Hip Hop Management

Hip Hop Management

Les certitudes d’un été 2016 : Michel Legrand, frites et autres « The Get Down »

Un été grand…

C’est un film magique, qu’il faudra absolument que je revisionne quand j’aurais deux minutes. De ces films poétiques qui vous façonnent votre imaginaire d’adolescent, à l’âge des possibles. Quand je l’avais vu la première fois, je m’étais d’ailleurs parfaitement identifié au personnage principal, avec ses deux copains de virées, l’un un peu niaiseux avec ses lunettes – le mot est faible… – mais tellement sympa ; l’autre, beauf en devenir mais déjà bien assis dans sa condition, obsédé d’en découdre avec ce foutu truc qui obsède les adolescents : son dépucelage.

Je crois bien qu’après l’avoir visionné, je me suis pendant plusieurs jours moi aussi promené avec un journal roulé dans la poche arrière de mon jean. Je devais sans doute avoir l’air couillon mais peu importe, je savais pourquoi je le faisais. Moi aussi, c’était sûr, un jour je trouverais une dame bien plus mûre que moi et je la ferais danser pendant que son mari serait absent. Moi aussi après tout j’avais des potes forcément débiles et puis d’autres qui étaient déjà des beaufs en devenir avancé. Et moi aussi mon pucelage, je ne le perdrais pas comme un con, moi aussi je vivrais le moment ultime d’une main posée sur une échelle et qui finit par ne plus pouvoir s’empêcher de trembler parce que juste à quelques centimètres se trouvent les mollets d’une dame, magnifique.

Quand j’avais vu le film, j’avais pleuré. Le mari, décédé au front, lors de cet été 42. Parce que si le mari était parti pour sauver la vieille Europe, si cela créait les conditions objectives pour que l’impossible devienne possible, comme tous les spectateurs j’imagine j’étais tiraillé : quelle injustice insupportable, quelle immoralité que ce soit précisément cette absence qui soit mise à profit par un jeune loup aussi affamé que plein de doutes quant à la possibilité d’un dépucelage en forme de merveilleuse histoire d’amour… impossible.

Je ne saurais pas vraiment dire pourquoi mais c’est bien cet été 42 qui finalement caractérise le mieux l’été 2016 pour le déjà vieux chercheur que je suis et qui s’intéresse au management façon hip-hop. Pas question de dépucelage, mais un pur bonheur : la série The Get Down, sur le Brooklyn des 1970s, dont les six premiers épisodes ont été diffusés début août. Ayant fermement décidé de déconnecter et de m’y tenir, je suis tombé dessus par hasard, m’étant finalement laissé convaincre par l’ardente nécessité pour les enfants du XXIe siècle de pouvoir faire partie des happy few qui accèdent aux contenus exclusifs de Netflix. Bref, une pure merveille cette série « hip-hop », un peu vilipendée parfois, louée surtout de façon quasi unanime, y compris pour signifier combien nos rêves ont plus que jamais besoin de l’imaginaire d’émancipation sociale et politique que véhicule le hip-hop.

Un véritable diamant cette série dont pour ma part, par-delà la bande originale fantastique, j’ai tout de suite été happé par un personnage secondaire : Cadillac. Le représentant de l’ancien monde du Disco et d’une mafia dirigée d’une poigne de fer sur fond de parties de jambes en l’air par sa maman et de bâtiments qui brûlent pour toucher les assurances. Mais un monde inéluctablement appelé à disparaître avec la vague finissante du disco : désormais, sous le manteau, c’était les samples de Grandmaster Flash qu’on piratait et s’échangeait pour se faire du pognon. Et quand les boîtes gays validaient « Set me free », alors la gloire était proche pour Mylene et ses « rêves de star » façon Corneille. Et, allez savoir pourquoi, c’est au plus célèbre des présentateurs qui font danser l’actu en continu sur BFM Biz’ que l’exemple « Cadillac » m’a fait penser…

De là, je suis passé à l’autre grande affaire de l’été : les frites de Kanye West. Ca défraie la chronique ce truc, dingue quand même ! C’est vrai qu’il fallait au moins du Kanye West pour nous servir sous forme de poème rapologique les frites du Mc Do. Je l’ai parcouru : les frites ont donc un plan nous apprend le grand Pablo Kanye West Picasso. Et je me suis dit que c’était pas si con en fait son truc : puisqu’en termes de business model, la pub, c’est toujours pour le hamburger dernier né, ou l’éternel Big Mac, mais jamais pour les frites.

Et pourtant elles sont là, toujours, sur le plateau, quel que soit le menu que vous prenez, ces foutues frites ! Et on les mange même mécaniquement, sans y penser. Et elles deviennent maxi quand on prend un menu maxi, normales quand on prend un menu normal, petites dans le happy meal des petits. Bon, évidemment, on peut envisager de varier avec des potatoes, mais il n’empêche : les stats sont formelles, c’est les frites qu’on préfère… même si une fois sur deux on les mange froides !

