La mousson, ce n’est pas que de la pluie

Dans les rues de Calcutta. Dibyangshu SARKAR/AFP

Comme chaque année, la mousson a apporté son lot de morts et de destructions : un bilan fait ainsi état de plus de 1 000 victimes en Asie du Sud (Inde, Bangladesh et Népal) pour le mois d’août. Et l’on estime à plus de 40 millions le nombre de personnes affectées en 2017 par ce phénomène météorologique récurrent.

Pour autant, la mousson n’est pas que source de chaos. Elle constitue aussi une source de vie et impacte depuis toujours la politique, l’économie et les sociétés du sous-continent.

La mousson peut être décrite comme un flux de masses d’air et de pluies qui reviennent chaque année sur cette zone du globe. Elle comporte deux phases : une première qui porte l’humidité de la mer d’Oman, à l’ouest et du golfe du Bengale, à l’est vers les terres ; elle débute généralement en mai/juin et couvre la zone en deux branches (ouest et est) jusqu’à septembre. Ces vents atteignent l’Himalaya et, bloqués par les montagnes, font demi-tour, faisant glisser les pluies sur la plaine indo-gangétique.

Les températures diminuant en septembre, celles-ci entraînent la formation de courants qui vont déclencher une deuxième phase, généralement moins puissante, sur le sud-est de la zone. Cette année, les prévisions ont estimé que les pluies se plaçaient dans une moyenne de précipitations normale (par rapport à la moyenne générale établie au cours des 50 dernières années).

Essentielle pour l’irrigation

L’Asie du Sud s’est historiquement construit avec ce phénomène météorologique : les différents empires présents sur le territoire ainsi que les agriculteurs ont dû apprendre à y faire face.

Elle constitue l’élément vital du système agricole de cette région puisque ses pluies représentent la principale source d’eau pour 55 % des terres arables de la zone et de 50 à 90% des précipitations annuelles en Inde. La mousson est ainsi cruciale dans le système d’irrigation du sous-continent.

Si une mauvaise mousson n’est plus désormais à l’origine de grandes famines (comme la zone a pu en connaître jusque dans les années 1970), elle est en revanche une source de préoccupation importante tant pour les agriculteurs que pour les hommes politiques.

En Inde, par exemple, on estime que l’agriculture – représentant plus de 17 % du PIB – fait vivre directement ou indirectement 800 millions de personnes. Et ces populations observent attentivement les effets de la mousson sur des produits de base comme le riz, le blé et le sucre. Ici, une mauvaise mousson (trop forte ou trop faible) a comme conséquence l’augmentation des prix agricoles, alors qu’on déplore déjà des centaines de millions d’individus vivant sous le seuil de pauvreté.

Elle aura aussi des conséquences sur l’élevage (dont la nourriture dépend de la qualité de la mousson) et la pêche, de même que sur les exportations. L’Inde est le premier pays producteur mondial de lait et le second pour le blé. Une sous-production dans ce pays aura donc des répercussions mondiales sur le cours des prix.

Des impacts au niveau énergétique et économique

Outre ces impacts sur la production agricole, les conséquences doivent être analysées dans leur globalité. Car cette eau, alimentant fleuves et rivières, est également exploitée dans le cadre de la production d’hydroélectricité, qui compte pour plus de 10 % de la production d’électricité en Inde. Désormais troisième consommateur d’énergie au monde, le pays a crucialement besoin de cette source d’énergie.

Une mauvaise mousson peut aussi entraîner une faible demande de biens de consommation au sein de la large population rurale (environ 60 % de la population) indienne. La baisse de revenus entraîne une limite de la consommation interne (dont la croissance indienne dépend fortement), voire un report des investissements industriels.

Elle peut également engendrer un plus fort recours aux importations (qui vont avoir un impact sur la balance commerciale du pays) et une demande de prêts de la part des agriculteurs, déjà fortement endettés. Néanmoins, la corrélation directe entre mousson et baisse de la croissance économique n’est pas démontrée.

Ainsi, en 2011, la mousson avait été caractérisée comme normale et la croissance affichait 6,64 %. En 2015, année de sécheresse (avec un déficit de la mousson de 14 %), la croissance avait été de 7,57 %. Ceci s’explique par le fait que l’économie indienne est peu dépendante de son agriculture, et bien davantage tirée par la croissance de ses services (plus de 50 % du PIB). Cependant, une mauvaise mousson peut coûter quelques dixièmes de points de croissance (en 2015, Standard & Poor’s avait ainsi calculé une baisse de 0,4 point la croissance de l’Inde suite à un épisode médiocre).

Jusque dans l’isoloir

L’aspect politique de la mousson doit également entrer dans l’analyse du phénomène. Par leur nombre, les agriculteurs, leurs familles et tous ceux qui sont liés au secteur représentent un réservoir de voix puissant (qui se déplace en masse) impossible à ignorer.

Le premier ministre indien, Narendra Modi, sait tout comme ses prédécesseurs que la bonne gestion des épisodes de mousson s’avère aussi cruciale pour la politique intérieure que pour l’élaboration d’un budget. Et la capacité d’un gouvernement à faire face aux conséquences des moussons est systématiquement passée au crible de la presse et de la société civile. Savoir organiser les réserves de nourriture et d’eau, de même que la maîtrise de l’inflation demeurent essentielles.