Les enseignements des attentats de Barcelone et de Cambrils

À Barcelone, le 19 août 2017. Javier Soriano/AFP

Les attentats du 17 août à Barcelone et Cambrils ont soulevé un grand nombre de questions : qui étaient ces jeunes terroristes ? Comment se sont-ils radicalisés jusqu’à commettre une telle attaque ? Pourquoi personne n’a remarqué ce processus et ces préparatifs ? Et pourquoi les forces de sécurité n’ont-elles pas pu l’empêcher ?

Des terroristes aux parcours de vie et aux engagements atypiques

Sur le parcours de ces jeunes, nous connaissons déjà certains détails importants concernant les similitudes et les différences avec celui d’autres jeunes impliqués dans le djihad global visant plusieurs pays européens.

En premier lieu, il faut souligner leur jeunesse : les six personnes abattues par la police et directement impliquées dans ces deux actions avaient entre 17 et 24 ans. Ils étaient de nationalité marocaine, nés à Mrirt pour les frères Hichamy et à Naour pour les frères Abouyaaqoub. Enfin, Saïda Aallaa et Moussa Oukabir sont des Espagnols, nés à Ripoll.

Si on compare ces attaques à l’attentat de Madrid du 11 mars 2004, nous constatons donc qu’il y a une plus grande participation des Marocains et que, dans l’ensemble, les terroristes étaient plus jeunes. Tous vivaient depuis l’enfance à Ripoll ou dans des localités proches.

Que penser de leurs situations sociales ? Faut-il considérer que ces jeunes étaient marginalisés ?

À ce sujet, il convient de noter plusieurs indicateurs qui font, au contraire, la différence par rapport à d’autres groupes responsables d’attentats sur le sol européen. Le premier point remarquable est précisément l’intégration de ces jeunes sur le marché du travail. Younes, 22 ans, travaillait et avait un CDI dans une compagnie du secteur métallurgique, Comforsa, et, depuis l’obtention de son diplôme d’enseignement supérieur en électromécanique, il ne manquait pas de travail. Certains de ses voisins indiquent qu’il touchait le meilleur salaire dans son équipe. Il semble également que Mohamed Hichamy, 24 ans, travaillait dans cette usine de pièces automobiles située à Ripoll avec un salaire d’environ 1 900 euros par mois. Ces jeunes n’étaient donc pas des jeunes exclus du marché de l’emploi.

Autre facteur d’exclusion « classique » : la ségrégation spatiale, caractéristique de ces jeunes qui vivent dans des quartiers dans les ceintures des grandes villes et dans des zones urbaines prioritaires. Or, ici aussi, cela n’est le cas. Ripoll est une petite municipalité dans laquelle chacun se connaît, partage une partie de football, des lieux de loisirs, des écoles, des instituts ou des lieux de travail. Le contact avec les personnes nées dans la commune était donc fréquent. Le maire de Ripoll, Jordi Munell, parle de l’immigration comme d’un atout pour sa ville de 10 600 habitants ; la majorité travaille dans la métallurgie ou dans le secteur du tourisme. Avec 10 % d’immigrés, Ripoll ne connaît pratiquement pas de chômage. Près de 500 de ces immigrés « sont des Maghrébins, parfaitement intégrés. »

Le chef de la police catalane fait un point sur l’enquête, le 21 août, sur les attentats. Lluis Gene/AFP

Ces jeunes échappent donc à la caractéristique souvent mise en avant dans les attentats de Paris ou de Bruxelles : celle de jeunes Maghrébins sans emploi et/ou ayant des problèmes d’insertion professionnelle, exclus ou marginalisés du fait de leur origine, vivant dans de grandes villes-dortoirs et ayant des parcours scolaires émaillés de nombreux échecs. Les terroristes de Barcelone et de Ripoll sont qualifiés par leurs voisins et leurs éducateurs sociaux de jeunes normaux et responsables, en particulier Younes. Le plus jeune des terroristes parlait parfaitement catalan et espagnol. Ces témoins indiquent ne pas comprendre ce qui s’est passé.

Les facteurs de la radicalisation violente et du basculement vers la violence extrême

Autre piste à explorer : l’influence forte proche du « lavage de cerveau » de la part de l’imam de Ripoll, Es Satty, et celle de plusieurs autres personnes à l’occasion de vacances au Maroc. À l’appui de cette hypothèse, les amis, les voisins ou les parents interrogés depuis les attentats soulignent que, depuis quelques mois, voire un an, ces jeunes avaient commencé à moins jouer au football, à être plus silencieux et à moins fréquenter les autres, à arrêter de parler des femmes, de voitures ou de jeux vidéo, d’effacer tout musique sur leur mobile pour écouter des « anasheed » (prières). Younes est allé jusqu’à dire que toutes ces choses n’avaient plus d’importance, qu’ils avaient découvert « la vérité » et que les autres s’étaient égarés dans ce monde occidental. Malgré ces propos, personne n’aurait pu imaginer ce qui allait se passer le 17 août en Catalogne.

Abdelbaki Es Satty (45 ans), imam de la mosquée d’Annour à Ripoll depuis 2015, apparaît comme un idéologue, adepte du salafisme. Les enquêteurs ont découvert des données qui le relient à Daech. Quand on examine son profil, on retrouve des processus connus. Sa radicalisation pourrait s’être cristallisée lors de son séjour en prison entre 2010 et 2014 (pour trafic de drogue), concomitant avec celui de plusieurs personnes impliquées dans les attentats de Madrid du 11 mars 2004.

