Le malheur est dans le pré : des lycéens enquêtent sur la Grande Guerre

Vers un vestige de la Grande Guerre, la ferme des Pouydebat, dans le Gers avec une classe de Première. Arnaud Exbalin, Author provided

Comment intéresser des jeunes de 16 ans au premier conflit mondial autrement que par la lecture de lettres de poilus ou la sempiternelle visite d’un monument aux morts ? Comment rendre palpable la violence de la guerre et ses conséquences dans une région située aux antipodes de la ligne de front ?

Ces deux questions sont à l’origine d’une expérience pédagogique menée en 2014 avec une classe de première, au lycée Maréchal Lannes de Lectoure (Gers). Cette enquête, labellisée par la Mission du Centenaire, a débouché sur une exposition : « Grande guerre, petits villages. Les répercussions de 14-18 dans le Gers ».

Un département marqué par l’hyponatalité

Loin du front, le Gers est l’un des départements où la coupe démographique de la Grande Guerre a été la plus visible en France. Dans un département rural, où l’enfant unique était la norme, une part importante d’hommes a été envoyée au front. Or, cette main-d’œuvre masculine était essentielle au bon fonctionnement des exploitations agricoles, principale activité économique de la région, en déclin depuis le milieu du XIXe siècle. Entre 1911 et 1921, alors que la France perd 5 % de sa population, le Gers en perd 12 %.

La coupe démographique de 14-18 n’est donc qu’une étape supplémentaire, mais radicale, dans le déclin séculaire de la population gersoise. Si ces données démographiques ne transparaissent pas à la lecture des listes figurant sur les monuments aux morts, elles sont pourtant essentielles pour comprendre à quel point l’onde de choc a pu se propager à l’arrière, affectant les structures profondes de la démographique, de l’économie rurale, jusqu’au paysage.

Mener une enquête historique avec des élèves implique une préparation minutieuse, de la prise de contact avec les historiens de la Société archéologique du Gers au repérage des dossiers aux archives départementales, en passant par des échanges avec l’Office de tourisme. L’enquête s’est déroulée sur près de trois mois. En voici les quatre étapes principales

Des destins fauchés derrière les monuments

Dans un premier temps, il a été demandé aux élèves de relever dans leur village, le nom des individus « tombés pour la patrie » sur les monuments aux morts. Grâce à la base de données « Mémoire des Hommes » du Ministère des Armées, ils sont parvenus à reconstituer certains parcours de vie et ainsi donner chair à des listes gravées sur du marbre.

Plaque commémorative à Urdens. Arnaud Exbalin, Author provided

Puis, à partir des recensements de 1911, ils ont pu calculer la mortalité du conflit en rapportant le nombre de tués dans leur commune à la démographie locale. C’est ainsi qu’à Urdens, 13 hommes ont été tués, sur une population de 180 habitants, soit près d’un homme sur quatre en âge de combattre. Dans cette commune, située à quelques kilomètres de la ville de Fleurance, point de monuments aux morts. Une plaque commémorative a été scellée sur le piédestal d’une croix de mission du XIXe siècle.

Dans un autre village, à Gimbrède, une élève a découvert, stupéfaite, le nom d’un arrière-grand-père : en août 1914, Camille Tonnele, du 209e Régiment d’infanterie, a été tué à l’âge de 29 ans, à Villiers dans la Meuse après une offensive allemande et dans une phase de retraite, en août 1914.

Des lieux ignorés des commémorations

Dans un deuxième temps, grâce à Laurent Ségalant, un instituteur passionné d’histoire auteur de Mourir à Bertrix (Privat, 2014), nous nous sommes rendus sur le lieu-dit « Le Faubourg d’Égypte » dans le village de Tournecoupe. Au fond d’un val, gagnée par les ronces et striée de lézardes, une ferme menace de s’effondrer. Elle appartenait à une famille de cultivateurs aisés, les Pouydebat.

Au début du XXe siècle, les Pouydebat n’ont qu’un seul héritier, Jean‑Firmin né en 1881. Mobilisé en août et aussitôt envoyé sur le front sans préparation, celui-ci est « tué à l’ennemi » le 14 septembre 1914 à Hurlus-sur-Marne, village complètement détruit par le conflit. Sans héritier, la ferme est laissée à l’abandon et finit par tomber en ruines.