Conclusion : qu’on le veuille ou non, qu’il soit en faillite ou non, Kanye West a bien raison dans son ego-trip ultime et définitif. Il est bien le génie du post-information age qui fait hurler les patrons de presse, lesquels continuent de se demander comment ils pourraient un jour retrouver un modèle économique viable.

Bon, voilà, j’ai presque fini. Parce que même le « Aulagnon Gate » fomenté au cœur de l’été par le ministre Sapin (une nomination début août, fallait oser…) n’aura que très peu occupé mon été. Retour vers le futur donc pour Thierry Aulagnon, ancien Dircab’ de Michel Sapin, et qui s’est déjà collé avec Michel Sapin un autre scandale : celui du Crédit Lyonnais, dans les 1990s.

Ah, Retour vers le futur, autre film mythique qui hante les imaginaires des adolescents et du monde du hip-hop. « Retour vers le futur » où il est moins question de romantisme que de capacité à foutre un bon coup de poing dans la gueule de celui (ceux) qui vous a (ont) pourri des années de vie, faute d’avoir trouvé jusqu’ici le moyen – le courage ? – de leur flanquer la dérouillée qu’il(s) méritai(en)t.

Voilà pourquoi, au bénéfice du « reasonable doubt », je la trouve potentiellement raisonnable cette nomination. Puisque c’est un secret de polichinelle désormais : le 23 septembre s’annonce une décision de justice historique dans le cadre du « SocGen Case ». Une jurisprudence dite « Kerviel » à 4.915.610.154 euros, lesquels s’apprêtent donc à partir en fumée d’un trait de plume de magistrat trempée dans le bitume d’un vieux scandale. Comme il faudra bien expliquer comment on va se débrouiller des 2,2 milliards à récupérer et qui ont déjà été annoncés depuis de longs mois par le président Hollande – pour qui sait un peu lire entre les lignes politico-médiatiques –, choisir un retraité de la SocGen pour faire ce travail d’intérêt général, c’est donc pas forcément aussi con que ça en a l’air…

J’en étais là quand le Rédacteur en chef de The Conversation France m’a demandé si un jour prochain je comptais adresser ma chronique « Hip-Hop Management » (je n’avais, il est vrai, rien foutu depuis fin juin, perdu dans mon été 2016).

Quand il m’a indiqué : « et n’oubliez pas que Kobe Bryant lance son fonds de 100 millions de dollars qui fait du bruit sur la toile », j’ai réalisé que j’étais en fait surtout resté dans mon été… 42. Parce que la nouvelle avait échappé à mon champ de vision. Et qu’il était donc grand temps que je grandisse et que je change moi aussi la maille de mon raisonnement stratégique.

Alors que ces conneries du « SocGenCase » me prennent la gueule depuis plus de six ans, fomentées par des ploutocrates goinfrés de stock-options et dont le – seul ? – réel talent aura été de faire fortune sur le dos d’anciennes entreprises publiques nationales privatisées ; sur fond, bien sûr, de ritournelle (européenne) d’efficience des marchés promue par nos « patrons » propulsés à la tête des oligopoles industriels à coups de « revolving doors », après avoir été – bien ? – sélectionnés et formés par l’oligopole éducatif national.

Alors logiquement la jurisprudence (nouvelle) dite Kerviel à venir justifiera de rouvrir aussi le dossier Picano-Nacci et l’arnaque fomentée par les dirigeants des Caisses d’Épargne. Allez, hip et hop, 100 millions de plus indûment versés au titre de la (vieille) jurisprudence « Kerviel » (celle de 2010) et donc appelés à être de retour dans la poche du contribuable ! Joli coup de l’hip-hop hakademy, non ?

Conclusion, mon été 2016 aura tout simplement été celui de l’attente, avant de me la jouer à la Eric Ben Artzi : je ne vais pas réclamer de prime sur le dos des contribuables quand on aura (enfin…) récupérer nos milliards et nos millions (rassurons-nous, en France c’est pas comme aux US, on ne condamne pas les banques et les whistleblowers ne touchent évidemment… rien).

Non, je vais plutôt envoyer un courrier à Bercy en demandant pas moins de 100 millions d’euros prélevés sur ces cash-flows publics futurs pour créer un fonds dédié à la recherche en management. Juste parce que, franchement, ce sera tellement plus utile au pays qu’un énième bouquin sur l’éternel retour après l’éternelle traversée du désert de l’hyper-manager Berluskozy. Celui-là même qui ne prend même plus la peine de dire qu’il a changé puisque ce serait les temps qui, cette fois, auraient changé. Pfff… :)

Allez, on attend tranquillement le 23 septembre. Puisqu’en matière de politique comme d’économie, ici on est comme Lino : vierge des deux narines. Et été 2016 ou pas, attentats ou pas, état d’urgence ou pas, Burkini ou pas, on compte bien le rester. En parlant peu. En visant les têtes. Et en frappant fort. Façon gangsta rap.