L’Allemagne, un pays d’immigration qui s’assume au-delà des tensions

Manifestation pour soutenir les opérations de secours aux migrants en Méditerranée, le 2 septembre 2018, à Berlin. Kay Nietfeld/AFP

Les images des incidents de Chemnitz inquiètent à juste titre en France. Tout événement pouvant rappeler le passé nazi de l’Allemagne doit être analysé avec la plus grande attention, sans toutefois donner lieu à la surinterprétation. Prenons garde, notamment, à l’essentialisme qui menace parfois d’affleurer lorsque l’on regarde l’Allemagne depuis la France.

Un pays ouvert à l’immigration

L’Allemagne est aujourd’hui un pays extrêmement diversifié qui compte parmi sa population une part d’immigrés plus importante que la France selon l’OCDE. En 2017, 19,3 millions de personnes (23,5 % de la population) étaient issues de l’immigration en Allemagne (immigrés ou enfants d’immigrés), dont 9,8 millions d’Allemands (12 %) et 9,4 millions d’étrangers (11,5 %).

La crise des réfugiés de 2015 n’est pas la première du genre en Allemagne depuis 1945. Sans remonter à l’arrivée des « Vertriebenen » (les « Expulsés ») dans l’immédiat après-guerre, chassés des anciens territoires allemands d’Europe de l’Est, il est intéressant de comparer la crise des réfugiés des années 1990 avec la situation actuelle.

En effet, entre les deux crises, de profondes mutations se sont produites en Allemagne : le pays se considère désormais officiellement comme un pays d’immigration, il a mis en œuvre une politique d’intégration, tente d’organiser ses relations avec les responsables du culte musulman, etc.

La violence d’extrême droite dans les années 90

Dans les années 90, au lendemain de la réunification, l’Allemagne accueille la majorité des réfugiés au sein de l’Union européenne : plus de 400 000 demandes d’asile en 1992, plus de 300 000 en 1993 par exemple (issues notamment de l’ex-Yougoslavie).

De plus, suite à l’effondrement de l’Union soviétique, des citoyens des anciennes républiques communistes aux lointaines origines allemandes font usage de leur droit à regagner l’Allemagne (environ 200 000 personnes par an entre 1991 et 1995) : ce sont les « Aussiedler », puis les « Spätaussiedler » (les « Rapatriés » et les « Rapatriés tardifs »).

C’est dans ce contexte qu’on assiste à la montée de la violence d’extrême droite dans le pays. A Rostock, près de 3000 habitants applaudissent l’incendie d’un foyer qui abrite des immigrés vietnamiens en août 1992. Ailleurs en Allemagne, y compris à l’Ouest, des étrangers ou des immigrés sont victimes de la violence de groupes d’extrême droite. La même année, à Mölln (Nord), par exemple, deux familles turques périssent dans l’incendie criminel de leur maison.

A l’époque, le chancelier allemand Helmut Kohl n’avait pas jugé pertinent de participer aux obsèques des membres de ces deux familles. Le journaliste Christian Jakob estime à plus d’une trentaine le nombre de victimes de l’extrême droite en 1992 si bien que l’on a pu parler d’une « ambiance de pogroms ».

Sur le plan politique, la situation a mené à un durcissement de la politique de l’asile connu sous le nom de l’« Asylkompromiss » (le compromis sur l’asile), en 1993.

Toutefois, la violence d’extrême droite n’a pas pris fin dans les années 90, comme l’ont montré les meurtres de la NSU, une organisation terroriste d’extrême droite née en Allemagne de l’Est. Celle-ci est responsable du meurtre de 9 immigrés entre 2000 et 2006. A l’époque, la police allemande n’a pas pris au sérieux le motif raciste de ces actes (comme l’a illustré le cinéaste Fatih Akin dans son film In the Fade), se montrant incapable de repérer les liens qui unissaient les différentes affaires.

C’est seulement à la suite du suicide de deux membres de ce groupuscule que le scandale a éclaté. Il a débouché, en 2018, sur la condamnation à la prison à perpétuité du seul membre du groupe vivant, Beate Zschäpe. En 2012, une cérémonie officielle à laquelle participait Angela Merkel avait été organisée en mémoire des victimes.

La rupture du début des années 2000

L’arrivée au début des années 2000 de la coalition rouge-verte au pouvoir, qui associe le SPD aux Verts, a marqué un tournant majeur dans la politique migratoire de l’Allemagne. Depuis 2005 et la promulgation d’une loi sur l’immigration, l’Allemagne est devenue officiellement un pays d’immigration, ce qu’elle était dans les faits depuis bien longtemps.

Selon l’historien Klaus Bade, qui avait appelé avec d’autres chercheurs à ce que la classe politique allemande reconnaisse le fait migratoire dans le « Manifeste des 60 » dès 1993, il s’agit là d’un pas essentiel mais qui arrive bien tard. En effet, la République fédérale allemande avait signé, à partir de 1955, des accords de recrutement de travailleurs étrangers avec de nombreux pays tels que l’Italie, la Turquie ou la Grèce.

