Hip Hop Management

Hip Hop Management

La recherche française en management pèse-t-elle – enfin ! – dans l’« academic game » ?

NTM le 04 juillet 1998 au festival “Les Eurockéennes” de Belfort. BERTRAND LE NY / AFP

Parmi les innombrables tabous qui caractérisent les mondes économiques, politiques, médiatiques et académiques français, il en est un particulièrement structurant et inavouable : quels sont les résultats des choix qui ont gouverné les stratégies pour faire exister la recherche française « à l’international » depuis quinze ans ? Et comme tout un chacun préfère évaluer plutôt que de l’être, demander des comptes plutôt que d’en rendre, il y a fort à parier que ce tabou continue à faire montre d’une belle résistance…

Le dernier classement en date, celui du Times Higher Education en partenariat avec Elsevier, confirme ce que tous les autres classements démontrent, les uns après les autres : les universités françaises sont mal classées. Ceci autorise donc à poser la question : après tant et tant de classements, justifiant tant et tant d’efforts humains et financiers, les stratégies passées pour faire exister la recherche française à l’international auraient-elles purement et simplement failli ?

On ne se prononcera pas sur des disciplines auxquelles on ne connaît rien. Et on traitera ici simplement de celle que l’on connaît le mieux : les sciences du management, domaine sur lequel Harvard Business School trône partout en tête. Et on pose donc la question : quelle a été la stratégie pour faire exister, en ce domaine, la recherche française et avec quels résultats ?

La stratégie d’abord. Pour assurer la compétitivité de la recherche française sur la scène internationale – lesquels ont légitimé avec une régularité de métronome les financements (notamment publics) associés, le choix majeur a été celui du mimétisme. Sur fond d’injonction au « publish or perish » importé du monde anglo-saxon, et puisque toute recherche scientifique n’est réputée valoir que ce que vaut la qualité du support dans lequel elle est publiée, alors il fallait toujours davantage publier « à l’international ». Les meilleures « revues » étant par définition anglo-saxonnes, la boucle – pour ne pas dire la bulle – est bouclée.

Ce choix de la rivalité mimétique a été lourd de conséquences. Renoncer à écrire dans leur langue est ainsi devenu un prérequis pour les chercheurs. Il fallait ensuite, pour espérer avoir un jour accès aux meilleures places dans les meilleurs carrés VIP de l’« academic game », se conformer aux « best practices » : courir les congrès internationaux plutôt que francophones pour faire connaître ses travaux et espérer attirer l’oeil d’un « editor » ; écrire évidemment de plus en plus en mode SVC (sujet-verbe-complément) puisque sinon « on-y-comprend-rien-à-ce-jargon-so-frenchy » ; enfin avoir plutôt des méthodologies si possible quantitatives parce que sinon ça ne fait quand même pas très sérieux…

Cette stratégie a été aussi alimentée au plus haut niveau, notamment celui du CNRS. La liste des revues de la section 37 dite « économie-gestion » du CNRS fait ainsi aujourd’hui figure de bible et les agences d’évaluation de la recherche scientifique s’y réfèrent mécaniquement : pratique, pour évaluer il n’y a plus qu’à compter.

Cette stratégie a conduit à des investissements massifs et à une inflation proprement délirante des coûts de production des articles. Elle aura aussi indéniablement contribué à alimenter un syndrome de Stockholm dont les chercheurs sont par nature des proies aisées : il n’est déjà pas simple d’être évalué par ses pairs, alors si en plus il faut présenter ses papiers, les soumettre et répondre aux critiques « in English »…

Mais cette stratégie a aussi stimulé le bon vieux complexe du « corn flakes » – pour reprendre le titre de la chanson célèbre de Matthieu Chedid… En d’autres termes, non seulement publier en anglais c’est mieux, mais continuer à vouloir chercher et écrire en français ce n’est définitivement pas « in », pour ne pas dire vraiment naze. Ça ne mérite donc pas de reconnaissance particulière. Ni de bonnes notes. Ni a fortiori d’étoiles. In fine, ni de financements.

Dans un article « Grand-Angle » publié dans le numéro 250 de la Revue Française de Gestion, Franck Aggeri décrypte (au sens propre) les effets de tels choix stratégiques qui, s’ils apportent la reconnaissance du prix Nobel, peuvent aussi détruire les objets sur lesquels travaillent les chercheurs en management.

Le débat épistémologique et théorique ne doit pas masquer aussi une autre évidence : cette stratégie laisse toujours de facto de côté le grand nombre au profit de quelques-uns, starisés par le système. Ceci alimente donc des dynamiques de « grande divergence » pour filer le propos Rémi Jardat publié dans son article « Grand-Angle » de la Revue Française de Gestion consacré à la réception des travaux de Thomas Piketty.

Car finalement, dans l’« academic game », c’est un peu comme dans le « rap game » : « trop peu de bonnes fées et trop de cendrillons » pour reprendre la formule du rappeur Passi. Quelques chercheurs et institutions deviennent toujours « plus riches » – mais finalement pas si visibles au plan de l’impact de leurs travaux – tandis qu’un reste du monde de plus en plus « démuni » tente tant bien que mal de survivre… et finit par réussir à hacker le système et à le prendre à son propre piège.

Concernant spécifiquement le champ des sciences du management, depuis des années, des chercheurs – et non des moindres – tirent la sonnette d’alarme sur les effets voire errements auxquels conduisent de tels classements, comme celui de la section 37 du CNRS. Ainsi de ce texte déjà ancien des Pr. Gérard Charreaux et Michel Gervais, pour n’en citer qu’un particulièrement argumenté.

L’absence d’échos dans le débat public d’un tel texte est problématique alors que le sujet est des plus sérieux. C’est probablement logique : dans le débat public, on préfère souvent les « rankings » spectaculaires qui font de l’audience. Mais sur fond d’explosion des dettes des étudiants américains pour financer des études toujours plus chères, d’interrogations relatives aux véritables bénéficiaires de ces rivalités mimétiques sur le dos des moutons que sont parfois les chercheurs, il est urgent que les choses évoluent.

Last but not least, puisque de tels classements sont sans doute les premiers ennemis des libertés académiques, qu’ils interdisent purement et simplement les sujets qui ne seraient pas « fashion » voire « dérangeants » (cherchez un article de finance qui traiterait des délits d’initié, vous verrez vous n’en trouverez pas beaucoup…), une telle évolution est aujourd’hui une nécessité démocratique.

Concluons sur une note optimiste : Michel Foucault a démontré mieux que quiconque que, dans le domaine scientifique, il n’est pas question que de science… Michel Foucault, élu boss de l’academic game, devant Pierre Bourdieu et Jacques Derrida dès 2007 selon un autre « ranking » du … Times Higher Education. Michel Foucault, qui aurait sans doute pris grand bonheur à l’écoute de l’un des plus fameux tracks d’NTM : « Le pouvoir ».