La droite, la gauche et le Rubicon : de la loyauté en politique

Le premier ministre Edouard Philippe (à gauche) venu soutenir Bruno Le Maire (à droit), ex-candidat de droite et désormais sous les couleurs de la République en marche, le 28 mai, dans l'Eure. Thomas Samson/AFP

Question à 6 euros : comment appelle-t-on l’électeur qui a voté deux fois aux primaires de la droite (total : 4 euros), puis deux fois à celles de la gauche (total : 2 euros) : un dépensier ? Un imbécile ? Un apostat ? Et comment appelle-t-on, alors, un homme politique qui passe de la gauche ou de la droite au centre, voire de la gauche à la droite, ou inversement : un transfuge ? Un traître ? Un renégat ? Pour Laurent Wauquiez, les personnalités de droite entrées au gouvernement « ont préféré se vendre plutôt que de rester fidèles à leurs idées ». Tandis que la « République en marche » exige de ses futurs élus une « loyauté totale ».

Mais est-il pertinent d’analyser la vie politique en termes militaires (passer à l’ennemi) ou religieux (abjurer sa foi) ? Car cette vie ne peut pas être enfermée dans des frontières, qu’elles soient naturelles (celles d’une « famille ») ou symboliques (celles d’un dogme). Personne n’est prisonnier d’un parti. Dans la vie politique, il n’y a pas de Rubicon.

Une grille d’analyse commode, mais qui pose un problème

Certes, cette vie n’est possible qu’à la condition d’un minimum de stabilisation : elle s’incarne dans des partis, ou des « mouvements ». Pour s’y retrouver, un consensus s’est manifesté sur l’utilité de se référer à un axe structurant, dont les deux pôles pouvaient fonder une analyse en termes de bipolarisation. On parle ainsi de droite et de gauche depuis la nuit du 28 août 1789.

Cette grille d’analyse soulève deux questions : comment ces deux pôles se caractérisent-ils objectivement ? Et l’axe qui les réunit est-il un continuum, ou bien peut-on identifier un seuil frontière, séparant radicalement deux groupes (ou agglomérat de groupes) opposés ?

L’histoire montre, pour la première interrogation, que les critères d’identification des pôles ont très sensiblement évolué au fil du temps. Selon les périodes historiques, ce ne sont pas les mêmes choix qui situent à droite, ou à gauche. Cette relativité va de pair avec une incertitude sur ce qui pourrait fonder objectivement l’appartenance à l’un des deux grands groupes, comme le fait ressortir l’examen de la question de la loyauté.

La loyauté est fidélité : à une personne, une institution, une cause, et aux engagements pris à leur égard. Mais à quoi, exactement, un homme politique s’engage-t-il (par contrat moral) à rester fidèle ? Il nous semble possible d’envisager trois séries d’engagements : envers des programmes, des projets ou

des valeurs.

Fidélité à des programmes ?

On peut distinguer, avec Jacques Ardoino (Les avatars de l’éducation, 2000), deux niveaux d’expression de l’intention politique : celui du « projet-visée », et celui du « projet programmatique ». Contrairement à une opinion répandue, les projets-visées sont plus importants que les programmes. Un programme est une construction technique, voire technocratique. Il expose le détail ordonné de ce que l’on entend faire ultérieurement.

Si l’on est donc en droit d’exiger qu’un projet politique finisse par se traduire en un programme, à la dimension stratégique et opérationnelle, ce n’est pas au niveau des programmes que pourront se distinguer radicalement des sensibilités politiques. Les lendemains de primaires, ou de défaite, ont abondamment montré qu’ils étaient susceptibles de changer très vite !

Une femme dans les coulisses du meeting de Nicolas Sarkozy à Villepinte, en mars 2012. Thomas Bartherote/Flickr, CC BY-SA

Un programme est, à cet égard, objet de malentendus. On l’appréhende comme un condensé de promesses, alors qu’il est simplement l’expression d’objectifs tentant d’incarner les finalités d’un « projet-visée ». La promesse ne peut être que celle de tendre vers un idéal. Le programme n’est jamais qu’une tentative pour traduire une intention de plus haut niveau, en définissant des conditions pratiques de réalisation. C’est pourquoi on doit, par exemple, exiger d’un candidat à la présidence qu’il soit porteur d’un projet faisant sens, plutôt que d’un programme, qui n’en sera que la retombée.

