mais justement, c’est Moscou, et non plus Washington, qui sert maintenant de ligne de partage, au point que des renversements d’alliance se profilent. C’est clairement le cas chez Jean‑Luc Mélenchon qui prône une sortie de l’OTAN, un rapprochement avec la Russie, et ouvre la perspective à terme – il est le seul à aller aussi loin – à une dénucléarisation progressive de la France, donc à une renonciation à la dissuasion, que les autres candidats se gardent bien d’envisager.

Marine Le Pen, très liée également à Moscou, critique elle aussi l’Allemagne, et, comme on le sait, souhaite sortir des coopérations européennes. Même François Fillon, moins virulent dans sa remise en cause de l’Alliance atlantique et qui laisse à l’Allemagne sa place centrale dans les partenariats, évoque une redéfinition des « priorités géographiques et stratégiques », et un nouveau dialogue avec la Russie, en abondant dans le sens d’un débat sur les frontières en Europe, ce qui va dans le sens souhaité par le Kremlin.

Benoît Hamon reste quant à lui prudent, sceptique sur cet engouement russe et, comme Emmanuel Macron, s’en tient au constat que l’Europe est notre principal cercle d’appartenance, sans doute notre meilleure garantie de sécurité collective, qu’il convient de revitaliser : un quartier général européen pour le candidat du PS, un Fonds européen de défense et la réactivation des groupements tactiques pour le leader d’En Marche !

La France ne possède qu’un seul porte-avions, le Charles de Gaulle (ici en 2012, dans la baie de Naples). CucombreLibre/Flickr, CC BY-SA

Les frappes américaines sur la Syrie, décidées par Donald Trump et opérées dans la nuit du 6 au 7 avril à la suite d’une probable utilisation d’armes chimiques par le régime de Damas contre des civils, a encore illustré ce fossé entre les candidats. Benoît Hamon et Emmanuel Macron, sur la même ligne que le gouvernement français actuel, soutenaient ces frappes. Marine Le Pen marquait sa déception vis-à-vis d’une administration Trump qu’elle avait pourtant courtisée et François Fillon évoquait un « danger pour la paix », sans doute embarrassé dans ce contexte par des propos antérieurs très favorables au régime baasiste.

La défense comme repli d’un côté (avec la sortie de nos cercles d’appartenance traditionnels), la défense comme élément d’un nouvel horizon de partenariats internationaux plus inclusifs de l’autre (par exemple Emmanuel Macron et sa vision de la Méditerranée et de l’Afrique, « d’Alger au Cap ») : voilà sans doute le grand clivage, au-delà de l’instrument militaire lui-même.

Des chantiers structurels

Le débat, au moins, est vif, et il est nécessaire, même si le dissensus auquel il donne lieu actuellement peut être dangereux. La plupart des candidats sont conscients de la nécessité de remettre la défense au cœur des préoccupations nationales et de travailler sur le lien armée-nation, des échéances difficiles à venir et de leur coût (modernisation des forces et surtout de la dissuasion dans les prochaines années), même s’ils n’offrent pas encore de réponse définitive à quelques questions urgentes (comme celle de la construction d’un second porte-avions).

Ils prennent des risques – ce que l’on peut saluer même si l’on ne partage pas leurs opinions – en évoquant ouvertement des options tranchées sur l’Europe, sur l’OTAN, sur la Russie, et même sur les relations à entretenir avec des régimes aussi condamnables que celui de Bachar al-Assad. D’autres questions plus thématiques ou géographiques (le dispositif français en Afrique, la pertinence ou pas de s’engager dans les problématiques asiatiques comme les tensions en mer de Chine du Sud…) ne pourront être abordées qu’une fois les équipes dirigeantes constituées, et le seront sans doute alors.

Mais des questions plus structurantes restent en suspens et mériteront des réflexions de fond. Elles dépassent le seul cadre d’un Livre blanc, sont liées à des débats de politique étrangère, et doivent être conduites collectivement par des équipes renouvelées. À commencer par celle de la question de la pertinence de l’intervention militaire, d’abord décriée, parfois problématique, mais consubstantielle de l’habitus français sur la scène internationale, indétachable de son rang politique international.

Cette question renvoie à celle du type de puissance que la France souhaite être, à la fois en intensité (niveau de puissance, moyens à mettre en œuvre) et en orientation (type de message qu’elle veut faire passer dans le monde, avec quels partenaires, pour quels combats). Et cette discussion sur la puissance impose elle-même d’aborder le niveau, la densité, la qualité du débat stratégique en France. Débat qui doit être conduit par un panel large de participants, et non confisqué par quelques cercles (ce que personne ne souhaite imposer pour l’heure), en associant – au-delà des responsables politiques – les militaires, les analystes extérieurs à l’État (chercheurs, think tanks, intellectuels…), et les autres citoyens. Vaste programme, disait-on en d’autres temps.