L’effrayant « bien-être » de la chose animale

Élevage industriel de volailles dans l’ouest de la France. Fred Tanneau/AFP

Les vidéos d’une cruauté inouïe qui ont été filmées dans les abattoirs et rendues publiques par l’association L214 questionnent nos rapports avec les animaux d’élevage ; la question du « bien-être » de ces animaux est ici centrale. Or cette notion est en soi problématique, car elle dépend de la manière dont on appréhende le comportement animal et qui détermine, et comment, les critères de ce bien-être.

Schématiquement, les sciences du comportement animal s’organisent autour de deux courants de pensée : l’une héritée de la zoologie et fortement inspirée par l’éthologie, l’autre issue de la psychologie expérimentale et recentrée sur la psychobiologie ou la neurobiologie des comportements.

Du point de vue de l’éthologie, le comportement participe à l’adaptation comme n’importe quelle caractéristique anatomique ou organique. Tout comportement doit pouvoir être décrit en termes de fonctions adaptatives. Du point de vue de la psychobiologie ou de la neurobiologie, les structures et les actions du cerveau génèrent l’intelligence et le comportement, le comportement modifiant, en retour, les structures et les activités du cerveau.

D’ailleurs, pour l’éthologie cognitive très en vogue aujourd’hui, la vie psychique se ramène aux activités d’une machine à « neurocalculer » et l’esprit à un « système de traitement de l’information ».

Si ces méthodes, qui veulent circonscrire empiriquement leur objet, peuvent paraître séduisantes, l’atomisation et la réduction du comportement en éléments isolées (les mécanismes physiologiques, les opérations cognitives, les évolutions génétiques, etc.) négligent les rapports complexes d’un organisme, qui est aussi et surtout un « individu », avec son monde environnant.

Ces sciences du comportement ne nient pas toujours l’existence des états mentaux telles que « l’intention » ou la subjectivité de l’animal, mais elles les considèrent comme inutiles, voire nuisibles à l’étude des comportements. L’une des tâches de l’approche objectiviste consiste justement à défendre son cadre théorique contre la notion d’expérience subjective.

N’y a-t-il pas là une inadéquation fondamentale entre de telles approches et leurs « objets » d’étude, qui sont avant tout des êtres vivants ?

L’objectivité à tous crins

Cet objectivisme qui domine aujourd’hui l’ensemble des savoirs n’est pas anodin lorsqu’il s’inscrit dans le champ d’une économie industrialisée. La mise hors jeu de la notion de « comportement vécu » et de « subjectivité », basée sur la segmentation du comportement des animaux en abstractions par définition désincarnées, valide la logique des élevages intensifs.

Cette logique repose en effet sur l’hyper-technicisation du contrôle du corps, la modulation des paramètres biochimiques vitaux, et l’atomisation de l’éventail des comportements des animaux.

La salle de traite de la très controversée « ferme des mille vaches » située dans la Somme. François Lo Presti/AFP

On voit dans les élevages industriels, une réduction drastique de l’espace et l’élimination des principaux objets nécessaires à l’expression des comportements essentiels de l’espèce. Ces animaux, qui ne peuvent plus se comporter « naturellement », perdent en quelque sorte leur statut d’être vivant pour devenir des objets de spéculation économique.

Et les comportementalistes, quand ils tentent d’améliorer les conditions de vie des animaux en élevage intensif, travaillent en réalité sur des postures et des attitudes plutôt que sur de véritables comportements ; les améliorations qu’ils peuvent apporter sont donc très limitées.

Une vision technicienne du vivant

Dans leur logique productiviste, les élevages intensifs traitent la naissance, la vie, la reproduction et la mort des animaux de façon industrielle et technicienne. L’objectif est de produire le maximum de viande dans un laps de temps le plus court possible et avec un minimum de frais.

Le processus d’industrialisation induit aussi une rupture des liens sociaux entre les congénères. Cette logique s’actualise en premier lieu par la rupture des liens entre les mères et les jeunes. Par exemple, on sépare immédiatement le veau de sa mère ; les porcelets de différentes portées sont regroupés par poids pour constituer des lots homogènes afin qu’on puisse les mener en même temps à l’abattage.

L’élevage signifie ici la disparition de la notion de « société animale » en même temps que celle d’individu.

La pauvreté de l’environnement et l’absence de stimulations entraînent régulièrement des anomalies comportementales comme les stéréotypies qui sont souvent des exagérations des activités exécutées sans finalité et répétées en continu, par exemple les truies à l’attache qui rongent les barreaux de leur case.

Les conditions de vie induisent également de nombreux comportements de caudophagie, de piquetage et de cannibalisme. Pour pallier ces anomalies comportementales, les éleveurs opèrent ce qu’ils appellent des « actions correctrices sur les animaux » : des calmants leur sont administrés pour réduire le stress ; le débecquetage et le désonglage sont pratiqués dans le but de limiter les conséquences des combats. Inutile de poursuivre plus avant l’énumération de ces faits.

Émission « Répliques » sur la littérature et la condition animale (France Culture 5/11/2016). France Culture48.4 MB (download)

L’obsession quantitativiste

La « production de l’animal » est ici une réalité économique soutenue et déterminée par les techniques réificatrices. Ces techniques sont portées et entretenues par des dispositifs théoriques et scientifiques inadaptés à la définition même du vivant.

Il s’avère que l’accélération frénétique de la production suscite, pour des raisons économiques, l’invention et la prolifération de nouveaux moyens de « fabrication » qui, dans une course en avant sans fin augmente la production et réclame de nouveaux moyens techniques. Dans ce processus, l’animal est une réalité objective « gérée » dans des élevages hors sol concentrationnaires remplis de machines ultramodernes.

L’animal disparaît en tant que tel au profit d’un ensemble de paramètres physio-mathématiques : il est compris comme une courbe de performance mesurée par un « gain quotidien moyen » (GQM), un indice de consommation, une courbe de lactation ou bien une quantité d’œufs pondus par an et par poule.

Dans cette même logique, le bien-être animal est évalué en fonction d’analyses sanguines, ou encore la surface des cases est calculée selon l’unité du poids métabolique. Peut-on dès lors parler de bien-être ? Dans cette obsession quantitativiste, « la raison ne reconnaît comme existence et occurrence que ce qui peut être réduit à une unité de [mesure] ; son idéal étant le système dont tout peut être déduit », soulignaient Max Horkheimer et Théodor W. Adorno, dans La Dialectique de la raison.

Cette perception réificatrice du vivant repose sur l’appréhension quantitative et l’instrumentalisation de l’altérité animale, appréhension qui n’est possible qu’en l’absence totale d’empathie par laquelle j’accède à l’autre ; cet autre qui est, in fine, un possible moi-même…