Diplo-focus : politiques étrangères

Diplo-focus : politiques étrangères

La gauche à l'épreuve de la politique étrangère

Sommet de Minsk (Bélarus) en février 2015. Kremlin:Wikimedia, CC BY

En ces heures préélectorales où devrait s’imposer un débat sur la politique étrangère de la France, quels sont les référentiels, les visions éventuelles des principales forces politiques en la matière ? Après avoir examiné récemment le cas de la droite républicaine, et au moment où se déroule la primaire de ce côté-ci de l’échiquier politique, voyons celui de la gauche de gouvernement.

La Ve République a connu deux présidents issus du Parti socialiste (PS) : François Mitterrand (1981-95), puis François Hollande (depuis 2012). Elle a connu deux autres périodes pendant lesquelles la gestion des Affaires étrangères est revenue à la gauche : la cohabitation de 1997-2002 avec Hubert Védrine comme ministre de Lionel Jospin sous la présidence de Jacques Chirac, et la présence de Bernard Kouchner au Quai d’Orsay de 2007 à 2010 (ainsi que de Jean-Pierre Jouyet au Secrétariat d’État aux Affaires européennes de mai 2007 à décembre 2008), dans le gouvernement de François Fillon, sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Au-delà du consensus gaullo-mitterrandien

Quelques remarques préalables s’imposent. Il est difficile, en France, d’étiqueter une politique étrangère comme étant de gauche ou de droite. Si la volonté – réelle ou affichée – de maintenir un consensus sur les politiques régaliennes est forte, de nombreux clivages sont transpartisans : sur la relation franco-américaine ou franco-russe, sur le conflit israélo-palestinien… Enfin, gauche comme droite ont eu recours à la mobilisation du référentiel gaulliste en matière d’action extérieure, au point que l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine (par ailleurs auteur du principal ouvrage bilan sur la politique étrangère de François Mitterrand) avait proposé le vocable d’approche « gaullo-mitterrandienne ».

La relation de la gauche de gouvernement à la politique étrangère, sous la Ve République, peut naturellement faire l’objet de nombreux clichés, qui aboutiront généralement à la conclusion qu’une fois aux affaires, la gauche a trahi ses promesses. Elle peut s’aborder plutôt à la lumière de bilans historiques concrets, pour tenter de déceler, à partir des pratiques et non des idéaux, quelques grandes caractéristiques de ce que fut la politique étrangère telle que mise en œuvre par la gauche.

Il est possible, enfin d’essayer, d’imaginer ce que pourrait être, à l’avenir, une politique étrangère française qui s’assumerait comme de gauche, à la fois réaliste et portant la marque d’ambitions spécifiques.

Les clichés

On pourrait dresser une longue liste d’impératifs dits de gauche en matière de politique étrangère. On imagine ainsi une diplomatie nécessairement universaliste, prônant une solidarité étroite avec les pays les plus pauvres, critique à l’égard des plus riches, à commencer par les États-Unis, sceptique à l’égard de l’OTAN comme des grandes instances économiques internationales (comme Jeremy Corbyn au Royaume-Uni). On l’imagine encore nouant des contacts plus étroits avec des pays dont l’histoire fut révolutionnaire ou anticoloniale, avec des régimes laïcs ou républicains plutôt que monarchiques. « La gauche c’est l’Algérie, la droite c’est le Maroc », entend-on souvent en France.

On la suppose encore, cette politique étrangère de gauche, anti-interventionniste sur le plan militaire, sinon antimilitariste, en tout cas plus pacifiste que la droite, au nom – entre autres – d’un Jaurès dont on oublie trop souvent les écrits sur « l’armée nouvelle ». Anticapitaliste forcément, peut-être (même si ce n’est pas l’apanage de la gauche) écologiste – comme Joschka Fischer en Allemagne – et/ou féministe – comme Margot Wallström en Suède –, augmentant l’aide au développement tout en en critiquant les mécanismes aliénateurs, éprise de sécurité humaine plutôt que nationale. Les attentes ne manquent pas.

Joschka Fisher, l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères (en 2014). Heinrich-Böll-Stiftung/Flickr, CC BY-SA

Pourquoi, alors, qualifier celles-ci de clichés ? D’abord parce la plupart des catégories convoquées ici sont désormais caduques : le Sud est introuvable (quoi de commun entre la Chine, le Malawi, le Koweït, le Brésil ?), le tiers-monde n’est plus, le pacifisme ne se décline plus simplement comme l’opposition à la guerre à l’heure de la responsabilité de protéger, etc. Ensuite et surtout, parce que la gauche française au pouvoir n’a jamais prétendu s’enfermer dans de telles étiquettes.

Les réalités

On trouvera, certes, quelques revirements historiques pour attester que la gauche a parfois dû renoncer à ses premières tendances. Parmi lesquels : le discours de François Mitterrand à Cancun en 1981 avant sa bonne entente avec Ronald Reagan ; la volonté de Jean-Pierre Cot, ministre délégué chargé de la Coopération et du Développement, d’une nouvelle pratique politique en Afrique avant sa démission dès 1982 ; Claude Cheysson avant Roland Dumas. Et plus tard Bernard Kouchner, l’homme de Médecins sans Frontières (MSF), qui finit par qualifier d’erreur, comme ministre de Nicolas Sarkozy en 2008, la création d’un secrétariat d’État aux droits de l’Homme, en raison de la « contradiction permanente entre les droits de l’homme et la politique étrangère d’un État ».

