Les animaux sacrés, une espèce en voie de disparition ?

Ours et hyène de la Grotte Chauvet. Wikipedia

Si l’on cherchait à dresser la liste des animaux sacrés, le présent article ne parviendrait pas à contenir la myriade de créatures qui peuplent depuis des siècles l’histoire de l’humanité. Et, plus on remonte dans le temps, plus les figures animales associées à une divinité semblent abonder. Chat, ibis ou chacal égyptiens ; ours, loup et aigle des contrées scandinaves et sibériennes ; chien, jaguar ou quetzal méso-américains ; vache, éléphant ou cobra des civilisations hindouistes ; cerf, tanuki, macaque japonais, etc.

Si l’on définit les animaux sacrés comme des êtres qui participent à une vision magico-religieuse du monde et qui sont l’objet de vénération, de craintes et de superstitions, ils sont plus nombreux dans les religions polythéistes ou dans les systèmes animistes que dans les monothéismes qui ont façonné les sociétés occidentales et orientales. Le judaïsme, le christianisme et l’islam n’ont guère laissé de place à l’animal (même si des exceptions existent). Le dieu, unique et tout puissant, ne pouvait guère s’accommoder de la présence vaine d’un être vivant.

La longue durée, soit l’étude d’un phénomène culturel sur plusieurs siècles, est à l’historien ce que la longue vue est au marin. Chère à Fernand Braudel, elle a surtout été utilisée par les historiens médiévistes, notamment Robert Delort et Michel Pastoureau, deux pionniers de l’histoire animale, un domaine de recherche en pleine effervescence depuis quelques années. La longue durée permettra de poser ici quelques jalons de compréhension sur les relations anthropozoologiques.

Précisons d’emblée deux choses. D’une part, il y a souvent un écart entre les fonctions symboliques attribuées à un animal et les relations pratiques que l’homme entretient avec telle ou telle espèce. D’autre part, ce n’est pas parce qu’un animal est considéré comme sacré qu’il est pour autant protégé – à l’instar du chat dans l’Égypte des pharaons. Les animaux sacrés furent aussi sacrifiés et consommés. Pour éviter les écueils dus au maniement de catégories trop englobantes, on se limitera ici à trois cas : le poisson dans le monde chrétien, l’ours dans le monde germanique et le chien chez les Aztèques.

Poisson gravé sur une stèle dans les catacombes de la basilique de Domitille à Rome.

Le poisson, cette exception monothéiste

Le poisson, exemple bien connu, fait figure d’exception au sein des monothéismes. Il était l’emblème de ralliement des premiers chrétiens à l’époque des persécutions, du Ier au IVe siècle de notre ère. Représenté sous une forme extrêmement stylisée, on en trouve de nombreux graffitis dans les catacombes.

Selon saint Augustin, le mot grec ichtus/ikhthús est l’acronyme des initiales de « Jésus-Christ fils de Dieu, le Sauveur » (Ιêsoûs Khristòs Theoû Uiòs Sôtếr). Au début de notre ère, le symbole du poisson renvoyait en réalité à une grande variété d’espèces aquatiques, des petits pélagiques aux mammifères marins, tels les dauphins reproduits sur les mosaïques de la basilique de Saint-Vital à Ravenne.

Plus concrètement, le poisson est alors un aliment essentiel d’un régime méditerranéen peu carné. Chez les chrétiens, il est consommé au cours des repas sacrés, à commencer par la Cène. Le poisson est l’animal pur, qui évolue dans des eaux translucides, celles qui servent à baptiser les nouveaux fidèles. C’est l’animal dont la reproduction, mystérieuse, se fait sans coït, et donc sans péché. Dans la Bible, leur abondance permit à Pierre, Jacques et Jean, les futurs apôtres, de se livrer à des « pêches miraculeuses », et finalement de se convertir.

« La Pêche miraculeuse » peinte par Raphaël au XVIᵉ siècle. Wikimédia

Sacré et consommé

Sur le plan alimentaire, la consommation de poisson est autorisée par les pères de l’Église pendant les périodes de jeûne – les cent jours du carême – car la digestion de sa chair, aisée, n’entrave pas l’ascèse. Au Moyen Âge, les communautés monastiques constituent des stocks grâce à la création de viviers, inventant la pisciculture. Une première gestion de la ressource halieutique est alors en place.

Plus tard, la pêche massive de harengs fait la fortune des Hollandais qui en contrôlent la salaison, le conditionnement et le commerce. C’est grâce à sa commercialisation dans toute l’Europe qu’Amsterdam devient, au XVIIe siècle, une ville-monde. Au XXe siècle, la pêche industrielle prend le relais avec une telle intensité que les réserves ne parviennent plus à se reconstituer.

Flipper le dauphin, objet de sacralisation profane.

