Le labyrinthe catalan

Dernier meeting des indépendantistes à Barcelone, le 19 décembre 2017. Pau Barrena / AFP

Après l’échec du processus indépendantiste et la mise en œuvre de l’article 155 de la Constitution, le gouvernement central a pris le contrôle politique et administratif de la Catalogne. Simultanément, Mariano Rajoy a convoqué des élections régionales anticipées pour le 21 décembre. Il en attend une défaite des indépendantistes afin de limiter le plus possible la durée de l’intervention de l’État central à la tête de la Généralité.

Cet objectif peut-il être atteint ? Rien n’est moins sûr. Tous les sondages montrent en effet que les résultats prévus risquent de conduire à une Catalogne ingouvernable. En conséquence, la situation économique et sociale continuerait de se dégrader.

Des élections exceptionnelles

Ces élections sont exceptionnelles à plus d’un titre. D’abord, la participation – une des clés du scrutin – pourrait atteindre plus de 80 % et ainsi dépasser celle des élections de 2015. Ceci serait inédit pour ce type d’élection et constituerait une exception à l’abstention différentielle. Cette caractéristique du comportement électoral en Catalogne depuis quarante ans traduit un taux de participation plus élevé pour les élections générales que pour les élections au Parlement régional.

Ensuite, les leaders des listes indépendantistes sont soit en détention provisoire (Oriol Junqueras, président de Esquerra Republicana de Catalunya) soit en fuite en Belgique (Carles Puigdemont, président de la Généralité destitué par Rajoy), et interviennent dans la campagne électorale par enregistrement audio pour le premier et visioconférence pour le second.

Carles Puidgemont en visioconférence depuis Bruxelles, le 19 décembre 2017. Pau Barrena/AFP

Enfin, tous les sondages montrent que les choix des électeurs ne se font pas entre les deux grands blocs, indépendantistes et non indépendantistes (partis unionistes rebaptisés constitutionnalistes) mais en leur sein. Ils prévoient des scores de 46 %-49 % des votes pour le premier et 44 %-47 % pour le second. En dehors de ces deux blocs opposés, Catalunya en Comun (Podemos), probablement l’arbitre de ces élections, obtiendrait environ 8 %.

Indépendantistes et unionistes au coude à coude

Au sein de chacun de ces deux camps, de nombreux électeurs doutent encore de leur choix final pour tel ou tel parti. La lutte pour l’hégémonisme dans le bloc indépendantiste, qui était déjà présente mais de manière feutrée au cours de la dernière mandature, est explicitement au cœur de la campagne électorale.

Au fil du temps, au sein du camp indépendantiste, la liste JxCAT a réduit l’avantage initial de ERC (Esquerra Republicana de Catalunya). La première pourrait obtenir entre 25 et 28 sièges et le second entre 32 et 35 sièges. La CUP (Candidat d’Unitat Popular) obtiendrait, de son côté, entre 6 et 8 députés. Autrement dit, les indépendantistes devraient frôler la majorité absolue mais ne sont pas assurés de l’obtenir. Au cours de la campagne électorale leur message a été clair. Ils ont plus que jamais recouru au discours identitaire catalan avec un argument de résistance : l’autogouvernement de la Catalogne sera taillé en pièces si les indépendantistes perdent la majorité.

Dans le camp unioniste ou constitutionnaliste, le parti Ciudadanos (C’s), principal bénéficiaire de l’augmentation du taux de participation, arriverait largement en tête avec 31 ou 32 sièges, devant le Parti socialiste catalan (PSC) avec 20 ou 21 députés et, en dernière positio, le Parti Populaire avec 6 députés. Le message des unionistes a évolué au cours de la campagne. Ils ont d’abord insisté sur les dommages causés à l’économie par la Déclaration unilatérale d’indépendance (DUI) et le chaos qu’engendrerait, selon eux, une victoire des indépendantistes. Mais dans la dernière ligne droite de la campagne, le parti C’s, prompt à raviver le nationalisme espagnol (comme le PP) a développé un discours identitaire en appelant explicitement aux votes des Catalans d’origine andalouse.

Un vote par identité

En Catalogne, les électeurs votent plus par identité que par raison. Il s’agit d’un vote de fidélité à sa communauté d’appartenance ou de celle à laquelle l’on croit appartenir. Il y a deux Catalognes : indépendantiste majoritairement dans l’intérieur et non indépendantiste en majorité dans la métropole barcelonaise. Une recherche du Centre d’études de l’opinion (CEO) de la Généralité montre une corrélation entre le nombre de noms d’origine catalane et les préférences politiques. Les Catalans qui ont deux parents et deux grands-parents catalans votent à 75 % % pour l’indépendance et à 62 % dans l’hypothèse de deux parents. Les Catalans nés dans une autre région d’Espagne votent à 82 % « non » à l’indépendance et à 60 % si les parents sont nés hors de la Catalogne.

A Barcelone, le 19 décembre, dernier meeting du parti de centre-droit Ciudadanos. Josep Lago/AFP

De même, les Catalans nés hors de Catalogne et leurs descendants votent majoritairement pour les partis unionistes. Ainsi, plus de 72 % des Catalans affirment que ni les indicateurs économiques ni la fuite des entreprises n’affecteront leur vote du 21 décembre. Les enquêtes montrent que les souverainistes bénéficient d’un soutien plus affirmé que les constitutionnalistes. Si 39 % affirment que la Catalogne ne sera jamais indépendante, plus de 50 % considèrent qu’elle le sera un jour, dans un, cinq, dix ans ou plus encore.

La première place se jouera à deux ou trois sièges entre C’s et ERC. L’éventuelle victoire du premier sur le second aura plus une portée symbolique que pratique car il n’aura pas de majorité au Parlement. La Catalogne sera ingouvernable et dans ce cas de nouvelles élections sont à prévoir en 2018 – ce qui prolongera d’autant le contrôle de la Généralité par le gouvernement central.

Baisse d’activité économique et augmentation du chômage

Malgré une bonne tenue du cycle économique en Europe, la Catalogne a enregistré en octobre et novembre 2017 une forte baisse d’activité, notamment des ventes au détail et du tourisme (Instituto Nacional de Estadística- INE). Cette baisse semble compensée au niveau de l’Espagne par le dynamisme des autres régions. Le ralentissement de la croissance du PIB catalan s’est accompagné d’une hausse du chômage, la plus élevée depuis 2009. Le climat de méfiance entraîne également un gel des investissements domestiques et étrangers.

Les résultats des élections catalanes auront également une incidence sur la vie politique nationale. Tout résultat menant à une nouvelle application de l’article 155 de la Constitution entraînerait probablement un échec de l’adoption du projet de loi de finances 2018 en raison de l’absence du soutien des députés du Parti nationaliste basque (PNV). Le PNV a suspendu son soutien au Parti Populaire en raison de l’application de l’article 155 en Catalogne.

Même si les partis indépendantistes devaient disposer d’un point de vue arithmétique une majorité absolue, ils seraient confrontés à des conflits internes qui rendraient difficiles un gouvernement stable. Une autre perspective de sortir de la boucle sans fin serait une alliance tripartite de gauche entre Catalunya En Comun (10-11 députés), parti charnière et faiseur de roi, et ERC et le PSC. Mais dans les deux types d’alliances la question centrale sera celle de savoir qui sera le président de la Généralité.

Au total, des élections exceptionnelles et une campagne électorale la plus étrange depuis 1977 avec comme probable résultat des indépendantistes sans indépendance et des unionistes sans union.

Christian Hoarau est l’auteur de « La Catalogne dans tous ses états », L’Harmattan, 2017.