Les fondements culturels du pessimisme français au travail, entre histoire et école

Une certaine vision de la France. Gilles François / Flickr, CC BY

Parfois victimes de critiques venant de l’étranger sur leurs attitudes négatives et leur manque de confiance en l’avenir, les Français sont souvent les premiers à pratiquer le French bashing. Plusieurs raisons se trouvent à l’origine de ce que Claudia Senik qualifie de « malheur français paradoxal » : système social hiérarchique, insatisfaction à l’égard de la situation économique, rigidité de l’éducation scolaire, remise en cause de la démocratie, référence à un passé glorieux, déclin national irréversible…

Pourtant, nous dit Elie Cohen (« La France va nous étonner », Clés, février 2015), la France dispose de

« [Tous] les potentiels d’une économie créative. C’est-à-dire un portefeuille d’activités variées, futuristes et sophistiquées qui peuvent nous permettre de ressusciter au XXIe siècle […] »

Et l’économiste de surenchérir :

« Donc si nous réfléchissons en termes de verdissement de l’économie, de nouvelles énergies, de mondialisation des consommations haut standing, de demande de loisirs culturels et naturels… la France peut se retrouver au centre de toutes les grandes évolutions dans les 20 ans qui viennent. »

À côté de la multitude d’ouvrages témoignant du déclin français, de plus en plus nombreux sont ceux qui présentent un avenir radieux. L’idée du déclin conserve néanmoins la vie dure. Le rapport des Français au travail n’y est sans doute pas étranger. Cet article est le premier d’une série de quatre textes visant à explorer la véritable nature du pessimisme souvent à l’œuvre dans les entreprises françaises, l’objectif visant à identifier des pistes de solutions actionnables.

Le pessimisme français par rapport au travail : ancrage culturel ou déni de réalité ?

Les rapports au travail et à la valeur travail diffèrent d’une société à l’autre. Chaque culture nationale, voire même régionale ou locale attribut au travail un sens et une place variables. Pour un citoyen ancré dans sa culture propre, la question du sens du travail ne se pose souvent pas, elle est ce qu’elle est, elle tient la place qu’elle doit tenir en fonction de valeurs forgées au gré de l’histoire, des événements, de choix historiques ou politiques.

L’histoire d’Adam et Ève présente le travail comme une malédiction douloureuse puisque l’obligation de travailler « à force de peines, tu tireras subsistance tous les jours de ta vie » est-il écrit dans la Bible) apparaît comme une conséquence directe de la faute originelle et du bannissement du Paradis des fautifs. Cette vision du travail punition demeure longtemps valide dans nos sociétés, en particulier en France.

Seuls les pauvres travaillent réellement durant l’Antiquité et l’Ancien Régime. Ce n’est qu’avec les philosophes des Lumières que le travail est revalorisé au XVIIIe siècle, Voltaire écrivant dans Candide sa célèbre formule, témoignant des vertus du travail : « Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin ».

Plus proche de nous, l’exemple de l’instauration de la semaine de travail de 35 heures en France est frappant. Partant d’une logique historique régulière de diminution des temps travaillés (passage aux 48 heures en 1919, instauration des congés payés en 1936 et passage aux 40 heures hebdomadaires, instauration des 39 heures et de la 5e semaine de congés payés en 1982, passage aux 35 heures entre 2000 et 2002), le travail apparaît manifestement comme une matière à réduire car il constitue avant tout une contrainte.

Un pessimisme trouvant ses racines dès le plus jeune âge : le rôle de l’école

Pour les jeunes écoliers français, la découverte de la valeur travail, semble s’effectuer dans la souffrance. Certains analystes étrangers portant leur regard sur l’école française la considèrent comme un broyeur (Ilona Boniwell, « Le paradoxe français »). L’école, c’est le début de l’apprentissage de la vie en communauté, la découverte de la connaissance, le lieu d’initiation des savoir-faire et de l’approfondissement de la découverte de soi. Pourtant les écoliers français sortent des cycles successifs (maternelle, primaire, secondaire) avec un double sentiment : la peur et un manque de confiance en eux.