Le poisson, vecteur de commerce avec le divin, devient, au fil du temps, un objet de commerce entre les hommes. L’emblème chrétien s’efface progressivement des mentalités : on a glissé du sacré au profane. Les poissons en chocolat de Pâques seraient les ultimes avatars de cette évolution. D’une certaine façon, l’amour actuel pour les dauphins et les baleines, popularisé à la télévision et au cinéma par Flipper le dauphin et Sauvez Willy, relève d’une nouvelle forme de sacralisation – profane et non plus divine – alors même que jusqu’au XXe siècle, les mammifères marins étaient considérés comme des monstres ou des « nuisibles » à exterminer.

L’ours brun, ancien roi des animaux

À l’opposé du poisson, l’ours brun, animal sacré pour de nombreuses populations païennes en Europe, a lui été la cible du christianisme triomphant. L’ours fut l’objet de cultes très anciens. Que l’on songe à l’art pariétal et à la place qu’occupe l’ours dans les peintures rupestres étudiées par le préhistorien Jean Clottes, notamment à la grotte Chauvet, où l’ours est le seul animal à être représenté de face. Très tôt, il fut associé à des rituels magico-religieux, comme en témoigne la statue de l’ours du site de Montespan (-20 000 ans), sans doute la plus ancienne représentation polymorphe de l’humanité.

Omniprésent chez les Celtes et les Grecs, dans les cosmogonies et les récits mythologiques, l’ours brillait jusque dans le ciel : les constellations de la Grande et de la Petite Ourse seraient le produit, par Zeus, des métamorphoses de Callisto et de son fils Arcas. Dans les mondes germaniques et scandinaves, l’ours était divinisé. C’était le roi des animaux. Comme l’a bien montré Michel Pastoureau dans L’ours. Histoire d’un roi déchu, il était célébré pour sa force, son courage et sa capacité de résistance au froid et à la faim.

Les hommes cherchèrent alors à en capter les forces ou à attirer sa protection. Des griffes et des canines, mises au jour par l’archéologie, étaient portées en talisman par les guerriers. Les représentations ursines abondent dans le haut Moyen Âge sur les casques, les épées ou les armures, et l’[onomastique] en est alors toute emprunte (Bern-, Bero-, Born-, Björn). En français, l’ours est à l’origine du mot baron : il était l’emblème du chef et du seigneur.

Un concurrent pour l’accès au divin

Saint Gall et son ours. Andreas Praefcke/Wikimédia

Dès le IXe siècle, la sacralisation de l’ours se heurta aux coups de boutoir portés par les hommes d’Église, qui voyaient dans le plantigrade un concurrent pour l’accès au divin. Ils lui livrèrent une guerre sans merci dans l’objectif du déchoir de son trône. L’histoire commence en Germanie avec les grands massacres d’ours orchestrés par Charlemagne dès les années 780. Fait révélateur, les battues accompagnèrent les campagnes d’évangélisation des populations païennes dans les marges de l’Europe occidentale. La lutte fut aussi portée, sur le plan symbolique, dans les récits hagiographiques, qui s’évertuèrent à faire de l’ours un être inférieur, obéissant et soumis : il devint le compagnon du saint-ermite, par exemple saint Gall, toujours célébré en Allemagne.

Parallèlement, avec l’invention des bestiaires médiévaux, l’ours fut assimilé, comme le loup, le serpent et le dragon, à un nuisible. Michel Pastoureau nous raconte l’histoire de cette longue désacralisation de l’ours comme un « levier symbolique pour marquer la séparation entre l’homme et l’animal ».

À partir du XIIe siècle, il est significatif que l’ours ait disparu des armoiries : il y a progressivement été remplacé par le lion, moins dangereux sur le plan symbolique – car plus éloigné morphologiquement de l’homme – et, surtout, absent du continent européen. Dans les villes, l’ours au naseau percé, enchaîné, humilié, accompagnait les bateleurs. Le roi des animaux fut transformé en une bête de foire. Au XXe siècle, il devint la peluche préférée des enfants.

Chez les Aztèques, l’animal au centre de la conception du monde

Traversons l’Atlantique, cap sur le Mexique ancien. Dans les civilisations préhispaniques, en Méso-Amérique, les animaux étaient pleinement associés aux conceptions du monde des Mayas et des Aztèques. À Tenochtitlan, capitale de l’empire aztèque, les élites guerrières étaient formées de deux ordres : les Aigles et les Jaguars, deux animaux situés au sommet de la chaîne alimentaire de cette région. Les soldats parvenant à capturer vivants des ennemis avaient alors le privilège de revêtir leurs attributs, panaches de plumes et costumes en peau.

La page 3 du Tonalamatl Aubin. FAMSI/Wikimédia

Ces deux animaux sacrés se retrouvent par ailleurs dans les calendriers divinatoires. Le tonalamatl est un calendrier de 260 jours qui combine vingt signes et treize jours. Les prêtres en tiraient des présages et les signes du calendrier marquaient la naissance des individus pour la vie. Parmi les 20 idéogrammes, la moitié était constituée d’animaux : crocodile, lézard, serpent, chevreuil, lapin, chien, singe, jaguar, aigle et vautour.

