« La mort plutôt que la honte » : voyage émotionnel au Sahel

Famille toubou, une communauté nomade du Sahel où le concept de honte sociale est très présent et respecté. East 2 Wast/Wikipedia, CC BY-NC-SA

Dans les sociétés occidentales, de nos jours, le sens commun renvoie la honte au sentiment intérieur qu’éprouve l’individu, et la honte apparaît comme un domaine relevant de la psychologie et de la psychanalyse, dans le sillage de Sigmund Freud.

Les choses sont bien différentes en Afrique. Au Sahel notamment, entre le désert du Sahara et l’Afrique tropicale, la honte est avant tout une affaire sociale.

Dans cette bande climatique intermédiaire, où voisinent les éleveurs au nord et les agriculteurs au sud, la crainte de la honte, et les efforts pour ne pas s’y exposer, ou y exposer ses proches, guident les moindres moments de la vie quotidienne. C’est un souci de chaque instant, tant individuel que collectif.

La hantise de la honte est telle qu’il vaut mieux « La mort plutôt que la honte », comme le souligne un dicton régional fréquent.

Mais qu’est-ce donc que cette « honte », sentiment si redouté qu’on puisse lui préférer la mort ? C’est en même temps une émotion intense, et une réalité sociale complexe que nous avons choisi d’analyser dans notre ouvrage La honte au Sahel, pudeur, respect, morale quotidienne.

À cette fin, plusieurs cas précis sont mobilisés pour illustrer le propos : les Sénoufo du Burkina Faso, les Haoussa, les Zarma et les Peuls du Niger, les Toubou du Tchad, les bouffons rituels du Mali.

La « bande » du Sahel. Felix Koenig/Wikimedia, CC BY

La honte, sentiment puissant et redouté

Le Sahel est une bande climatique, mais il ne constitue pas un ensemble social homogène ; les sociétés qui s’y observent sont fort différentes les unes des autres.

Certaines sont très hiérarchisées, comme la société maure qui pousse les distinctions sociales à l’extrême, tandis que d’autres frisent l ‘anarchie comme c’est le cas des Toubou, nomades du Tchad et de l’Est nigérien.

Pourtant dans chacune d’entre elles, la honte est un sentiment puissant et redouté et de remarquables convergences s’observent à cet égard de l’une à l’autre, dans la force des sentiments de honte, la définition des codes moraux qui en découlent, les comportements attendus de chacun. Ne pas les respecter conduit à l’opprobre général, voire au rejet catégorique qui n’aura d’issue que l’exil.

Si la honte et son expression sont un phénomène omniprésent au Sahel, induisant des conduites comparables, il est curieux de constater que cette notion s’exprime en termes totalement différents selon les langues locales.

Cette surprenante diversité linguistique marque à l’évidence un ancrage très ancien de ces préceptes moraux. Ils sont manifestement antérieurs à la propagation de l’islam, qui a pourtant repris à son compte un bon nombre d’entre eux.

Certes, presque toutes les populations du Sahel sont aujourd’hui islamisées, mais cette communauté de religion est, somme toute, relativement récente puisque l’islam ne s’est diffusé au Sahel qu’au XIXe siècle, à la faveur des guerres saintes, pour se consolider ensuite sous la colonisation française.

« Avoir la honte, c’est savoir se mettre à sa place »

Pour ne pas s’exposer à la honte, il faut respecter le savoir-vivre local, bâti sur un code de convenances rigoureux et subtil qui s’applique à chacun de manière différente selon son âge, son sexe, son statut, et l’entourage dans lequel il se trouve à tout moment. On dit en Afrique « avoir la honte », ce qui signifie qu’on connaît et qu’on respecte les règles en vigueur. « Avoir la honte, c’est savoir se mettre à sa place », et cette attitude relève partout d’un apprentissage qui débute dès l’enfance. Un jeune, par exemple, ne peut se permettre de contredire une personne plus âgée, il doit se taire et baisser les yeux en sa présence.

Et une épouse, par respect aussi, ne prononcera pas le nom de son mari, marque d’étiquette assez générale qui s’observe aussi bien chez les Maures que chez les Toubou au nord du lac Tchad.

Editions l’Harmattan, 2018.

Soulignons aussi que la honte, sentiment si fort au Sahel, n’est pas exactement l’inverse de l’honneur. L’honneur et la honte (considérée comme son inverse) ont fait l’objet d’études nombreuses en anthropologie dans les années 1960, pour les sociétés du pourtour méditerranéen. Mais la honte y est conçue comme un déshonneur, lié en bonne part à la conduite sexuelle des femmes.

L’honneur, marque de statut

L’honneur est la marque d’un statut, celui des nobles anciennement guerriers, tirant fierté de leur bravoure et de leurs longues généalogies, tandis que la honte affecte la société tout entière.

Toutefois les classes sociales subalternes sont réputées dénuées du sens de la honte et l’on attend de leurs membres des comportements spécifiques.

Ainsi, le comble de la honte était, dans un passé encore relativement récent, d’être réduit à l’esclavage et le mépris qui en découle continue d’affecter les descendants d’esclaves libérés. Depuis l’abolition de l’esclavage, les efforts des tributaires et anciens esclaves pour se promouvoir dans l’échelle sociale se traduisent par un souci aigu d’éviter la honte et d’échapper au mépris de leurs anciens maîtres.