La peur tout d’abord, est sans doute liée, et ce, dès le très jeune âge, à la peur de la sanction et de la note, peur de l’enseignant tout puissant et du système qui rend anonyme. Car tout est le plus souvent centré sur le savoir pur et théorique, et son application trop décontextualisée. L’exemple des mathématiques pures et de leurs équations sans lien avec l’applicatif de la vie réelle, qui en ont fait souffrir plus d’un, est probant. C’est juste ou c’est faux. Les corrections tombent, brutales, toujours en rouge et les commentaires écrits ou oraux lors de la remise des copies sont le plus souvent vifs, voire violents.

Les écoliers venant d’autres systèmes éducatifs en sont toujours très surpris, voire choqués. La distribution des copies en partant de la plus haute note vers la plus basse est vécue comme une humiliation particulièrement douloureuse et humiliante par les moins performants et exacerbe ensuite les rivalités. Est-ce donc cela la sanction d’un travail « mal fait » ? La peur s’installe, les frayeurs se multiplient dès la maternelle et les angoisses par rapport au « travail scolaire » se développent, comme en témoigne bien Céline Alvarez dans son ouvrage Les lois naturelles de l'enfant, relayant les plus récentes conclusions des recherches en neurosciences.

De cela résulte un manque de confiance par rapport au travail qui poursuivra le jeune français le plus souvent tout au long de sa vie. Les « de toutes façons, je n’y arriverai pas » ; « trop difficile pour moi » ; « trop compliqué pour moi » font partie de l’inconscient collectif français et se transmettent de génération en génération, alimentés par notre système éducatif.

À l’opposé, d’autres systèmes éducatifs montrent qu’il est possible de créer un climat d’optimisme et de confiance dès le plus jeune âge à travers la responsabilisation et l’encouragement. Les pays scandinaves, le Canada, parmi d’autres, nous montrent l’exemple depuis des années. Positionner l’apprenant au centre et non le professeur, être exemplaire, offrir des choix et opter pour une démarche pédagogique active en lien avec toutes les dimensions de l’être humain. Encourager et tirer vers le haut. Raisonner en contexte également.

Prenons l’apprentissage des langues en France. Un jeune français fraîchement diplômé du baccalauréat se retrouvant avec d’autres jeunes de son âge venant d’autres pays européens est sidéré par deux choses : la capacité d’expression orale de ses camarades et son manque de confiance interne qui le paralyse pour s’exprimer.

Et effectivement, demandez autour de vous, regardez les classements européens, les Français sont considérés comme les bons derniers en anglais, entre autres. Tout cela après sept ans d’anglais, si ce n’est plus… Des programmes et des méthodes d’apprentissage de l’anglais conçus par des professeurs français, selon des méthodes françaises avec peu de regard sur les méthodes pratiquées à l’étranger qui pour certaines produisent des résultats pourtant enviables.

Le plus souvent en France, on stoppe l’apprenant à la première faute de grammaire ou de concordance des temps, on privilégie la loi de la perfection (les sacro-saints verbes irréguliers à débiter mais sans savoir les utiliser en conversation), des classes de 30 à 40 élèves qui plus est, avec des élèves alignés en rangées d’oignon… La « langue vivante » se transforme en langue écrite, presque morte. La confiance n’est jamais instaurée, la peur et la non-confiance en soi s’installent autour de l’anglais…

Au-delà des impacts dévastateurs sur la confiance, de réelles conséquences existent sur le niveau d’optimisme, comme l’explique bien Ilona Boniwell (2015) :

« Quand des immigrants débarquent en France, ils arrivent avec leur niveau de satisfaction initiale et le gardent pendant plusieurs années : s’ils arrivent heureux, ils le restent longtemps. Mais pas leurs enfants. Dès que ceux-ci entrent dans le système scolaire français, ils adoptent le niveau d’optimisme – de pessimisme, en fait – de leurs petits concitoyens. Il se passe, derrière les portes closes des écoles françaises, quelque chose de l’ordre du broyage, un saccage systématique de l’espoir ».

Exagéré ? Pas forcément au regard d’une étude récente (Pisa 2014) selon laquelle 75 % des élèves français tremblent avant de recevoir leurs notes.