L’agriculture urbaine, qu’est-ce que c’est ?

Jardins communautaires dans le quartier de Tenderloin à San Francisco. SPUR/Flickr, CC BY

Alors que s’achève le Salon de l’agriculture 2016 sur fond de crise de l’élevage et d’interrogations autour du devenir des espaces ruraux agricoles en France, des réflexions émergent autour d’un approvisionnement alternatif, plus proche, plus durable, et l’agriculture urbaine occupe dans ce courant une place de choix. Si les idées de ville et d’agriculture paraissent de prime abord antinomiques, l’usage alimentaire des espaces urbains est en réalité largement répandu à travers le monde, avec des pratiques très diversifiées.

La FAO définit l’agriculture urbaine comme une pratique agricole dans les villes ou à proximité des villes, et qui mobilise des ressources (foncières, hydriques, humaines notamment) pour lesquelles il existe un usage alternatif. Si le terme évoque d’abord l’image des potagers urbains, l’agriculture urbaine prend aussi la forme d’élevage (tels l’élevage laitier des villes indiennes, ou plus souvent les fermes avicoles), d’aquaculture, ou encore d’apiculture, voire de production florale.

Une des serres sur toit des fermes Lufa située à Laval au nord de Montréal. Lufa Farms/Flickr, CC BY

Elle prend des formes variables : parcelles en franges urbaines, petits jardins dans les espaces interstitiels du tissu urbain, mais aussi toits végétalisés (par exemple le projet « Garden 5 » à Séoul ou les fermes sur les toits à Montréal), ou encore projets d’agriculture urbaine verticale, dans des immeubles, permettant d’intensifier la production et d’en réduire l’emprise spatiale (le projet « The Plant » à Chicago est l’un des pionniers en la matière).

L’agriculture urbaine résulte d’abord de la persistance d’une agriculture familiale ancienne dans des espaces qui s’urbanisent. C’est notamment le cas dans les villes du Sud en expansion rapide, où, surtout dans les franges urbaines, s’enchevêtrent terrains cultivés et constructions, comme on l’observe par exemple à Hanoi (Vietnam). Selon la taille de l’exploitation (du jardin à la parcelle) et la personne qui en a principalement la charge, cette production peut servir uniquement à l’approvisionnement de la famille – qui s’assure ainsi un apport de denrées fraîches, peu onéreuses, sans besoin de recourir au marché – ou être partiellement ou totalement vendue.

Les berges du fleuve Rouge, au centre de Hanoi, cultivées par les habitants du quartier. Gwenn Pulliat, Author provided

Il s’agit là fréquemment d’une activité économique complémentaire à d’autres emplois urbains, notamment quand ces derniers se caractérisent par leur précarité et la fluctuation des revenus qu’ils génèrent. Elle participe ainsi, dans une certaine mesure, à la sécurité alimentaire des citadins. Ces productions jouent un rôle dans l’approvisionnement des marchés urbains, notamment pour les denrées périssables (cas des légumes-feuilles en Asie ou en Afrique par exemple).

Se réapproprier l’espace

Mais au-delà de cette articulation entre activité agricole et non agricole, l’usage alimentaire de l’espace urbain connaît une résurgence qui s’observe tant au Nord qu’au Sud, et qui résulte de mouvements citoyens de réaffectation, voire de réappropriation de l’espace. En Amérique du Nord, ces initiatives sont notamment impulsées dans une optique de food justice (justice alimentaire ), en réponse aux difficultés d’accès à une alimentation de qualité pour une partie de la population – et notamment des citadins défavorisés.

En encourageant une production de proximité, ces mouvements, initiés par des collectifs de citadins, promeuvent à la fois un approvisionnement alternatif de la ville au profit de chaînes courtes (en nombre d’intermédiaires – voir le cas des AMAP et des marchés de producteurs) et locales, une production de qualité s’opposant à l’agriculture industrielle (production biologique ou raisonnée, permaculture), mais aussi de nouveaux espaces de sociabilité, une amélioration de l’environnement urbain, et une mobilisation des habitants autour de ces espaces.

Les jardins partagés (tels les community gardens de New York ou les initiatives de ce type à Paris par exemple) constituent une forme de mobilisation citoyenne, avec fréquemment un projet éducatif associé. À une échelle plus large, la ville de Detroit aux États-Unis est devenue l’un des symboles de la réhabilitation de friches en zone agricole, associant redéveloppement urbain, enjeu social avec la création d’emplois et d’activités locales, et enjeu de santé avec la promotion d’une alimentation de qualité – tant du point de vue nutritionnel que sanitaire.

Dans ce cadre, l’agriculture urbaine revêt une dimension politique : les citadins se saisissent de l’enjeu de l’occupation de l’espace de la ville – si convoité – et se réapproprient l’espace en inventant de nouvelles formes urbaines au sein desquelles la « nature » a une place renouvelée ; où au-delà de sa dimension paysagère, sa fonction alimentaire est désormais systématiquement réintroduite.

Des projets de développement urbain durable

Ces initiatives citoyennes se retrouvent de plus en plus fréquemment dans les politiques de planification : les réflexions autour de la place de l’alimentation dans la ville et de l’élaboration d’un système alimentaire urbain local et durable s’institutionnalisent, par exemple à Londres ou à Toronto avec leurs Food Policy Councils respectifs.

Et c’est probablement dans cette perspective de développement urbain durable que l’agriculture urbaine trouve sa place. Face aux changements environnementaux en général et au changement climatique en particulier, les espaces agricoles urbains bénéficient d’une attention particulière : en participant à la gestion des déchets urbains (et notamment des eaux usées), en limitant l’impact des inondations, en atténuant les îlots de chaleur urbaine, en participant à la réduction des gaz à effet de serre et à l’amélioration de la qualité de l’air, entre autres choses, ils peuvent jouer un rôle important dans l’adaptation des villes à ces changements. La multifonctionnalité de l’agriculture urbaine lui confère une place de choix dans la construction conjointe d’une ville résiliente et d’une ville « vivable ».

Le jardin comme espace citoyen, écologique et collectif à la Cité universitaire dans le XIIIe arrondissement de Paris.

Restent les enjeux sociaux de l’agriculture urbaine. Dans les pays du Sud, le processus d’urbanisation induit une forte pression sur le foncier et la petite agriculture familiale tend à se réduire, au profit soit d’espaces construits, soit d’une agriculture marchande formalisée. Si cette institutionnalisation permet le développement de filières de qualité (par exemple les productions maraîchères biologiques) dans les villes du Sud, elle pose la question de son équité : ce développement se fait-il au préjudice d’une population urbaine déjà précaire, qui y perd une ressource importante pour l’économie familiale ?

Ces dimensions sont prises en compte dans les projets de développement urbain incluant une agriculture en faveur des ménages pauvres (l’initiative pro-poor urban and periurban agriculture promue par la FAO par exemple), mais la question de l’accaparement des terres périurbaines reste un enjeu majeur dans toutes les grandes villes du Sud. De façon analogue, au Nord, si les mouvements citoyens en faveur de cet usage de l’espace urbain s’inscrivent le plus souvent dans une démarche d’inclusion sociale, on peut s’interroger sur les groupes sociaux qui se mobilisent effectivement pour tirer parti de cet espace, sur les bénéficiaires de ces filières – et sur un risque éventuel de « gentrification » de l’agriculture urbaine.