La violence comme motif esthétique dans « Hacksaw Ridge » de Mel Gibson

Mel Gibson, un rapport ambigu à la violence.

Du supplice de William Wallace dans Braveheart aux sacrifices mayas d’Apocalypto, en passant bien évidemment par le long calvaire de The Passion of the Christ, Mel Gibson a su s’imposer comme un esthète de la violence, au même titre que le photographe Andres Serrano, dont la série « Torture » cherche à magnifier les violences physiques imposées au corps humain.

Avec Hacksaw Ridge, l’ancien héros de films d’action des années 80 revient, en tant que réalisateur, avec un récit de guerre qui porte en lui tout ce qui fait la particularité de son cinéma : patriotisme exacerbé, protagoniste obsédé par les valeurs familiales et religieuses, regard acerbe sur le monde qui l’entoure mais aussi, et surtout, un déluge de sang qui vient marquer les images du film comme autant de peinture rouge raviverait un tableau un peu trop morne.

Vivre et laisser mourir : quand Mel Gibson joue avec les couleurs

Dès les premières minutes du long métrage, des corps calcinés qui volent sous les obus et des carcasses désarticulées s’effondrent dans une brume rouge, soufflées par les balles. L’horreur du champ de bataille sert d’introduction à l’histoire, véridique, de ce jeune américain qui s’enrôla dans l’armée non pas pour enlever la vie de ses ennemis mais pour sauver celles de ses compatriotes. Cette scène de carnage nous est présentée en slow motion, comme un ballet macabre dont la chair et le sang seraient les paillettes.

Quittant la grisaille de la boue et de l’épaisse fumée des tirs de mortier, Gibson abandonne l’atrocité des conflits qui minent l’Europe pour poser sa caméra aux États-Unis, dans la petite bourgade où vit le jeune Desmond Doss. La colorimétrie change alors du tout au tout, l’Amérique des années 1940 brille sous la lumière mordorée du soleil, l’éclat émeraude des feuillages et le bleu hypnotique des montagnes qui s’étendent à perte de vue. Le flash forward sinistre qui sert d’incipit au récit est balayé par la chaleur de l’« American way of life », reprenant l’opposition entre présent funeste et souvenirs heureux chère à Dalton Trumbo dans Johnny Got His Gun.

L’image nostalgique du bonheur. Author provided

L’introduction du film agit alors comme une épée de Damoclès, préparant le spectateur à une descente aux enfers programmée. Dès lors que Desmond s’enrôle dans l’armée, l’esthétique chatoyante du monde civil laisse place à la rigueur et à la monotonie des uniformes kaki du camp d’entraînement. La mâchoire carrée et les aboiements d’un Vince Vaughn catapulté sergent instructeur supplantent les yeux bleus et les sourires enjôleurs de Teresa Palmer, qui incarne la fiancée du protagoniste. Notre héros est propulsé dans un univers de rigueur et d’amitiés viriles qu’il ne connaissait pas encore. Le voilà désormais dans l’antichambre de ce qui sera son enfer pour tout le reste du film.

Le charme discret d’une splendide laideur

Dans la seconde moitié du long métrage, les images de Simon Duggan, directeur de la photographie, nous offrent le spectacle sordide de sujets aux mines grisâtres, maculés de boue, se débattant dans de vastes décors naturels où se mêlent fumée noire et projection de terre brûlée sous un ciel privé de la moindre teinte chaude. Seuls les jets de sang et le flamboiement des bombardements viennent apporter de la couleur à ce sinistre tableau.

L’esthétique de Hacksaw Ridge se construit au travers d’un paradoxe : les images désaturées de la bataille d’Okinawa ne prennent vie que lorsque la mort vient faucher les soldats, motif récurrent du cinéma de guerre au regard de Il faut sauver le Soldat Ryan de Steven Spielberg ou encore Frères de sang de Kang Je-gyu. Adieu la mélancolie de l’incipit et de sa slow motion, la seule bande sonore audible est une succession d’explosions, de tirs d’artillerie et de hurlements.

Des images d’une violence presque grand-guignolesque se succèdent en montage clipé sur ces sonorités agressives. Shane Thomas, concepteur des maquillages du film, tend à imprimer dans la rétine du spectateur cette abominable vision du corps devenu monstrueux sous les mutilations.

Quant à Mel Gibson, il esthétise de manière frontale, viscérale. Le corps fragmenté est l’essence même du cinéma : séparer les parties anatomiques d’un personnage par différents plans, par différents angles, afin d’insister sur certaines mimiques, est devenu l’un des fondamentaux du septième art. Ici, le réalisateur australien l’applique à la lettre et découpe ses protagonistes non pas à coups de prises de vue mais clairement à coups de mortier. Dans un tout autre contexte, cette surenchère de violence aurait été ridicule. Ici, elle est pleinement justifiée par le contexte historique, au même titre que la nature meurtrière, assassine, de ces soldats est une nécessité sur le champ de bataille.

La focalisation sur le personnage interprété par Andrew Garfield met un peu plus en valeur ces images terrifiantes, puisqu’il ne souhaite pas prendre part à cette grande boucherie, si ce n’est pour sauver son prochain. Ce ballet de morceaux de chair sanguinolente est d’une tristesse absolue, mais sa mise en scène crée une esthétique crépusculaire, qui flirte avec une poésie macabre que bien des artistes ont su mettre en image, à commencer par Théodore Géricault dont le travail sur les corps morts, voire en putréfaction, confine bien souvent au sublime.

L’enfer c’est les autres : l’ambiguïté d’une fascination morbide

Une interrogation subsiste cependant. En braquant les projecteurs sur un homme qui a refusé de tuer, appliquant ce qui nous est présenté dans le film comme l’un des commandements divins les plus importants, pourquoi alors enjoliver à ce point la violence résultant d’un meurtre ?

Séparer l’homme de l’artiste est d’une importance parfois capitale dans l’étude d’une œuvre, mais ce serait sans doute passer à côté d’un point crucial de cette analyse que de faire fi des croyances de son réalisateur, catholique à tendance rigoriste, qui accorde une importance fondamentale à sa religion, que ce soit en tant qu’homme ou en tant qu’artiste.

Le héros, propulsé dans un monde de violence. Author provided

Néanmoins, sa filmographie demeure jusqu’alors marquée par la violence, par le meurtre et parfois même par la torture. Mel Gibson n’assume, encore une fois, qu’à moitié sa fascination. Dans Braveheart, William Wallace était amené à tuer par nécessité. Dans The Passion of the Christ, son personnage titre était victime de la cruauté de ses bourreaux tout comme Patte de Jaguar dans Apocalypto.

En définitive, le cinéaste esthétise la violence commise par les autres, pas par ses protagonistes qui ne se font alors que témoins de la barbarie humaine, éprouvant l’affect du spectateur qui peut de ce fait se questionner sur les actions qu’il regarde et devant lesquelles il peut éprouver un certain plaisir, comme le décrypte notamment Laurent Jullier dans son article « Esthétique du cinéma et relation de cause à effet ». Mel Gibson se fait esthète d’une violence qu’il ne cautionne pas, et c’est bien là que demeure toute l’ambiguïté et la force de son cinéma : la fascination morbide que nous procurent ses images peut envoûter notre regard, mais n’oublions en aucun cas que nous contemplons la laideur à l’état pur.


« Hacksaw Ridge », réalisé par Mel Gibson, a été présenté hors-compétition à la Mostra de Venise le 4 septembre 2016. En 2017, il remporta deux Oscars, meilleur mixage son et meilleur montage, sur les six pour lesquels il fut nominé, dont meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur acteur.