Fidélité à des projets ?

Le niveau des projets serait-il alors un lieu de distinction radicale ? Le projet-visée est une élaboration imaginaire. Il exprime l’intention de réaliser quelque chose, dans un futur plus ou moins proche. Ce sont des finalités qui lui donnent sens : changer la société, ou la vie ; rendre la France plus forte, etc. On peut faire ici, avec Ardoino, deux observations.

Tout d’abord, c’est l’idée de valeur qui spécifie le mieux le niveau du projet. Si bien que nous serons renvoyés à un troisième niveau (celui des valeurs) pour identifier éventuellement des lignes de démarcation. En second lieu, s’agissant de projets, on ne pourra rien faire sans un consensus suffisant entre les « partenaires » concernés. L’erreur serait de s’enfermer dans un projet en refusant tout dialogue, toute « négociation », avec les autres. En politique, comme ailleurs.

Projet de gauche et projet de droite seraient-ils alors inconciliables ? Puisque la fidélité à un projet ne se justifie que par référence aux valeurs dont il se réclame, tout dépend finalement des valeurs autour desquelles les projets prennent sens. Peut-on donc opposer de façon irréductible valeurs de gauche et valeurs de droite, dont l’abandon serait synonyme de trahison ?

Fidélité à des valeurs ?

Il y a sans doute des constellations de valeurs, qui s’organisent autour de l’égalité (justice, solidarité, émancipation, progrès) d’un côté ; de la liberté (sécurité, ordre, autorité, tradition) de l’autre. Cependant, priorisation d’une valeur ne signifie nullement oubli ou abandon des autres. Comme l’a bien mis en évidence Nathalie Heinich, nous partageons un « répertoire commun » de valeurs, dont on pourra simplement mettre certaines en exergue, tandis que les autres demeureront à l’arrière-plan. Mais on ne peut ni déchirer la toile du réseau qui relie ces valeurs, ni en privatiser l’une ou l’autre.

En effet, comme le souligne Alain, le propre d’une valeur est de ne pas exister. Elle est une représentation du souhaitable, qui s’éprouve plus qu’elle ne s’explicite. Personne ne peut se l’approprier. Elle a une dimension utopique, au-delà de toute traduction dans des projets, ou – a fortiori – dans des programmes. La gauche n’est pas davantage propriétaire de l’égalité, par exemple, que la droite de la liberté !

En chemin, mais vers un but

Si bien que l’idéal d’une société harmonieuse, qui serait construite autour du « Bien commun » (au fond, la « mère » de toutes les valeurs politiques), est une seule et même utopie (on pourrait dire : un seul et même beau rêve) dont gauche et droite tentent, chacune à sa façon, de s’approcher. Avec plus ou moins de force et de pertinence, selon les moments. Mais aucune rivière ne sépare irrémédiablement ces deux dynamiques.

L’essentiel, pour les hommes politiques, comme pour les citoyens, est de se joindre au mouvement de recherche d’une société plus harmonieuse, qui traverse les époques, et dépasse les personnes. Privilégier le mouvement (ce qui nous fait tendre vers), plutôt que les appartenances (ceux avec qui l’on s’était momentanément retrouvé). L’instituant, plutôt que l’institué (Castoriadis). Quitte donc à sortir de sa « famille » initiale, si celle-ci s’enkyste dans des façons d’être et d’agir qui sont devenues des freins au dynamisme de la vie politique.

L’essentiel est de se réinscrire dans le souffle de la vie. Comme le disait le poète Antonio Machado, le chemin se trace en marchant. Mais à condition de savoir où l’on veut aller (une société plus juste), et de rester fidèle à l’engagement de marcher vers ce but.