Mais les politiciens allemands considéraient cette immigration comme temporaire. Or, à la suite du choc pétrolier de 1973, ces travailleurs sont restés en Allemagne, ont fait venir leur famille, si bien que l’Allemagne s’est retrouvée avec une immigration de fait, mais sans politique d’intégration.

Les communes ne restaient certes pas inactives, mais c’est bien au début des années 2000 que la politique d’intégration s’est considérablement développée au niveau national. Ce mouvement a ensuite été amplifié, en 2014, avec l’introduction de la double nationalité, sous la pression du SPD, pour tous les enfants de parents étrangers ayant obtenu un diplôme en Allemagne, suivi leur scolarité dans le pays pendant six ans ou bien vécu sur place pendant huit ans.

Cette nouvelle législation rendait ainsi caduc le système de l’« Optionspflicht » introduit sous Gerhard Schröder en 2000 : jusqu’en 2014, les jeunes de deux parents étrangers obtenaient la nationalité allemande à leur naissance, mais à leur majorité ils devaient choisir entre la nationalité allemande et celle de leurs parents. Un choix considéré par beaucoup comme particulièrement injuste.

Par ces diverses mesures, l’Allemagne s’est ainsi rapprochée de façon décisive, au début du XXIe siècle, de la situation des pays d’immigration classiques.

Le pari d’Angela Merkel

Lorsqu’Angela Merkel prend la décision, en août 2015, de ne pas fermer les frontières de l’Allemagne aux réfugiés syriens, elle est donc à la tête d’un pays qui a accompli des pas importants dans la reconnaissance de sa diversité et d’une société qui se considère majoritairement comme ouverte et tolérante.

Toutefois, les conflits et les polémiques n’ont jamais cessé outre-Rhin avec les débats sur l’idée d’une culture de référence (« Leitkultur ») et sur l’existence de sociétés parallèles (« Parallelgesellschaften »), mais aussi les craintes exprimées par certains d’une islamisation rampante de l’Allemagne attisées par les écrits de Thilo Sarrazin qui a vendu de très nombreux exemplaires de son ouvrage Deutschland schafft sich ab (« L’Allemagne s’auto-détruit ») en 2010 (et qui réitère son succès en 2018 avec un brûlot anti-islam). Sans oublier l’aveu d’échec de la chancelière Angela Merkel elle-même à propos du « multiculturalisme ».

Toujours est-il qu’Angela Merkel prend, à l’été 2015, la décision d’accueillir les réfugiés, une décision d’abord largement approuvée par la population allemande, avant de susciter de fortes interrogations.

Or, il faut souligner que sans l’engagement de très nombreux bénévoles en faveur de l’accueil des réfugiés, les structures publiques auraient été complètement dépassées par l’ampleur de la tâche. L’Église protestante (très active dans le domaine social, comme l’Église catholique) estime que 10 % des Allemands ont participé personnellement à des actions en faveur de l’accueil des réfugiés.

Ce mouvement de solidarité a été rendu possible grâce au développement des initiatives locales depuis les années 70 après la révolte étudiante, renforcé par la mise en place de programmes tels que « Soziale Stadt », qui reposent sur la mise en réseau et l’activation des acteurs locaux dans les territoires en difficulté.

Le temps de la désillusion

Mais à l’engouement initial a vite succédé la désillusion, accrue par les événements du réveillon de la Saint-Sylvestre 2015 où des hommes, dont de nombreux réfugiés, s’en sont pris à des femmes allemandes, quelques heures après qu’Angela Merkel avait répété dans son allocution télévisée pour la nouvelle année que leur arrivée était une « chance pour l’Allemagne ».

Angela Merkel avec le dirigeant de l’Organisation internationale des migrations, Antonio Vitorino, à Berlin, le 11 octobre 2018. John Macdougall/AFP

Dans un contexte général de baisse de la criminalité en Allemagne, on constate cependant une hausse des faits impliquant des étrangers, surreprésentés (avec de fortes variations en fonction des pays d’origine). Beaucoup d’Allemands prennent alors conscience que l’intégration des réfugiés va demander du temps, que l’insertion professionnelle avance doucement, etc.

Au plan politique, ce changement d’ambiance se traduit par les difficultés politiques d’Angela Merkel, en fin de règne, péniblement réélue fin 2017 et attaquée par ses partenaires historiques de la CSU, en difficulté pour constituer une coalition gouvernementale avec un Bundestag qui compte désormais plus de 90 députés d’extrême droite, une première dans l’après-guerre.

Lors des élections législatives, l’AfD, revigorée par la crise migratoire, fait en effet un score à deux chiffres (12,6 %), enregistrant de bons résultats dans l’ex-RDA (supérieurs à 18 % dans tous les Länder de l’Est, sauf Berlin, et même jusqu’à 27 % en Saxe), mais pas seulement. L’AfD est aussi représentée dans de nombreux parlements régionaux d’Allemagne de l’Ouest.

