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Une femme âgée tend la main, alors qu'elle se trouve au CHSLD Herron, à Dorval, touché par plusieurs décès liés au coronavirus, le 12 avril. Les personnes âgées payent pour le sous-financement chronique dans leurs résidences, et pour les choix de politiques de la santé qui ont favorisé le réseau hospitalier au détriment des plus vulnérables. La Presse Canadienne/Graham Hughes

Le coronavirus, révélateur retentissant des valeurs et des injustices de notre société

Jusqu’à maintenant, on compte 630 décès liés à la Covid-19 au Québec.

Les personnes âgées de 70 ans et plus représentent près de 90 % des victimes. Le chiffre serait de 99 % pour celles âgées de 60 ans et plus.

Phénomène naturel de vieillissement ? La situation se révèle bien plus complexe lorsque l’on tient compte de la rapidité et des circonstances de ces disparitions. La pointe de l’iceberg : les trois quarts des décès causés par le coronavirus sont survenus dans des résidences pour personnes âgées ou des CHSLD, les Centres hospitaliers de soins de longue durée.

Derrière ces décès, il y des problèmes structurels profonds de sous-financement et un manque criant d’employés dans ce que nous appelons « résidences pour personnes âgées ». Dans les choix de politiques de la santé, on a assisté à un parti pris en faveur du réseau hospitalier, surinvesti, au détriment des parents pauvres du système, la prévention, les services à domicile et, de façon plus générale, le service public pour personnes âgées.

« Les monuments à la médecine de première ligne que sont les mégahôpitaux du CHUM et du CUSM, ces projets pharaoniques… au coût de plus de 3 milliards et demi de dollars, sont certainement des exemples éloquents de ce favoritisme. L’argent alloué aux résidences pour aînés est famélique en comparaison, même pour un gouvernement qui dit en faire une priorité », écrit la journaliste Francine Pelletier.

Professeure émérite à la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM, je suis responsable de l’équipe de recherche du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada « Accès à la santé, ressources minières et politiques publiques en Afrique ».

Le lucratif marché du vieillissement

Le résultat de ce désinvestissement dans un besoin que l’on savait pourtant essentiel sera, sans surprise, la privatisation et la mise en place d’un système à plusieurs vitesses avec les conséquences dramatiques qui se révèlent maintenant au grand jour. En 2020, au Québec, il n’y a que 313 CHSLD publics, contre 99 CHSLD privés (conventionnés ou non), 950 ressources intermédiaires (RI) à but lucratif et 1 791 résidences privées pour aînés (RPA), dont 90 % sont à but lucratif.

« Le sous-financement des services publics d’hébergement et d’aide à domicile s’inscrit dans une logique marchande où des entreprises privées tirent profit du très lucratif « marché du vieillissement » créé. Elles vendent à fort prix des services fournis par des « anges gardiennes » précarisées (en majorité des femmes) ne pouvant pratiquement pas exercer leur droit constitutionnel à la syndicalisation et à la négociation collective de leurs conditions de travail », écrit Louise Boivin, professeure au Département de relations industrielles de l’Université du Québec en Outaouais (UQO).

Un grand nombre de ces maisons de retraite et centres d’hébergement pour personnes âgées sont maintenant infectés par le Covid-19. Au total, en date du 14 avril, 2 262 cas ont été recensés dans 146 résidences, soit 15,9 % des cas dans la province. Selon des observateurs informés, le virus se propage dans ces institutions comme un feu de brousse. La situation n’est pas du tout maîtrisée. Certains membres du personnel soignant quittent le bateau. Dans les conditions actuelles (gestion chaotique, manque d’équipement de protection nécessaire), ils considèrent qu’ils ne sont pas suffisamment protégés pour agir en toute sécurité envers leurs patients et pour eux-mêmes. D’autres qui restent dans ces services réclament l’anonymat pour décrire ce qui s’y passe par crainte de représailles.

Nos valeurs à l’épreuve de la pandémie

La pandémie est un révélateur de nombreux enjeux que l’on avait appris à considérer comme la « normalité » ou un mal nécessaire – le traitement des personnes plus âgées n’en est malheureusement qu’une illustration. Un autre exemple : en l’espace de deux semaines, le nombre d’itinérants testés positifs à le Covid-19 a triplé à Montréal.

La pandémie de le Covid-19 nous révèle non seulement des enjeux sur le système de santé au Québec, mais aussi des valeurs de notre société et des priorités qu’elle doit valoriser.

Des gens installent une affiche où est inscrit « Protégeons nos aînés », le 12 avril, devant le CHSLD Herron, à Dorval, où plusieurs décès dûs au coronavirus ont eu lieu. La Presse Canadienne/Graham Hughes

Une telle précarisation des personnes plus âgées met au grand jour la dérive de notre système néolibéral. Tout en prétendant maintenir un système de santé à « visage humain », il a, en fait, cautionné et permis sans l’avouer un changement de paradigme impliquant le retrait de l’État au nom de la soi-disant efficacité du secteur privé.

Ce faisant, l’État a abandonné sa population la plus vulnérable. Elle est en fait doublement vulnérable : les personnes âgées occupent déjà une place très marginalisée dans les rapports de pouvoir entre ceux qui établissent les priorités dans la répartition des budgets de santé. Par ailleurs, elles sont impuissantes à faire entendre les conséquences dégradantes des compressions budgétaires dont elles ont été victimes depuis des années.

Ces décès, et les conditions dans lesquelles ils sont survenus, sont honteux. Ils devraient provoquer dans notre société « opulente » une profonde réflexion. Est-ce que ce sera suffisant pour que nous commencions à nous interroger sur qui décide quoi dans le secteur de la santé ? Sur les rapports de pouvoir entre les acteurs responsables pour les décisions prises ? Sur le bien-fondé de ces choix ? Sur les mécanismes en place d’imputabilité envers le public ? Un débat de fond s’impose sur ces enjeux, aussi révélateurs que tragiques.

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