À gauche, le corps de ferme où vivait la famille Pouydebat, au centre, la porcherie et à droite, le pigeonnier. Arnaud Exbalin, Author provided

Les broussailles ont gagné et envahissent les entrées de cette bâtisse typiquement gasconne, une profonde lézarde menace l’édifice de s’effondrer. Cette ruine est peut-être plus parlante sur les conséquences de la Guerre que certains monuments aux morts avec leurs listes sans visages. Combien de fermes en France ont-elles été désaffectées après la coupe de 14-18 ? Cette visite a permis aux élèves de rendre concret le moment de la mort et ses répercussions sur le paysage puisque dans les années 1920, d’immenses arpents de terres sont laissés en friche, ce que vient confirmer le dépouillement des archives départementales du Gers qui constitue le troisième volet de l’enquête.

Plongée dans la presse de l’époque

C’est la première fois que les élèves goûtaient aux archives. Après une visite des fonds et des ateliers de restauration, nous nous sommes intéressés à deux types de documents. Le premier est le recensement général agricole de 1925, qui nous a donné une multitude d’informations relatives aux transformations occasionnées par le conflit sur les modes de culture. C’est ainsi qu’on peut y constater l’extension des friches et le développement de l’élevage, au détriment de la céréaliculture, plus dispendieuse en main-d’œuvre à l’époque.

Le second, plus classique, est la presse locale. Le recours aux journaux d’époque était indispensable pour comprendre comment le Gers avait pu pallier le manque de bras. Pour effectuer nos sondages, nous avons privilégié les années 1924-1926 qui correspondaient à la première vague d’immigration des Italiens. Une dizaine d’articles ont finalement été retenus. Leur lecture a livré une tout autre approche des stéréotypes habituellement colportés sur les immigrés à la même époque : les élèves faisaient le constat que les Italiens semblaient avoir été plutôt bien accueillis dans le Gers.

Dans La République des Travailleurs est ainsi présenté le bureau départemental de la main-d’œuvre agricole du département, structure destinée à faciliter l’insertion des familles italiennes dans les fermes. Il mettait en contact les migrants fraîchement débarqués et les propriétaires dont les métairies manquaient de bras.

Comme le montre l’extrait ci-dessous, un véritable éloge est fait des travailleurs italiens qui sont présentés comme étant des « gens laborieux, propres, soignant bien le bétail ». C’est une manière de convaincre les propriétaires d’employer ces familles.

Article de La République des travailleurs.

Une exposition itinérante

Autre exemple : en juillet 1924, le journal républicain Le Gers évoquait une tragique noyade, celle de Joseph Anglésio, fils d’un fermier italien de la commune de Miradoux, disparu sous les yeux de ses trois frères. À partir de ce fait divers, les élèves ont pu percevoir l’intégration rapide des Italiens à la population gersoise. Les Anglesio sont propriétaires des terres qu’ils cultivent, ce ne sont donc pas de simples ouvriers agricoles ; par ailleurs, la victime se nomme Joseph et non Guiseppe, signe d’une francisation quasi immédiate. Sans l’immigration, le Gers serait devenu un désert.

De retour en classe, il a fallu sélectionner les documents les plus pertinents, définir des lignes directrices, rédiger les notices descriptives des documents et éditer l’ensemble avec un logiciel spécialisé. De ce travail est née une exposition en dix panneaux, de grand format. Elle a d’abord été présentée par les élèves eux-mêmes à l’Office de tourisme de Lectoure, puis dans deux villages avant de revenir au lycée. Les vernissages ont rencontré un vif succès auprès du public, notamment des personnes âgées, ce qui a débouché sur des échanges nourris entre jeunes et anciens.

Cette expérience pédagogique n’est qu’un exemple parmi d’autres des moyens de sortir des sentiers battus des manuels scolaires et d’initier des jeunes de 16 ans à l’enquête historique. Elle témoigne finalement des efforts, souvent passés sous silence ou minorés dans les médias, des enseignants du secondaire pour renouveler sans cesse les manières d’enseigner l’histoire. Aujourd’hui, trois des quinze élèves de cette classe de première sont inscrits en licence dans cette discipline. Les graines semées ont germé. Le bonheur est revenu dans le pré.

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