L’entrisme, nouvelle donne de la vie politique française ?

Emmanuel Macron et François Hollande lors des cérémonies du 8 mai à Paris. Stephane de Sakutin/AFP

À l’occasion des primaires des Républicains (LR) et du Parti socialiste (PS), l’entrisme politique a fait sa réapparition avec force dans la vie politique française. Ce faisant, il a précipité l’échec des partis traditionnels de gouvernement en révélant la fragilité de leur ligne idéologique partisane.

Si rien ne change, il risque bien de définir la politique française pendant les années à venir.

Une technique définie par Trotsky

L’entrisme politique est une technique révolutionnaire qui consiste à entrer dans une organisation avec pour ambition d’en prendre le pouvoir ou sinon d’en changer le projet, voire la mission.

Concrètement, une ou plusieurs personnes se concertent de manière plus ou moins secrète pour phagocyter de l’intérieur une organisation visée. Cette technique a été définie par Trotsky en 1934, en particulier dans le journal français La Vérité.

Le premier numéro du journal « La Vérité ». Tusco/Wikipedia, CC BY-SA

On peut parler d’entrisme politique mais aussi d’entrisme religieux (le salafisme en constitue un exemple) et même d’entrisme financier (qu’est-ce d’autre qu’une prise de participation dans une entreprise, participation cachant un but plus ambitieux ?).

Ce qui importe, c’est que l’idée – soit la volonté de prendre le pouvoir dans une organisation auquel on n’appartient pas – précède l’action. Car, à l’inverse, changer la mission d’une organisation après y être entré n’est rien que de banal puisque cela renvoie à l’évolution même des individus, de leurs idées et de leur association.

Dans le cas des primaires, l’entrisme politique est officiel et transparent. En appelant tous les sympathisants d’un parti politique à venir exprimer leur choix lors d’une primaire, on ouvre littéralement la porte à des personnes dont l’objectif, à défaut d’être concerté, est d’orienter la ligne politique du parti concerné.

Les raisons d’un succès

Les raisons du succès de l’entrisme politique sont nombreuses, sans qu’on puisse toutefois les généraliser à l’ensemble des partis. Nous nous arrêterons sur les deux principales.

Il y a d’abord l’absence actuelle de cadre idéologique clair des partis de gouvernement. Que ce soit le PS ou LR, chaque parti a le plus grand mal à définir un cadre politique idéologique, même s’il prétend le contraire. Par exemple, l’aggiornamento de la ligne idéologique du PS n’a toujours pas été accompli, malgré les multiples allers et retours au pouvoir depuis 36 ans. À défaut d’explications, il devient dès lors difficile pour l’électorat de gauche de ne pas se sentir trahi. Partant, la volonté est forte de vouloir reprendre la main et de revenir aux « fondamentaux » du parti. Les plus découragés, eux, vont voir ailleurs…

De l’autre côté, LR rencontre des problèmes identiques : le débat puis le vote des primaires les ont mis en évidence. La différence repose sur le fait que le parti historique de la droite française a changé deux fois de nom depuis 2000 (RPR puis UMP et enfin LR) sans avoir réussi, pour autant, à clarifier sa ligne idéologique.

À cela s’ajoute une pratique politique qui souffre d’un certain écart avec le discours de la campagne électorale. Le champion de chaque parti, à trop vouloir attirer les suffrages de la frange la plus radicale de son électorat, s’est engagé dans un discours électoraliste et partisan. Or, ce discours ne correspond pas non plus à la pratique passée de son propre parti, une fois celui-ci parvenu aux affaires.

En appuyant son projet sur ses propres valeurs morales, le candidat des Républicains, François Fillon, a prétendu incarner des valeurs dont les « affaires » ont révélé qu’il n’en était rien. Ce faisant, il a oublié que, par définition, un discours conservateur ne propose pas grand-chose de nouveau sur le plan idéologique. Un candidat conservateur est de fait principalement considéré sur sa rectitude morale et sa probité, plutôt que sur ses idées. D’où l’échec annoncé de François Fillon dès le début des révélations.

Un risque réel pour Macron

Dans ces deux cas, l’entrisme a réussi parce que la ligne idéologique était non claire en théorie et non assumée dans l’action politique. Partant, il a tout à la fois brouillé la ligne politique – déjà peu claire – et accéléré la chute du parti concerné. Et rien ne dit que la marche de l’entrisme ait été stoppée au pied de la pyramide du Louvre au son de l’« Hymne à la joie » et de la « Marseillaise ». Car la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle laisse tout entier le danger d’un nouvel entrisme.

Le risque est en effet grand pour En Marche d’incarner la quintessence du « parti attrape-tout » théorisé par Otto Kirchheimer : ces partis centristes, sans réelle idéologie, dont le but est la conquête du pouvoir et qui restent pilotés par des élites.

À l’approche des élections législatives, Emmanuel Macron doit rapidement clarifier la ligne politique de son mouvement en la faisant définitivement accepter à ceux qui devront l’incarner et l’appliquer de manière responsable. La menace de voir son mouvement faire l’objet d’un nouvel entrisme par des partis traditionnels qui y verront un moyen de prendre leur revanche demeure réelle.

Afin d’éviter cela, peut-être que le nouveau président français peut s’inspirer de l’expérience allemande. En 2000, Angela Merkel avait symboliquement tué son père politique, Helmut Kohl, avant de rassembler en 2005 les forces de la droite, du centre et de la gauche dans une grande coalition qui a duré, malgré quelques atermoiements, jusqu’à ce jour.

En France, la séquence politique n’a pas été différente depuis un an pour Emmanuel Macron. Si François Hollande n’est pas comparable à Helmut Kohl, la tradition allemande du compromis et des alliances politiques reste également très différente des deux côtés du Rhin. En outre, les positions du centre demeurent toujours difficiles à caractériser et résistent mal aux caricatures de ceux qui veulent cliver et opposer.

Cependant, l’enjeu n’a jamais aussi été important pour la France. Le plus jeune président de la République de ces deux derniers siècles ne peut courir le risque d’être bloqué dès le début de son mandat, alors que sa jeunesse et son projet politique avaient fait la promesse du mouvement.