Les « gilets jaunes » et le génie politique français

Aux abords des Champs-Élysées, le 1er décembre 2018. Geoffroy Van Der Hasselt/ AFP

« En France, il suffit que l’on soit quelque chose pour que l’on veuille être tout. […] En France, toute classe du peuple est idéaliste politique, et elle a d’abord le sentiment d’être non pas une classe particulière, mais la représentante des besoins généraux de la société. Le rôle d’émancipateur passe donc successivement, dans un mouvement dramatique, aux différentes classes du peuple français, jusqu’à ce qu’il arrive enfin à la classe qui réalise la liberté sociale […] »

Tirée de son introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel, cette citation de Karl Marx invite à la réflexion au moment où le mouvement de mécontentement des gilets jaunes amorce une phase violente dont le dénouement paraît des plus indécis.

Un effet de miroir

À l’origine d’une hausse des taxes sur le carburant, le mouvement s’est progressivement « enflammé » jusqu’au saccage de l’Arc de triomphe, où des statues représentant la République et les hommes morts pour elle ont été lourdement dégradées. En quelques semaines, on est passé d’une jacquerie comme la France en a connu nombre de fois dans son histoire aux débordements qui évoquent davantage des extrémistes révolutionnaires venus, à leur tour, se greffer sur un mouvement d’apparence insurrectionnelle en détruisant les images d’un régime (la démocratie même ?) honni.

L’ironie de l’histoire est que l’homme qui a fait fi de certains corps intermédiaires (les partis politiques traditionnels) pour se faire élire à la présidence française en 2017 a en face de lui un mouvement qui lui a répondu – et ce même, au travers de tweets – en faisant fi à son tour de toute représentation intermédiaire : partis politiques, syndicats et même journalistes. Le créateur d’un parti qui prône la mobilité (La République En Marche) voit ainsi des manifestants bloquant ou libérant ce qui favorise ladite mobilité dans la France péri-urbaine : les péages d’autoroutes. Au milieu, la société civile, mais aussi les corps intermédiaires marginalisés, oscillent entre le désir d’encadrement et de récupération, le rejet (de la violence) et la sympathie (pour le mécontentement).

Mettre en branle le char de l’État

Depuis son accession au pouvoir, Emmanuel Macron a répété son dédain des corps intermédiaires dans l’exercice même de son autorité. Se positionnant lui-même en monarque républicain, il semble vouloir contrôler de très près le pouvoir législatif : il court-circuite les parlementaires, les autres élus politiques mais aussi les syndicats comme ses ministres et au long de certaines sorties médiatiques passe pour méprisant vis-à-vis des « classes moyennes et laborieuses » qu’il fustige.

Ce faisant, le président Macron a substitué aux partis politiques traditionnels et à leurs parlementaires son nouveau parti de centre droit, LREM. Au Parlement, il est donc parvenu à remplacer ceux qu’il avait réussi à congédier. Par la suite, il s’est efforcé de montrer qu’au début de chaque transformation radicale (ici, le paysage politique post-2017), l’autorité, l’ambition et la direction d’un chef sont seuls capables de mettre sur pied et en branle le char de l’Etat. Las ! Rapidement, d’aucuns ont regretté les mesures politiques qui ont favorisé une partie unique de la population au moment où le Président continuait encore à croire au mirage de l’adhésion massive qu’avait suscitée son élection.

Le « ici et maintenant » des gilets jaunes face au « en même temps » du Président

De l’autre côté, si les corps intermédiaires – politiques, syndicats, associations, presse – n’ont pas vu le phénomène Macron arriver en 2016-2017, ils ne parviennent pas davantage à canaliser ni à comprendre le phénomène actuel des gilets jaunes.

En fait, après avoir fait sauter le verrou des partis politiques traditionnels, Emmanuel Macron semble être allé plus loin en discréditant par ricochet le reste des corps intermédiaires. Comme suite à un effet retardateur, le pouvoir et l’opinion publique se rendent compte de l’effet de souffle d’une déflagration vieille déjà d’un an et demi. Cette déflagration est par conséquent plus qu’un retour de boomerang de la démocratie directe initiée par le Président lui-même comme le propose Gérard Noiriel. Il s’agit de la transformation en cours de la représentativité des parties prenantes de la société civile. Sans l’assurance qu’il en sorte quelque chose de vraiment différent.

À Marseille, le 1ᵉʳ décembre 2018. Clément Mahoudeau/AFP

Or cette transformation s’opère contre celui-là même qui en est l’un des instigateurs, qui en fut le principal bénéficiaire et qui risque d’en être la victime à présent. En effet, la personnalisation du pouvoir l’a entraîné, contre toute prudence, à concentrer sur lui l’ensemble des reproches pour lesquels il ne peut être tenu entièrement responsable au bout de 18 mois de présidence. En outre, comme l’a vu Jean Garrigues, la contradiction inhérente aux gilets jaunes repose sur le fait que leur démarche d’horizontalité politique se heurte à leur exigence d’une verticalité forte dans la décision politique.

Alors, un remaniement ministériel ? Improbable. Des allégements de taxe ou d’impôts comme le suggèrent à la fois les gilets jaunes et le Medef ? Certainement, mais cela se traduira au final par plus d’impôts plus tard, sinon plus de dette publique et de déficits, et moins de service public. Une réorientation de la politique suivie ? Nécessairement, mais à plus long terme. Une dissolution ? Ce serait un suicide politique et le début de plus grands troubles encore.

« Il faut bien que je les suive, puisque je suis leur chef »

Car les tentatives de récupération, in media res, par certaines organisations syndicales comme politiques laissent sceptiques. Alors que les premières sont dépassées par des demandes qui ne sont pas seulement catégorielles, les secondes se raccrochent à une insurrection qu’elles veulent expliquer et justifier, à défaut de la guider.

Se présentant comme le relais, dans les journaux comme sur les plateaux de télévision, de l’opinion publique, certains dirigeants et opposants politiques souhaitent devenir les leaders d’un mouvement dont ils ne sont que les suiveurs. Ils font alors leur le mot que de Méricourt prêtait à Ledru-Rollin : « Il faut bien que je les suive, puisque je suis leur chef ». Leur discrédit n’en devient que plus patent là où le besoin de démocratie et donc de réflexion n’a jamais été aussi important.

Dans sa correspondance comme dans ses premières œuvres, Marx se plaisait à distinguer le génie national allemand, anglais et français. Au génie philosophique de sa terre natale, il opposait le génie économique de sa terre d’adoption (l’Angleterre) et le génie politique des Français qu’il admirait pour sa Révolution bourgeoise. Un siècle et demi plus tard, si on admet avec précaution l’hypothèse marxienne, il faut espérer que le sens des responsabilités de chacun permette de sortir de l’ornière actuelle.

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