Le baromètre de l’intégration de septembre 2018 montre toutefois qu’une majorité d’Allemands reste favorable à l’accueil des réfugiés, tout en souhaitant une réduction du nombre d’arrivées.

Les mystères de la Saxe

C’est à Dresde, en Saxe, que le mouvement Pegida a été lancé, détournant le slogan « Wir sind das Volk ! » (« Nous sommes le peuple ! ») de la révolution pacifique de 1989-1990 dans un sens xénophobe et populiste. C’est aussi en Saxe que certains groupes d’extrême droite s’en sont pris à des foyers de réfugiés comme à Heidenau, suscitant la venue d’Angela Merkel, huée lors de sa visite, ou bien ont protesté de façon violente dans une véritable chasse à l’homme contre les migrants à Chemnitz.

Cette concentration – non-exclusive – de manifestations en Saxe interroge. Le taux de chômage n’y est pas élevé (5,8 % pour l’ensemble de la population locale, 7,3 % pour les jeunes en août 2018). De plus, la part de la population immigrée et étrangère y est beaucoup plus faible que dans d’autres régions allemandes.

Mais les zones rurales connaissent de vraies difficultés. Beaucoup de jeunes partent encore à l’Ouest, où les opportunités professionnelles sont plus nombreuses. Et la politique d’aide locale peut paradoxalement y être perçue comme une forme d’abandon par la puissance publique des zones en difficulté (Chemnitz et Heidenau sont concernées par le programme « Soziale Stadt »), alors que les groupes d’extrême droite s’engagent parfois dans le soutien associatif au plus près des populations.

Surtout, ces personnes qui soutiennent aujourd’hui l’extrême droite ont vécu l’effondrement du communisme, l’introduction de l’économie de marché dont elles n’avaient pas la culture. Elles ont vécu de nombreuses années dans un système où le rôle de l’État n’avait rien à voir avec celui qu’il a dans une République fédérale marquée par l’idée de subsidiarité et d’auto-responsabilisation des acteurs. Elles se perçoivent comme des perdants de la réunification, des perdants de la mondialisation et idéalisent parfois le passé communiste. En définitive, elles estiment qu’Angela Merkel, « la fille de l’Est », les a trahies.

En RDA, les travailleurs immigrés vietnamiens ou mozambicains étaient tenus à l’écart. Ainsi, si une travailleuse étrangère venait à tomber enceinte, elle devait avorter ou bien rentrer dans son pays. La confrontation avec la diversité culturelle vient donc pour la plupart après la réunification.

Beaucoup d’immigrés turcs, partis dans les nouveaux Länder juste après la réunification afin d’y faire des affaires (y ouvrant, par exemple, des magasins de primeurs), le savent bien : ils y ont été accueillis froidement, les vitrines de leurs magasins ont parfois été saccagées et nombre d’entre eux sont finalement rentrés à l’Ouest. Vingt-huit ans après la réunification, rien n’aurait donc changé ?

Des tensions, mais pas de panique !

Ce n’est pas notre analyse. Les tensions sont bien présentes, les manifestations de rejet et la violence également, y compris à l’Ouest. On a enregistré depuis 2015 de très nombreuses attaques contre des réfugiés ou leurs résidences. Mais, contrairement à l’année 1992, il n’y a pas eu, à notre connaissance, de victimes parmi les réfugiés depuis la crise de 2015, même si on dénombre des blessés.

La violence verbale s’est certes accrue avec l’arrivée de l’AfD au Bundestag qui dispose ainsi d’une résonance nouvelle. Si ce mouvement d’extrême droite possède un fort pouvoir de nuisance, et si l’on assiste à un effritement de la position des partis traditionnels, on ne peut toutefois pas parler d’effondrement : 41 % des Allemands soutiennent toujours les deux principaux partis au pouvoir, d’après un sondage de l’ARD datant d’octobre 2018. Il s’agit néanmoins du pire score historique jamais enregistré dans une enquête d’opinion par la grande coalition, tandis que les Verts progressent (17 %) et que l’AfD reste stable (16 %).

Quels enseignements pourra-t-on tirer des élections régionales qui se déroulent en Bavière ce dimanche 14 octobre ? Confirmeront-elles l’embellie des Verts dans les sondages ? Quelles seront les répercussions de ce scrutin sur la politique allemande au niveau fédéral ? Et quel sera, notamment, le sort réservé à l’encombrant ministre de l’Intérieur, issu des rangs de la la CSU, Horst Seehofer ?

Quel que soit le résultat, la démocratie allemande est forte, les positions exprimées y sont souvent très tranchées. Mais les protections constitutionnelles sont élevées et la société civile est prête à faire entendre sa voix.