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La plus ancienne forêt d’Europe attaquée par des ravageurs… Laissons faire la nature 

Aleksander Bolbot/shutterstock.com

La plus ancienne forêt d’Europe attaquée par des ravageurs… Laissons faire la nature 

Aleksander Bolbot/shutterstock.com

La forêt de Bialowieza semble tout droit sortie d’un conte des Frères Grimm. Sapins gigantesques, chênes et frênes qui vous surplombent, pics et autres oiseaux chantant à qui mieux mieux et des guides forestiers qui connaissent chaque arbre dans ses moindres détails.

Chacun trouvera cet endroit magique – et pour un écologiste forestier, c’est simplement un rêve devenu réalité. Mais toutes les caractéristiques qui font de cette forêt un lieu absolument unique sont menacées par un vaste plan d’abattage.

S’étendant du nord-est de la Pologne jusqu’à la Biélorussie, la forêt de Bialowieza est la seule partie restante de l’immense forêt primaire qui a recouvert autrefois la majorité du territoire européen. Elle constitue un foyer de biodiversité, abritant quelque 20 000 espèces animales et végétales, parmi lesquelles on compte loups, lynx et la dernière population de bisons européens. Ses oiseaux rares, à l’image de ses multiples espèces de pics, donnent une idée de ce à quoi pouvait ressembler la diversité ornithologique européenne avant que les hommes ne changent la physionomie du continent.

La forêt primaire abrite près de 800 bisons. Francesco Carrani, CC BY

Malheureusement, du côté polonais, seul un tiers de la forêt est protégée. En dehors de cette zone, près de 35 % de l’espace est destiné à l’abattage ; l’inquiétude grandit de voir la zone protégée devenir une île entourée de terres forestières de plus en plus clairsemées et de piètre qualité, désormais incapable d’accueillir autant d’oiseaux que dans la zone protégée.

L’abattage dans la forêt de Bialowieza a fait, par le passé, l’objet d’une réglementation ; des quotas ont ainsi été fixés en 2012 pour limiter le nombre d’arbres à couper. Mais, en 2015, 90 % des arbres prévus pour l’abattage avait déjà été coupés et de nouvelles propositions prévoient de tripler ce volume.

Ce projet est hautement controversé. Le département des forêts de l’État polonais considère en effet l’abattage comme une nécessité pour venir à bout des flambées de dendroctone de l’épicéa, dont les larves creusent sous l’écorce des arbres pour pondre leurs œufs. En se nourrissant des couches ligneuses internes, les larves peuvent tuer l’arbre.

Les dendroctones sont passés par là…. Tõnu Pani, CC BY-SA

Cependant, que ce soit les scientifiques locaux ou les organisations de défense de l’environnement tel Greenpeace, il semble qu’abattre les arbres infestés ferait plus de mal que de bien ; pour ces derniers, cet abattage qui va en s’intensifiant répond davantage à des intérêts économiques qu’à un authentique souci de gestion des ressources forestières. Le professeur Tomasz Wesołowski, qui a étudié les oiseaux de Bialowieza pendant plus de 30 ans, a indiqué qu’abattre plus d’arbres serait un désastre, car couper et replanter changerait totalement les caractéristiques de cette forêt et menacerait même son statut de site classé au patrimoine mondial de l’Unesco. D’autres avancent qu’il pourrait s’agir d’une violation des engagements pris par la Pologne dans le cadre du programme Natura 2000.

Les nouvelles zones d’abattage couvrent 20 % de la forêt primaire, ainsi que des zones forestières de tourbières rares. Cette exploitation forestière de masse modifierait ainsi radicalement le caractère de ces deux zones, impactant l’habitat environnant bien davantage que les insectes.

De fait, cette forme d’abattage de sauvetage cause davantage de préjudices aux écosystèmes qu’il est censé protégé. Après avoir connu une invasion de ravageurs dans le parc national de Sumava, qui s’étend le long de la frontière entre la Bavière et la République tchèque, il a été prouvé que l’abattage de sauvetage retardait les processus de récupération de la forêt.

Il y a de la vie dans le bois mort

L’intensification de l’abattage dans la forêt de Bialowieza comprend le retrait de quantité de bois mort ; ce dernier joue cependant un rôle crucial pour le bon fonctionnement de l’écosystème forestier. Les forêts émergent en général du sol, en s’appuyant sur du bois mort.

S’ils peuvent être déplaisants à certains sur le plan esthétique, les arbres morts constituent un habitat essentiel aux insectes saproxyles qui se nourrissent de la matière en décomposition. Bialowieza abrite de larges populations de ces insectes et autres invertébrés qui ont besoin du bois mort et servent eux-mêmes de nourriture de base pour les oiseaux et les petits rongeurs tels que les musaraignes, les campagnols et les chauves-souris, dont le très rare barbastelle. De même, ces animaux servent de proie à de plus grands prédateurs comme les hiboux, les loups, les lynx.

La vie commence ici. Aleksander Bolbot/shutterstock

Les souches d’épicéas morts sont utilisées par certaines espèces de pics comme des nids et servent de support pour les lichens et les mousses, dont certaines sont menacées de disparaître d’Europe. Si le bois mort est retiré, c’est l’ensemble de l’écosystème forestier qui souffre.

L’abattage n’est pas nécessaire

Cette méthode n’est pas la seule solution pour venir à bout des ravageurs. Les pièges à phéromones, par exemple, sont très efficaces pour capturer ces insectes en grande quantité et, en Grande-Bretagne, on déploie un prédateur des dendroctones, le Rhizophagus grandis. Largement utilisé dans l’industrie forestière, ce dernier est relativement peu cher et accessible. Des recherches à ce sujet ont montré que la prévention des invasions est plus efficace que l’abattage des arbres infestés.

Dans tous les cas, si une attaque de dendroctones peut être désastreuse pour les arbres individuellement, elle ne nuit pas nécessairement à la forêt dans son ensemble. Comme de nombreux écosystèmes, Bialowieza est soumise aux changements climatiques. Alors que des espèces telles que l’épinette de Norvège sont affaiblies par ces modifications, le dendroctone, lui, en profite. Ceci s’inscrit dans le processus de régénération de la forêt, permettant aux arbres à feuilles caduques – mieux armés face à l’évolution des conditions climatiques – de se développer dans le vide laissé par la disparition des épicéas. À long terme, il donc sans doute préférable pour la forêt de Bialowieza de laisser la nature suivre son cours.

This article was originally published in English