Diplo-focus : politiques étrangères

Diplo-focus : politiques étrangères

Le président américain peut-il être l’ennemi ?

Le mannequin de cire du nouveau président américain dévoilée, le 19 janvier, au Musée Grévin, à Paris. Christophe Archambault / AFP

Il est encore trop tôt pour savoir ce que sera la politique étrangère de la prochaine administration Trump. Trop tôt, également, pour juger de sa capacité à réagir avec compétence à une crise internationale majeure. Il est, en revanche, possible d’estimer que les bases d’une tension durable avec nombre de partenaires sont d’ores et déjà jetées.

Plusieurs facteurs hypothèquent désormais les relations de plusieurs capitales avec Washington : les provocations de Donald Trump sur plusieurs dossiers avant même son entrée en fonction, son incapacité à contrôler et à professionnaliser sa communication, le climat d’instabilité qu’il semble prompt à encourager, là où les relations internationales ont besoin d’apaisement.

Au final, le nouveau président pourrait prolonger, en l’aggravant, la perte de confiance déjà amorcée sous Barack Obama (mais pour des raisons opposées, puisqu’il s’agissait des hésitations du président sortant) entre les États-Unis et plusieurs de leurs alliés majeurs, avec en supplément une forte impopularité personnelle. Il importera, dans cette période difficile, de maintenir un contact étroit avec l’autre Amérique, responsable et compétente.

Des provocations aux effets durables

Les propos sur la construction d’un mur à la frontière mexicaine, sur les « violeurs » mexicains ou sur l’interdiction d’entrée des musulmans aux États-Unis, les jugements à l’emporte-pièce sur ses homologues ou collègues internationaux ont aliéné pour longtemps les opinions publiques des pays ou régions concernés, quand bien même leurs gouvernements respectifs s’efforceraient de garder leur calme. Ainsi, récemment, sur l’« erreur grave » d’Angela Merkel, dans son entretien avec Michael Gove et Kai Diekmann, dans le Times et Bild.

On a parfois voulu croire à des dérapages calculés, susceptibles de provoquer un choc salutaire dans des dossiers bloqués : c’est sans doute d’une grande naïveté. La promesse du candidat Trump de déménager à Jérusalem l’ambassade américaine auprès de l’État hébreu, si elle était mise à exécution, provoquerait une déflagration importante, une perte de confiance profonde, et donc une déstabilisation internationale majeure. En aucun cas une nouvelle chance pour la paix.

La remise en cause maladroite de la politique d’une Chine unique, qui a déjà porté un coup inutile à la relation avec Pékin, et inquiété les autres pays asiatiques par les remous qu’elle pourrait générer, conduirait à une escalade dangereuse si elle était poursuivie. Autrement dit, avant même l’installation physique de Donald Trump à la Maison-Blanche, le mal est fait : des coups ont été portés à la sérénité de plusieurs relations bilatérales, qui seront longues à réparer.

Le risque de décrédibilisation

C’est précisément le caractère à la fois amateur et irrépressible de ces saillies qui fait craindre que Donald Trump ne soit pas en mesure, psychologiquement, d’en éviter la répétition dangereuse. Passons sur ses tweets, ses emportements contre Meryl Streep ou contre des journalistes. Le risque existe désormais d’un monde qui devra s’habituer aux crises d’un président américain auquel il faudra répliquer, ou qu’il s’agira de marginaliser, pour montrer qu’on ne le prend plus au sérieux, tandis qu’on discutera des dossiers importants avec les acteurs plus responsables de son entourage.

Cette décrédibilisation possible du président des États-Unis, même si elle aurait pour but de faire du damage control, ne serait naturellement pas une bonne chose. Ni pour les Américains eux-mêmes, ni pour leurs alliés, ni en réalité pour personne.

Un climat d’instabilité

Plus profondément encore, on s’inquiète de la légèreté avec laquelle Donald Trump aime à remettre en cause toute institution, tout cadre établi, toute alliance ou tout mode de gouvernance. Ses attaques contre – pêle-mêle – l’accord sur le nucléaire iranien, le rapprochement avec Cuba, l’accord sur le climat ou, bien entend,u l’OTAN devenue « obsolète », sèment le trouble, tout comme à l’inverse ses louanges accordés aux actes déstabilisants, comme le Brexit, ou aux acteurs populistes, comme Nigel Farage.

Cette frénésie portée sur la destruction des accords établis avec peine, plus que sur la construction de cadres à venir, va naturellement inquiéter et rendre fébriles un certain nombre d’alliés, que le fait d’avoir été qualifiés de « pays génial » – expression très prisée par le nouveau président et significative de son degré d’analyse politique – ne rassurera pas totalement.

La technique qui consiste, peut-être, à déstabiliser tout le monde pour se montrer plus rassurant ensuite peut parfois fonctionner dans une négociation commerciale, mais moins facilement dans le domaine diplomatique. Car entre temps, d’autres auront capitalisé sur les peurs, ou parié sur la perte de crédibilité américaine.

Prévenir un nouvel anti-américanisme

Le pire dans ce contexte, parmi les alliés des États-Unis (on pense ici aux Européens, aux Japonais, aux Coréens ou à d’autres), serait de se laisser aller à un nouvel anti-américanisme, un anti-américanisme d’autant plus tentant que Donald Trump aime se prévaloir lui-même d’incarner cette Amérique volontiers cynique, brutale, a fortiori lorsqu’elle est milliardaire. Il est, en quelque sorte, celui que l’on adore détester.

Il faudra se rappeler alors qu’il est minoritaire en voix aux États-Unis, sans doute plus encore quelques semaines après son étonnante élection, et qu’une autre Amérique existe, avec laquelle on a l’habitude de traiter, et qui reste en position de minimiser les dégâts ainsi causés. Le maintien d’un dialogue étroit avec cette Amérique-là, et le maintien d’une cohésion européenne face à ce président étonnant, sont de mise, au cas où le pire, que l’on entrevoit bel et bien, se confirmerait.

Le président américain peut devenir une caricature – cela semble même être son objectif – mais l’Europe ne peut se permettre de considérer les États-Unis comme un ennemi.

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