La révolution de 1848 et le « droit au travail »

Estampe montrant le roi Louis-Philippe chassé par un révolutionnaire de février 1848. Gallica-BnF

Nous vous proposons cet article en partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France.


La révolution de février 1848 qui instaure la république démocratique et sociale a fait du « droit au travail » l’un de ses principaux mots d’ordre.

L’expression dit à la fois l’un des objectifs essentiels du nouveau régime, alors que de nombreux ouvriers souffrent du chômage, tout en dévoilant ses ambiguïtés et ses échecs. Le droit au travail promu à partir des années 1830 par les divers auteurs et mouvements socialistes soucieux de résoudre le paupérisme et la question sociale, et de compléter les droits politiques par de nouveaux droits sociaux, envahit la presse quarante-huitarde qui en fait le symbole des aspirations réformatrices et utopiques du nouveau régime.

Alors que le nombre de journaux explose durant le printemps 1848, initiant une multitude de débats et de polémiques, le thème du droit au travail se retrouve en effet fréquemment dans les colonnes de la presse qui y voit le symbole des aspirations socialistes. L’emploi de cette formule s’accroît ainsi dès 1847 avant de culminer en 1848 puis de décliner pour presque disparaître au fur et à mesure de l’effondrement des espérances révolutionnaires et de la montée de la répression qui aboutit avec le coup d’État de décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III.

Durant le printemps et l’été 1848, la formule du « droit au travail » fut au cœur des actions et des controverses quarante-huitardes. Après les vives espérances initiales, il a provoqué les quolibets et les critiques incessantes. Il a mobilisé de nombreux acteurs pour sa réalisation et provoqué l’effroi des économistes et des conservateurs qui y décelaient un premier pas vers le socialisme.

Dans une formule souvent citée, Proudhon affirmait d’ailleurs : « Quel est ton nom, Révolution de 1848 ? Je m’appelle Droit au Travail. »

Dans un premier temps, les journaux entérinent ce nouveau droit et le décrivent favorablement alors que l’urgence est à l’apaisement des tensions sociales. Il est toutefois mentionné pour des objectifs très variables. Pour les phalanstériens par exemple, ou disciples de Charles Fourier, il prouve la nécessité de l’instauration des « Phalanstères » :

« L’exercice du droit au travail ne peut être garanti que par l’établissement de vastes ateliers agricoles, domestiques et industriels tout à la fois, combinant toutes les branches de l’industrie humaine et prévenant le chômage par l’alternance des travaux. »

Pour d’autres, le droit au travail est retourné pour justifier la répression des mouvements sociaux : évoquant la grève des mineurs d’Anzin, Le Moniteur universel écrit ainsi le 12 mars 1848 que l’« un des plus grands actes de la République a été de proclamer le droit au travail ; elle ne peut donc permettre que qui que ce soit entrave l’exercice de ce droit sacré », aussi suggère-t-il d’envoyer l’armée pour éviter que les grévistes n’empêchent les autres ouvriers de travailler.

Peu avant la fermeture des ateliers nationaux qui devaient permettre la réalisation du nouveau droit, le premier projet de constitution présenté le 19 juin, et abondamment repris et cité dans la presse, réaffirme la promesse de droit au travail dans son article 7 :

« Le droit au travail est celui qu’a tout homme de vivre en travaillant. La société doit, par tous les moyens productifs et généraux dont elle dispose, et qui seront organisés ultérieurement, fournir du travail aux hommes valides qui ne peuvent s’en procurer autrement. »

Par exemple, dans le Journal des villes et des campagnes du 19 juin 1848 :

Mais l’échec des ateliers nationaux et la répression sanglante qui suit leur fermeture décidée le 20 juin 1848 transforme radicalement les termes du débat. Désormais, alors que le tournant conservateur du régime s’accentue parallèlement à la peur bourgeoise du spectre communiste, la dénonciation virulente l’emporte.