Sculpture aztèque d’une tête de Xolotl, exposée au Musée national d’anthropologie de Mexico. Adamt/Wikimédia Commons, CC BY

Le chien jouait un rôle particulier dans la société aztèque, et avait une place fort différente que celle qui lui était assignée dans la culture chrétienne. Dixième signe du tonalamatl, il était également une divinité, Xolotl, jumeau du serpent à plumes Quetzalcóatl, dont on trouve de multiples représentations dans la statuaire monumentale, ainsi qu’au musée d’anthropologie de Mexico.

Le chien psychopompe

Dans les codex, le chien est souvent peint comme un truchement entre le ciel et la terre. Il est l’animal porteur du feu et de la civilisation. Il est, enfin, un être psychopompe, c’est-à-dire un intermédiaire entre le monde des morts et celui des vivants. Il conduit le défunt sur son dos pour lui faire passer le fleuve de l’inframonde et lui faire rejoindre le Mictlan, le royaume des morts.

Le chien de la tradition méso-américaine n’avait donc pas la même importance symbolique que dans la tradition chrétienne où, au mieux, il était associé à la fidélité, un trait davantage loué par la noblesse que par les prélats. « Chien » n’est-il pas d’abord une insulte dans l’ère méditerranéenne ?

Les choses se compliquent avec la conquête espagnole (1521) et la colonisation. Celle-ci, comme ailleurs, s’employa à désacraliser les éléments de la culture autochtone, et en particulier la figure du chien. Dans le même temps, les vrais chiens se reproduisaient avec une vitalité étonnante dans la capitale de la Nouvelle-Espagne. Le premier métis du continent américain fut d’ailleurs probablement un chiot, croisé d’un chien espagnol et d’un chien méso-américain !

Planche tirée du Codex Laud où l’on voit un chien conduire le défunt à Mictlantecuhtli, dieu de la mort. Le codex est conservé à la Bodleian Library d’Oxford.

Un canicide à Mexico

Les canidés vaquaient en liberté et proliféraient, au point de poser des problèmes de sécurité (attaques, morsures, épidémies). Comme dans les villes européennes à la même époque, les autorités de la ville de Mexico, le vice-roi en tête, décidèrent d’éradiquer tous les chiens errants. Durant les années 1790, près de 35 000 chiens furent ainsi éliminés, assommés ou empoisonnés, une opération que nous avons qualifiée, dans une étude récente, de canicide.

Les réactions du voisinage ont été violentes, en particulier dans les faubourgs indigènes de la ville. Les résistances aux tueurs de chiens dégénérèrent parfois en émeutes. Faisant fi de la dimension sacrée du chien aztèque, qui perdura bien au-delà de la conquête, les autorités coloniales avaient réduit le canidé à un simple nuisible, alors qu’il était beaucoup plus qu’un animal vagabond ou de compagnie.

Le chien roi dans son enclos avec jeux, Parque, México, juin 2017.

Aujourd’hui, les chiens errants ont quasiment disparu de la mégapole mexicaine, le port de la laisse et l’enfermement des chiens s’étant finalement imposés. En revanche, les chiens de compagnie font l’objet d’un engouement inégalé. Dans le parc México, situé au sein de la Colonia Condesa – un quartier chic fréquenté par de nombreux Européens –, le chien est l’objet de tous les soins. Des entraîneurs canins les promènent, les dressent et les gardent à la journée. Des salons de toilettage et des cliniques canines ont fleuri aux abords du parc.

Une re-sacralisation ?

Finalement, le poisson, l’ours et le chien nous enseignent que la désacralisation de certains animaux fut, dans le monde occidental, un processus de fond, pluriséculaire. La revendication de droits pour les animaux, la prise de conscience qu’ils sont des êtres sensibles et le développement récent d’un courant « animalitariste » sont sans doute des effets de ce long processus. Les religions monothéistes, dont le fondement repose sur une séparation entre l’homme perfectible et l’animal mû par son instinct, ont très certainement joué dans ce déclassement.

D’autres phénomènes ont également contribué à détacher les animaux du divin :

  • L’éloignement progressif des hommes de leur milieu naturel, des forêts aux champs, puis des champs aux villes, et enfin à l’intérieur même des villes, où la présence animale fut de plus en plus réglementée par la législation policière.

  • Les progrès des sciences naturelles, qui, au XVIIIe siècle, de Linné à Buffon, ont généré de nouvelles classifications du vivant et placé l’homme tout en haut de la pyramide.

  • Enfin, les progrès technologiques de la domestication animale, qui ont donné naissance à des zootechnologies propices à une réification des bêtes.

Cependant, au terme de ces siècles parcourus au galop, il serait un peu hâtif de conclure à une totale disparition des animaux sacrés. Plus exactement, la sacralisation – envisagée ici comme une forme de respect absolu qui serait déconnectée du divin – de certains animaux de compagnie aurait pris des formes nouvelles : attention portée à l’éducation et à la qualité de la nourriture, soins donnés au pelage et aux accessoires, surinvestissement sentimental des maîtres. Certains animaux sauvages tendent également à être re-sacralisés, notamment par des urbains en quête d’une nature à la virginité improbable mais fantasmée : le castor ou le loup en sont d’excellents exemples.

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