Mais cette confrontation avec la réalité internationale a frappé tout autant la droite : Nicolas Sarkozy, annonçant qu’il refuserait de serrer la main des dirigeants chinois, ou de sympathiser avec Vladimir Poutine, annonçant au soir de sa victoire « à tous les enfants et à toutes les femmes martyrisées dans le monde […] que la France sera à leurs côtés », en est un exemple.

Les points de repère

C’est naturellement ailleurs qu’il faut tenter de discerner les éventuels points de repère d’une politique étrangère de gauche en France. Plusieurs éléments apparaissent. Le réalisme d’abord, presque au sens strict qu’en donne la théorie de relations internationales du même nom. C’est François Mitterrand balayant les velléités de Michel Rocard voulant adopter une posture trop forte face aux événements de Roumanie en 1989. C’est Hubert Védrine cachant mal son scepticisme à l’égard d’une posture trop émotive face aux événements du Kosovo dix ans plus tard. C’est encore Bernard Kouchner revenant sur son credo humanitaire, comme on l’a vu plus haut.

Soldats de l’opération Sangaris en Centrafrique (en 2014). VOA/Wikimedia

L’utilisation décomplexée de l’intervention militaire ensuite. François Mitterrand comme François Hollande en ont usé : l’opération Manta au Tchad en 1983 suivie par l’opération Épervier en 1986, l’envoi de près de 15 000 hommes dans le Golfe en 1990-91 ; les opérations Serval au Mali (2013), Sangaris en République centrafricaine (2013), Chammal en Syrie depuis 2014. Ajoutons que les deux présidents socialistes ont aussi pleinement assumé la dissuasion.

C’est, enfin, la continuité des alliances au-delà de l’idéologie : la gauche n’a remis en cause aucune alliance majeure, pas plus avec les États-Unis (où François Mitterrand comme François Hollande ont été loués) qu’avec les voisins européens, ni les principaux partenaires au Sud. Arrivé au pouvoir en 2012 et fort d’un rapport commandé à Hubert Védrine sur ce sujet, François Hollande se gardera bien de revenir sur le retour français dans les instances intégrées de l’OTAN, opéré par son prédécesseur. Si les réseaux de l’Internationale socialiste ont facilité certaines relations (comme avec le FLN algérien), ce ne fut pas au détriment d’autres (en l’occurrence le Maroc).

Les ambitions possibles

Rien n’empêche, pour autant, de dresser les contours, comme certains s’y sont essayés, d’une future « politique étrangère de gauche », avec toutefois toutes les précautions d’usage que ce terme implique. Formulons la question autrement : y a-t-il des urgences de politique étrangère française qu’un gouvernement de gauche aurait davantage de facilité à faire avancer du fait des attentes que sa nature même susciterait ?

On peut, peut-être, en esquisser trois ici : la relance d’une Europe pour les citoyens, l’imposition de la sécurité humaine comme message français dans le monde et l’élaboration d’une véritable diplomatie publique au sens d’une diplomatie s’adressant (avec tous les moyens modernes s’entend, tels les réseaux sociaux) aux peuples et non seulement aux régimes.

Le premier point est plus fondamental que jamais, et les deux présidents de gauche de la Ve République y ont déjà œuvré. François Hollande plaidant contre Angela Merkel pour une Europe de la solidarité plutôt que de la discipline l’a encore illustré. Il faut aller plus loin aujourd’hui, pour contrer la montée des populismes, par des initiatives qui ne seraient naturellement pas le monopole de la seule gauche (le fameux monopole du cœur…), mais pourraient être facilitées par une posture sociale partagée par d’autres partis européens.

La sécurité humaine, quant à elle, n’est plus une utopie mais un réalisme de politique étrangère, tant il est admis que l’insécurité des populations ailleurs devient facteur de conflit ici. Là encore, une posture « gaullo-mitterrandienne » – également partagée par Jacques Chirac avec son fameux « notre maison brûle », ou lors de la COP21 gérée par François Hollande et Laurent Fabius – s’inscrirait dans une telle démarche, conforme à ce qui est attendu d’un gouvernement de gauche ou centre-gauche.

Enfin, il convient de s’adresser aux populations par-delà les régimes, avec tous les outils que les nouvelles technologies offrent pour ce faire, pour un message adressé aux classes moyennes, aux sociétés civiles, aux intellectuels et – disons-le – aux opposants, d’un certain nombre de pays du Sud qui nous sont proches. C’est là, sans doute, que l’on doit le plus quitter la realpolitik pour entrer dans la « nouvelle diplomatie », avec une fibre populaire que d’autres puissances cultivent déjà (de l’Allemagne aux États-Unis), sans obtempérer aux pressions des régimes en place, et sans pour autant sacrifier leurs relations avec ces derniers.

Peut-être aurait-il fallu parler davantage aux Égyptiens et aux Tunisiens avant 2011, à beaucoup d’Africains depuis longtemps, et à d’autres encore, avant qu’il nous soit reproché de ne pas l’avoir fait à temps. Peut-être la gauche non néoconservatrice a-t-elle, dans son panthéon, des références à faire valoir en la matière, des actions pour relayer les attentes populaires du Sud auprès des instances internationales, une tonalité adéquate.

Il n’y a pas, on l’aura compris, d’image d’Épinal d’une politique étrangère de gauche en France. Une politique étrangère partisane quelle qu’elle soit, n’est ni souhaitable, ni dans l’ADN de la Ve République. Mais il y a des références historiques, des réseaux, des habitus, à droite comme à gauche, qui permettent de faciliter la gestion de certains dossiers. Il n’y a aucune raison de s’en priver.