Pour le journal républicain modéré Le Siècle du 23 juin 1848 :

« Ce qui laisse le plus à désirer peut-être dans ce projet de constitution, dont les imperfections sont nombreuses, mais dont les principales dispositions, sincèrement appliquées, répondraient aux nécessités publiques et aux vœux du pays, c’est la définition deux fois essayée du droit au travail et des garanties essentielles qui caractérisent ce droit.

Nous n’avons garde de blâmer la pensée toute de conciliation et de prévoyance qui a décidé le comité de constitution à introduire ces définitions dans son projet, mais au vague même de la rédaction il est facile de reconnaître que les graves problèmes qui se cachent sous cette formule en apparence si simple du “droit au travail” sont loin d’être résolus. »

Au cours de l’été 1848 qui suit, la dénonciation ne cesse de se durcir. Pour le Journal de la ville de Saint-Quentin par exemple (6 août 1848), le « socialisme, sous toutes ses formes, déguise ses espérances sous cette formule nouvelle ».

De très vives querelles opposent les quelques partisans de ce droit, qui peinent de plus en plus à se faire entendre, et les innombrables condamnations qu’il suscite désormais dans la presse. Ainsi, le Journal des débats du 14 juillet 1848 condamne sans appel ce droit jugé irréaliste et dangereux dans une réponse à Louis Blanc : « Le droit au travail est un de ces mots équivoques dans lesquels germent les guerres civiles ».

Le « droit au travail » devient progressivement le bouc émissaire et la cible privilégiée de tous les journaux conservateurs et républicains modérés pour stigmatiser les divers courants socialistes et leurs projets.

Le Constitutionnel, dirigé par Adolphe Thiers, qui sera l’un des soutiens du bonapartisme, est particulièrement virulent à cet égard :

« Le droit au travail est, comme on sait, le symbole autour duquel les différentes sectes humanitaires, si peu d’accord et même si opposées entre elles, sont parvenues à se réunir.

Si M. Louis Blanc a impitoyablement repoussé du Luxembourg ses rivaux en socialisme, si M. Proudhon se moque ouvertement des inventeurs du travail attrayant, qui l’accusent à son tour de ne pas savoir ce qu’il veut, si Pierre Leroux professe un communisme nuageux, qui n’est pas celui de M. Cabet et des icariens, cependant tous ont adopté cette formule élastique du “droit au travail” dont l’organisation du travail n’est que le corollaire.

C’est une sorte de mot d’ordre qu’ils ont été trop heureux de trouver au milieu de l’incohérence de leurs idées et de l’antagonisme de leurs prétentions.

Ne demandez pas, du reste, à ces novateurs, de développer les moyens qu’ils comptent employer pour assurer à chacun l’exercice de ce droit nouvellement imaginé. Ils se garderaient bien de vous répondre. »

Les querelles atteignent leur apogée au début du mois de septembre, lorsque le projet de constitution commence à être discuté au parlement. Le 11 septembre, Ledru-Rollin défend encore le « double » droit, à l’assistance et au travail, affirmant : « On a dit, le droit au travail, c’est le socialisme. Je réponds : Non, le droit au travail, c’est la République appliquée. »

Mais lors de la séance du 14 septembre 1848, les membres de l’Assemblée constituante repoussent finalement la constitutionnalisation du nouveau droit, avec le soutien de la presse modérée et conservatrice terrifiée par le spectre de la guerre civile. Dans les jours qui suivent, un soulagement s’exprime dans les colonnes des journaux alors que le « droit au travail » a été remplacé par une formule bien moins subversive : « La République doit, par une assistance fraternelle, assurer l’existence des citoyens nécessiteux. »

Par la suite, alors que d’autres urgences politiques s’imposent et que la plupart des figures socialistes sont emprisonnées ou ont dû fuir le pays, la revendication d’un droit au travail disparait du débat intellectuel et de la presse. Il ne subsiste plus qu’à l’état de trace, comme une curiosité de l’expérience quarante-huitarde et de ses « illusions lyriques ».