Auparavant, Abdelbaki Es Satty avait partagé un logement à Vilanova i La Geltrú avec Mohamed Mrabet Fashi, condamné de son côté à sept ans de prison pour des actes d’embrigadement et pour recrutement d’individus envoyés dans les zones de conflit. Ce groupe de Vilanova était lui-même lié à d’autres cellules en Espagne et à certains des terroristes du 11 mars 2004, notamment avec le GSPC (Salafista Group for the Preaching and the Combat) au Maroc.

Depuis 2005, Es Satty était soupçonné de fournir un soutien logistique aux membres d’Ansar Al Sunna en Espagne. Il semble également avoir eu des contacts dans d’autres pays européens, en copiant le mode opératoire des attentats commis ailleurs sur le continent. Il a, par ailleurs, essayé de s’établir en Belgique, mais en vain du fait de son passé criminel.

Quelles leçons pour les politiques de sécurité ?

Les attaques de Barcelone ont mis en lumière des failles dans le système de renseignement, en particulier l’inefficacité du déploiement des mécanismes d’alerte précoce, ainsi que celles existant dans le dispositif de détection des individus en voie de radicalisation.

La prévention et la lutte contre la radicalisation violente font partie de la stratégie espagnole contre le terrorisme international de type djihadiste établie par le gouvernement espagnol après les attentats de 11 mars 2004 à Madrid. Celle-ci a été définie en tenant compte des objectifs et des approches contenues dans la stratégie de l’Union européenne en la matière en 2005.

Hommage aux victimes des attentats de Madrid, mars 2004. Manuel González Olaechea y Franco/Flickr, CC BY-SA

L’attentat de Madrid de 2004 avait déjà révélé la faiblesse des mécanismes de contrôle en Espagne. Les forces de sécurité s’étaient subitement retrouvées confrontées à un terrorisme différent dans sa composition, dans ses objectifs et sa méthodologie du terrorisme ethno-nationaliste (ETA), connu depuis de nombreuses années sur le territoire national. L’expérience accumulée dans la longue lutte menée contre l’ETA a toutefois été très utile pour mener la lutte contre le terrorisme international.

Par ailleurs, il convient de noter que si la menace du terrorisme djihadiste en Espagne est une priorité pour le gouvernement, selon le dernier baromètre d’opinion du Centre de recherche sociologique (CEI), datant de juillet 2017 (donc avant les attaques en Catalogne), la sécurité et la lutte contre le terrorisme ne sont pas la principale préoccupation des Espagnols et passe derrière les préoccupations sociales.

L’Espagne en première ligne

L’état de la menace pesant sur l’Espagne ne diffère pas fondamentalement d’un certain nombre d’autres États en Europe : un pays occidental, qui participe à des missions internationales considérées comme une occupation de terres sacrées et à la lutte contre le terrorisme international. Il faut y ajouter la référence au mythe d’Al Andalus et l’existence de deux villes espagnoles (Ceuta et Melilla), considérées comme territoires occupés sur le sol africain.

Les enquêteurs à Alcanar, dans les débris de la maison où les terroristes fabriquaient des explosifs. Jose Jordan/AFP

De même, en terme géostratégique, l’Espagne en tant que frontière extérieure de l’UE est particulièrement vulnérable. Il faut souligner la présence de mouvements islamistes salafistes qui peuvent être exploités par des organisations de terrorisme international, ainsi que celle d’un contingent de jeunes musulmans susceptibles d’être radicalisés, comme on l’a vu tristement à Barcelone et à Cambrils, le 17 août 2017.

La prévention de la radicalisation chez les jeunes a été érigée en priorité dans la politique antiterroriste en Espagne. Cette question d’une grande complexité en raison de sa nature multidimensionnelle doit être abordée par les différents échelons de gouvernement, dans le cadre de politiques publiques, tout en y associant des acteurs de la société civile. Car la radicalisation violente n’est pas un problème de sécurité exclusivement publique, et de ce fait ne doit pas être gérée uniquement par ce type d’acteurs, sinon la capacité d’anticipation et de prévention sera perdue.

Coordonner l’information sur la radicalisation

L’Espagne a élaboré, en 2015, un Plan stratégique national de lutte contre la radicalisation violente. Élaboré et géré par le Centre de renseignement contre le terrorisme et le crime organisé (CITCO), sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, ce plan inclut une stratégie dans laquelle toutes les structures de l’État et des communautés autonomes sont censées coopérer afin d’accroître l’efficacité de la détection précoce des processus de radicalisation.

Pour ce faire, il établit trois outils de collaboration citoyenne :

  • Le site web Stop Radicalismos ;

  • un courrier électronique et un téléphone gratuit, opérationnels sept jours par semaine, 24 heures sur 24 ;

  • l’application Alertcops.

Toutes les informations recueillies par ces différents canaux sont traitées par le Centre de coordination de l’information sur la radicalisation (CCIR) qui, en fonction de la confiance et/ou du niveau de risque détermine le niveau de l’intervention. Depuis son installation en décembre 2015, le CCIR a reçu un total de 4650 communications portant sur l’identification de risques de radicalisation.

Du 17 au 31 août, quelque 720 communications avec le CCIR ont été traitées. Parmi ces communications, 311 ont été analysées et ont nécessité des enquêtes plus approfondies, tandis que 409 ont été rejetées à cause d’une fiabilité insuffisante et – ou d’un manque de données fiables.

Les attentats de Barcelone et Cambrils mettent en évidence le besoin urgent de renforcer cette structure de coordination afin d’améliorer la capacité d’analyse des renseignements et de rendre plus efficaces les outils d’intervention. Ces attentats montrent aussi la nécessité d’une évaluation approfondie pour identifier les processus qui permettent une meilleure anticipation et une meilleure gestion de la menace.

Dans cette évaluation, la coordination entre les forces de sécurité de l’État et les personnels de sécurité des villes et des communautés autonomes méritera sans doute une mention spéciale.

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