La France en état de choc : changer de regard sur l'islam

Le 9 janvier dernier, un thé à la mosquée d'Ajaccio, cible d'une attaque quelques jours auparavant. Pascal Pochard-Casabiance / AFP

Dernier volet des travaux de la conférence « La France en état de choc : comment sortir par le haut ? » organisée au Collège des Bernardins, à Paris, le 7 janvier dernier avec des intellectuels et théologiens de différentes confessions religieuses et Pierre Manent.

Les questions que l’islam rencontre et suscite en France, notamment depuis les attentats de janvier et novembre 2015, plaident pour que l’on trouve une nouvelle articulation entre politique et théologique.

Contre une vision réductrice des Français musulmans

Les Français de confession musulmane sont aisément réduits à leur appartenance religieuse. Pourtant, cette appartenance religieuse ne saurait conférer aux musulmans une identité homogène : il n’existe pas, en effet, un unique islam, mais des islam particuliers ; par ailleurs, un vaste mouvement de sécularisation touche cette partie de la population ; enfin, on constate un mouvement de dé-islamisation chez des croyants musulmans qui se convertissent notamment au protestantisme.

Dès lors, comment expliquer la méfiance du regard porté sur les Français musulmans, réduits d’emblée à leur identité religieuse ? Deux grandes raisons expliquent notre rapport à l’islam, qualifié d’« imaginaire, parfois réel, parfois fantasmagorique, parfois violent, parfois pacifique ».

Premièrement, notre vision imaginaire, parfois réelle de l’islam vient de notre passé colonial. Ce rapport colonial que nous entretenons à l’égard de l’islam déborde sur les Français musulmans. Pour passer outre, il convient d’analyser et de déconstruire ce rapport colonial.

Deuxièmement, notre défiance à l’égard de l’islam provient de l’actuelle réactivation d’un vieux conflit entre le christianisme et l’islam. Ce conflit n’est pas récent, il remonte aux origines de l’islam, au VIIe siècle, à l’époque où celui-ci se met à proposer une vérité qui vient concurrencer celle du christianisme. Cet inconscient est visible dans les publications en librairie de toute une littérature concernant sur le Moyen-Âge, le prophète de l’Islam, les Sarrasins ; alors que dans le même temps, la population et les élites politiques n’ont jamais été si vides de culture religieuse.

Cesser de « confessionnaliser »

Pour vaincre cette méfiance qui entoure les Français musulmans, que peut faire la France ? Tout d’abord, elle doit penser l’articulation entre le théologique et le politique ; et mesurer l’utilité du religieux – et quel type de religieux – dans la société et l’espace public. La question de la place du religieux dans l’espace social ne doit pas se limiter à l’islam ou au judaïsme, mais à l’ensemble des manifestations religieuses qui peuvent perturber le fonctionnement de la laïcité. Ainsi, il n’est pas question de mettre en place des horaires de piscine adaptés à certains groupes religieux, de la même façon qu’il n’est pas question d’imposer une grille de lecture particulière du monde à toute une société.

Il convient, ensuite, de cesser de « confessionnaliser » les gens et les questions. Le regard que l’on jette sur les citoyens musulmans n’est pas le même que celui que l’on porte sur les autres citoyens. Il faut revenir à la notion de la « citoyenneté », dans une société où la laïcité offre un cadre juridique qui assure l’égalité.

Mais, la laïcité n’est pas uniquement un cadre juridique, elle est avant tout un état d’esprit devant la connaissance, fruit de la modernité. Il s’agit, pour les croyants cette fois, d’interroger leurs croyances et leurs dogmes et de retrouver les questions qui les ont suscités. Ce que nous croyons n’a pas toujours été cela. Et l’école devrait encourager ce mouvement critique en donnant des outils et des « antivirus » qui prémunissent les élèves contre les propagandes fondamentalistes que l’on trouve sur Internet.

Cet esprit critique devrait résoudre la question du droit au blasphème et des caricatures. Il s’agit, pour les croyants, de distinguer Dieu, qui est au-delà de la représentation et que l’on ne peut connaître en son essence, et ses représentations. Ainsi, ce n’est pas Dieu ni le prophète que les caricatures blessent, mais seulement l’identité des croyants, leur affect. On a réduit la religion à une simple identité affective ; ce n’est plus une foi intelligente.

La question des jeunes Français djihadistes

Comment comprendre que certains jeunes Français se servent de références religieuses pour légitimer le fait de tuer ? La société ne parvient plus à leur offrir une espérance politique. Cette carence relève, certes, d’une question politique et citoyenne, mais la question posée est également religieuse. D’où, à nouveau, l’importance de penser l’articulation entre théologique et politique. Car, alors que Daech est un mouvement théologico-religieux, la France a du mal à prendre au sérieux le religieux dont elle dénie la force et qu’elle réduit à des questions sociales et politiques.

Ce lien entre théologique et politique doit être repensé à l’aune d’une situation mondiale où les religions traditionnelles, dans un contexte de mondialisation et d’immigration, ne se cantonnent plus à leurs territoires géographiques historiques.

La question interroge aussi l’islam. Si la France doit prendre au sérieux la question de la religion – tout en distinguant l’islam, l’islamisme et le fondamentalisme –, il existe un problème interne à l’islam, qui appelle l’esprit critique. Il ne faut pas plus de religieux, mais il faut du religieux dont la qualité serait capable de tisser du lien.

La question est politique et sociale. Il existe un lien entre le terrorisme en France et la situation géopolitique internationale. Il y a une véritable guerre à l’intérieur du monde de l’islam, à laquelle se joint l’action des Occidentaux au Moyen-Orient. Ainsi, ce qui se passe dans le monde musulman, au niveau international, et dans des sociétés en train d’imploser, touche automatiquement la société française. Ainsi, les attentats de novembre n’ont pas visé nos valeurs, mais notre politique internationale. Les valeurs, c’est en janvier qu’elles ont été visées – droit au blasphème, importance de la communauté juive, liberté d’expression. Et lorsque des enfants, qui ont grandi en France, retournent l’arme contre leur pays, tout porte à croire que le terrorisme n’est pas seulement un problème islamique, mais un problème de société.

Enfin, il y a de l’espoir : si des jeunes malheureusement rejoignent Daech, leur démarche indique qu’ils sont en quête d’une cause pour laquelle s’engager. Cet engagement auprès de Daech est dangereux, pour eux et pour la société comme nous venons de le voir. À nous, finalement, de leur proposer une cause et une espérance au service de la vie.