Les forgerons et les griots, pour leur part, conservent un statut subalterne spécifique. Ils forment une catégorie à part, une caste en quelque sorte, marquée par des liens personnels de « protection » avec des membres de la strate supérieure. Le statut de forgeron ou de griot se perpétue en vertu d’une endogamie extrêmement rigoureuse. En effet, dans les sociétés du Sahel, le mariage avec quelqu’un de cette catégorie relève de l’impensable, il n’y en a pas d’exemple.

Les forgerons et les griots se distinguent des autres par les traits psychologiques qu’on leur attribue. Ils sont présumés poltrons, au contraire des personnes de statut supérieur. C’est d’ailleurs ce statut particulier des griots qui leur permet de dire tout haut ce que d’autres ne sauraient formuler, de chanter les louanges des nobles mais aussi de les invectiver à l’occasion s’ils manquent de courage ou de générosité.

Griot, héritier et gardien de la tradition (TelQuel, 2014).

Depuis la colonisation, après la perte de leur supériorité statutaire et des avantages socio-économiques considérables dont ils bénéficiaient en tant que propriétaires d’esclaves, les nobles s’efforcent de se démarquer des autres par divers moyens. À cet égard justifier d’une nombreuse descendance est une source de prestige recherchée, par eux comme par tous ceux qui cherchent à se rehausser dans l’échelle sociale. Cette stratégie est désormais accessible aussi aux esclaves libérés, du fait qu’ils peuvent se marier. En effet seul le mariage légitime, exclu pour un esclave, ouvre le droit à la paternité.

Les revendications statutaires qui s’appuient sur la légitimité de la descendance passent aussi par un strict contrôle de la sexualité des femmes. À cet égard, les nobles affichent une rigueur morale d’autant plus forte qu’elle reste pour eux un moyen privilégié de clamer leur supériorité. Il faut donc prendre en compte la dimension historique, comme le souligne Barbara Cooper, pour comprendre l’importance démultipliée de la honte dans le Sahel d’aujourd’hui.

Discrétion, pudeur, morale fondamentale

Les divers cas concrets qui illustrent notre propos témoignent chacun de l’omniprésence de la honte et en dépit de leur diversité, on observe une remarquable convergence des situations. Nous en donnerons deux exemples particulièrement éloquents.

Sur les Sénoufo, Fatoumata Ouattara nous livre un témoignage extrêmement vivant des composantes de la honte. La honte, indique-t-elle, intervient dans le domaine de la pudeur corporelle, de la sexualité et de la séduction, mais c’est aussi la manifestation d’un statut d’infériorité et une marque de respect dans le cadre de rapports hiérarchiques, de respect des jeunes envers les vieux, du respect que l’épouse doit témoigner envers son mari, ainsi que la marque des relations d’alliance (attitude du gendre et de la bru envers leurs beaux-parents).

La honte s’observe aussi dans le cadre de relations statutaires, par le respect envers un chef notamment. Par ailleurs, la honte s’imprime dans d’autres obligations, celle de discrétion (de la femme enceinte vis-à-vis de sa grossesse, du riche face à ses biens), et l’obligation de tenir son rang en diverses circonstances, et en particulier dans les très importantes dépenses qu’occasionnent les funérailles, où les pauvres, pour ne pas déchoir, s’endettent parfois au-delà du raisonnable.

Funérailles en pays sénoufo, octobre 2015.

De même chez les Toubou, nomades saharo-sahéliens du nord du Tchad que j’ai étudiés depuis 1969, la honte est un sentiment si fort qu’elle apparaît comme le « terme moral fondamental » qui guide les comportements. Elle commande aussi bien le respect qu’une épouse exprime face aux aînés de son mari, marqué par un évitement extrême, que les attitudes réservées des futurs époux lors d’un mariage, les obligations de solidarité quand un parent vous sollicite et les flux de bétail qui s’ensuivent.

Le chercheur naïf qui, dans ses enquêtes sur la parenté, cherche à obtenir d’une femme le nom de son conjoint ne rencontrera que mutisme ou ricanement gêné. Par contre, s’il enquête auprès d’un jeune marié sur les dons de bétail que lui ont faits ses parents pour son mariage, ces dons lui seront énumérés en grand détail, car ils sont source de fierté. C’est en effet l’une des pires insultes que de dire à un Toubou « Tes parents ne t’ont rien donné le jour de ton mariage ». Pour échapper à la honte, la riposte ne peut être que la violence.

La violence permet d’échapper à la honte, et cette dernière joue un rôle crucial en la matière, car elle menace tout individu qui n’apporterait pas son soutien à un parent lors d’un meurtre, d’un vol de bétail ou de l’engagement dans un conflit armé, par solidarité avec un parent entré dans la rébellion. Se soustraire à de telles obligations serait honteux et la réputation du fautif, par la force du bouche à oreille, serait définitivement compromise.

Disparaître, s’expatrier, serait alors sa seule solution.


L’auteur a co-dirigé l’ouvrage collectif La honte au Sahel, pudeur, respect, morale quotidienne aux éditions l’Harmattan, 2018.

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