Le Rassemblement national : quelle identité scolaire républicaine ?

Marine Le Pen, le 1ᵉ juin 2018, à Bron (près de Lyon). Jean-Philippe Ksiazek/AFP

Quelle sera l’identité scolaire républicaine du Rassemblement national de Marine Le Pen ? C’est très précisément la question qui se pose à ce parti, nouvellement nommé le 1er juin 2018, à Lyon. Car depuis sa fondation, en 1972, le Front national a été d’une radicalité extrême dans ses critiques envers l’école de la République.

« Décadence » et « faillite scolaire »

Il a fustigé sa « décadence généralisée » : son « laxisme », son « immoralité », ses violences, sa baisse de niveau… Dans les livres de Jean‑Marie Le Pen, on pouvait ainsi lire que les enfants n’apprenaient plus rien en classe, que l’autorité des professeurs était bafouée, que les élèves ne savaient plus discerner le bien du mal, que l’école était le lieu de la barbarie et de la pornographie.

Les magazines du Front national, La lettre de Jean‑Marie Le Pen et Français d’abord ! revenaient régulièrement sur ces déliquescences. Dans les années 2000, Français d’abord ! ouvrait ainsi un dossier où l’on voyait, sur fond d’images lugubres, un jeune adolescent moribond sur le parvis d’un établissement scolaire se faire une intraveineuse d’héroïne. « Où va la France ? », s’interrogeait gravement le magazine.

Une fois élue présidente du Front national, le 16 janvier 2011, Marine Le Pen reprendra tambour battant cette rhétorique tout en préférant au mot « décadence » du père ceux, plus édulcorés, de déclin ou de faillite.

Marion Maréchal-Le Pen montera davantage encore en agressivité dans cette stigmatisation. En 2013, à l’Assemblée nationale, elle expliquait que la droite et la gauche répétaient à l’envi les mots de République, de laïcité et de Démocratie alors que leur école n’était devenue qu’une « usine à chômeurs ».

Leçons de morale scolaire républicaine

Ces sentences étaient régulièrement assorties de sévères leçons de morale scolaire républicaine. Face à ce qu’il considérait comme une montée inexorable de la délinquance, de la drogue et du racket, Bruno Gollnisch déplorait que l’État ne fasse plus respecter « l’ordre républicain » à l’école.

D’autres caciques de ce parti se disaient outrés que « l’égalité républicaine » ne soit plus respectée au regard d’une politique de Z.E.P. qui donnait plus aux quartiers « envahis par l’immigration ». Le collectif Racine qui se réunissait, en 2013 à Paris, sous l’égide du Rassemblement Bleu Marine, militait pour le « redressement » de l’école de la République.

De façon plus large, le FN a pris pour habitude de s’approprier la démocratie et la République et de les regarder de haut. Dans son livre Pour la France paru en 1986, Jean‑Marie Le Pen s’offusquait que la démocratie soit « confisquée » en ne donnant pas au peuple la souveraineté que lui permet l’article 3 de sa Constitution. Au Congrès du Front national à Lille, le 11 mars 2018, Marine Le Pen affirmait encore : « Nous sommes les défenseurs – et même objectivement les derniers – de la République française. »

Panthéon, hommages, vivier antirépublicain

Ces sentences et moralisations émanaient pourtant d’une identité profondément antirépublicaine.

Portrait de Charles Maurras, en 1925. Frédéric Boissonnas/Wikimedia

Le panthéon du Front national était, jusqu’à présent, tout sauf républicain. Dans les arcanes de ses publications internes, ce parti politique célébrait Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Rivarol comme d’historiques maîtres à penser. Charles Maurras a été une figure incontournable dans cette littérature, même si Marine Pen a pris ses distances avec cette référence nationaliste. Le Dr Alexis Carrel était honoré comme une référence scientifique exemplaire et Gustave Thibon célébré comme un philosophe profond.

Pourtant, ces idéologues et théoriciens ont farouchement lutté contre la Révolution française, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la démocratie, l’égalité. Dans un de ses écrits Charles Maurras avait cette formule : « La démocratie, c’est le mal, la démocratie, c’est la mort ».

Les hommages que rendait le Front national à ses grands disparus ne sont pas davantage républicains. Jean‑Marie Le Pen est longtemps allé tous les ans sur la tombe du nationaliste François Duprat, mort dans un attentat en 1978. Ses discours de commémoration ne disaient pas que cet activiste qui avait milité dans les partis d’extrême droite et qui fut membre du bureau politique du FN à ses débuts était un idéologue dont la trilogie fascisme-négationnistes-racisme était la pierre angulaire.

De même, les chaleureux éloges adressés par Jean‑Marie Le Pen à la mort de Maurice Bardèche faisaient l’impasse sur la vision fasciste que cet intellectuel avait du monde. « Je suis un écrivain fasciste », écrivait-il dans un de ses livres.

Dans le chaudron de cette identité antirépublicaine, il y avait aussi le vivier des relations humaines. Au fil des générations se sont entrecroisés dans ce parti politique des monarchistes, des pétainistes, des collaborationnistes, des maurrassiens, des antisémites, des négationnistes, des fascistes, des gudars, des identitaires.

Tous bafouaient d’une façon ou d’une autre la République, son histoire, ses valeurs, ses institutions, ses lois. Sur la thématique de l’école, on trouvait dans le magazine Français d’abord ! des années 2000 des appels pressants pour que Rivarol, Joseph de Maistre, Louis de Bonald et Charles Maurras fassent partie des programmes scolaires. Des programmes dont les auteurs de ces articles apologétiques se désolaient amèrement qu’ils en soient exclus.

Avec le Rassemblement national, faut-il désormais parler à l’imparfait de cette identité antirépublicaine du Front national ?

Les valeurs scolaires républicaines du Rassemblement national ?

Qu’en sera-t-il dans ce nouveau parti de ses rapports avec la République en général et de l’école de la République en particulier ? Sera-t-il toujours sur le registre de l’imprécation et de la moralisation ? Verra-t-il encore en cette école l’incarnation de la décadence, du délitement, du désastre ? Quelles grandes figures historiques républicaines le Rassemblement national mettra-t-il en avant pour l’honorer ? De quelles valeurs scolaires républicaines se réclamera-t-il ? De quelles politiques scolaires historiques et contemporaines sera-t-il fier et lesquelles reprendra-t-il à son compte ? Quelles seront ses sources philosophiques, scientifiques, pédagogiques pour penser cette école ? Et finalement, de quelle essence républicaine le programme scolaire à venir du Rassemblement national sera-t-il fait ?

Telles sont les questions qui se posent au Rassemblement national pour que ce parti ne soit pas la réplique simplement renommée des imprécations qu’adressaient le FN à l’école de la République. Et il n’est pas sûr que le « frein psychologique » pour rejoindre sa formation, dont parlait Marine Le Pen dans son discours du 1er juin, soit moins dû à l’appellation de Front national qu’à l’identité largement antirépublicaine dont ce parti a été jusqu’à présent l’expression.