L’école, acteur réseau d’un monde numérique

Dans le monde entier, comme ici, en Égypte, l’école peut se poser en référent vers le monde numérique. Ben Barber/USAID

Ce texte est issu de la journée d’étude, « Apprendre et enseigner à l’ère numérique », qui s'est tenue au Collège des Bernardins le 6 octobre 2016, dans le cadre d’une réflexion partagée de la Chaire du Collège des Bernardins sur L’humain au défi du numérique, et du séminaire de recherche Ecole et République. La journée d’étude aborde les questions de fond des transformations que le numérique engendre dans l’apprentissage et l’enseignement et s’interroge sur les bénéfices apportés à l’humain. Didier Paquelin, Professeur, titulaire, Chaire de Leadership, Pédagogie de l’enseignement supérieur, Université Laval, Québec ; et intervenant au Collège des Bernardins.


Le questionnement de l’évolution de l’école est posé depuis plusieurs décennies. Le fait « numérique » réactualise cette problématique pour celles et ceux qui se préoccupent des fonctions de l’institution éducative. Dès lors où le mouvement de différenciation des lieux et des modes d’apprentissage s’accélère, l’École, dans ces différentes déclinaisons est interpellée dans sa contribution à la construction d’un « un projet social unifié sur la socialisation de la jeunesse, la fabrication des compétences civiques et productives qui permette à la société de se perpétuer ».

Au-delà même de la simple disponibilité du savoir via les réseaux, la question centrale est de comprendre comment dans un tel contexte l’École peut devenir cet acteur réseau dans ce maillage réticulaire numérique au sein duquel s’organise une multiplicité de modalités d’accès aux savoirs et au développement de connaissances ?

La réponse est complexe, quand bien même elle existerait dès à présent. L’heure est davantage et encore, à comprendre ce mouvement actuel auquel font écho les apparentes limites du système éducatif. Alors que d’un simple clic, l’histoire de France est accessible, les principes mathématiques exposés, différents indicateurs (PISA, OCDE), tendraient à montrer un maintien, voire parfois un accroissement des inégalités. Les analyses de la fréquentation des MOOCs montreraient l’incidence du niveau de formation initiale sur l’inscription et l’accomplissement de l’intégralité des activités pédagogiques proposées, rappelant l’inégalité de l’accès à la formation. La notion d’égalité doit être reprécisée.

En effet, l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen mentionne explicitement la relativité de l’égalité : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Ainsi la question serait davantage de considérer les écarts et travailler ainsi à leur réduction, plutôt que de chercher une égalité parfaite.

Le propos n’est pas de dire « c’était mieux avant ». Avant quoi diriez-vous ? Avant la découverte du feu, de l’imprimerie, de la pénicilline… ? La société se construit aujourd’hui en se projetant dans un futur. Futur qui, dans le domaine éducatif, semble se dessiner sous l’angle de la fragmentation, de l’incertitude. Si le Siècle des Lumières proposait d’apprendre à vivre à l’élève (Rousseau), l’enjeu semble aujourd’hui davantage d’enseigner à l’apprenant à naviguer « dans un océan d’incertitudes à travers des archipels de certitudes ».

Ainsi l’École deviendrait un acteur dans un écosystème pédagogique élargi dont l’une des fonctions premières serait de réunir les conditions de l’engagement et de la persévérance des apprenants dans leur singularité. Quant au numérique, il s’agit moins de savoir à cette heure s’il convient d’autoriser l’usage des appareils mobiles en classe, que de revenir sur la signification, le sens des apprentissages.

Certes l’École ne pourra à elle seule réduire les écarts d’inégalités dans un monde où 1 % de la population mondiale possède la moitié des richesses mondiales, mais son rôle d’accueil de la diversité, dans l’émancipation créatrice doit être remis sur le devant de la scène. Promouvoir des pédagogies universelles ou inclusives devient un enjeu éducatif majeur et ce à tous les niveaux de formation, du primaire au post-secondaire. Dans un tel contexte, la dématérialisation de l’information, la flexibilité de l’organisation et de l’offre éducative doit ouvrir de nouvelles voies à des hybridations fertiles qui permettent à l’apprenant de réaliser son projet de formation.

Cela suppose notamment que les normes de la réussite soient revisitées pour reconnaître le bien-être de l’apprenant et sa capacité à devenir acteur de son propre processus d’apprentissage comme l’évoque Dominique Glasman. Sans reléguer en second plan la réussite académique, l’École doit jouer un rôle effectif dans la réussite éducative. Les pratiques d’évaluation doivent être repensées pour que le développement des connaissances et compétences notamment soutenues par des pédagogies actives dans le cadre d’activités formelles mais également informelles (en dehors de l’école) soient explicitement et formellement reconnues. Cette reconnaissance contribuerait à un établir un lien effectif entre ces différents mondes, sources et lieux d’apprentissage.

Ainsi l’École deviendrait un espace ouvert aux fonctions spécifiques et complémentaires aux autres acteurs de l’acte éducatif. Dans cette perspective, les espaces-temps de l’école doivent être pensés pour que s’exerce aisément cette flexibilité propice à l’engagement et à la persévérance.

Aujourd’hui dans un monde aux repères perturbés, il importe de réenchanter l’acte d’enseigner et d’apprendre, sans toutefois se soumettre aux attentes de spectacularisation des pratiques pédagogiques, mais en redéfinissant les frontières des territoires de l’action éducative formelle et informelle, scolaire et familiale. Prenons le temps de nous affranchir des règles, contraintes et habitus qui structurent depuis des siècles notre rapport à l’enseignement et à l’apprentissage pour réfléchir ensemble à ce que serait cette École, acteur réseau d’un monde en mouvement.

Found this article useful? A tax-deductible gift of $30/month helps deliver knowledge-based, ethical journalism.