Le kairós, ou comment saisir le moment politique opportun

Emmanuel Macron, sur le perron de l'Elysée, le 21 septembre 2018. Ludovic Marin/AFP

Dans Kairós, l’à-propos et l’occasion, Monique Trédé-Boulmer présentait en 1992 l’évolution sémantique d’une notion complexe de l’antiquité grecque : le kairós.

Kairós a d’abord dû désigner un point décisif, défini spatialement puis temporellement, point qui apparaît d’emblée comme ambivalent, fatal ou favorable (Monique Trédé-Boulmer). Reprenant Aristote, Détienne et Vernant, dans Les ruses de l’intelligence, ont souligné comment le cocher ou le pilote du navire, à l’affût du moment favorable et critique – le kairós– met en œuvre ce flair appliqué aux réalités changeantes. Les philosophes grecs du Ve siècle avant J.-C. font ainsi du kairós la combinaison de l’intelligence, mais surtout de l’art et de la technique qui ont la même racine en grec (technai). Tout l’art politique est déjà là avec l’idée de saisir le temps opportun, l’occasion favorable.

Dès lors, toutes ensemble, les sciences de la médecine et de la rhétorique mais aussi de la stratégie et de la politique, cherchent à établir des règles permettant d’ouvrir les portes du succès qu’ouvre le kairós. Dans la science historique naissante par exemple, la notion occupe une place centrale chez Thucydide : l’histoire de la guerre du Péloponnèse devient largement une histoire des « occasions » reconnues ou manquées.

Saisir le kairós

Cette notion d’« instant propice, disponible » s’exprime par une intentionnalité constamment dirigée vers la recherche d’un moyen d’agir ou de s’adapter à la réalité vécue dans un cadre particulier. Il s’agit alors de servir un objectif propre déjà fixé. En cela, l’homme politique qui sait reconnaître et saisir le kairós s’impose comme un visionnaire, un stratège et aussi un homme providentiel qui a su lire dans le chaos des évènements l’enchaînement mécanique d’une destinée qu’il impose à tous.

Ce faisant, il assure sa prise sur le cours des évènements parce qu’il paraît capable de prévoir par-delà le présent immédiat, une tranche plus ou moins épaisse du futur (Detienne M., Vernant J.-P.). Dans son essai, Mythe et mythologies politiques, Raoul Girardet met en exergue l’efficacité de cette figure sociétale que représente « le sauveur » à travers les temps politiques sombres et semblant sans issue. De fait, chaque acteur politique aspire à devenir cet homme providentiel ; une fois élu, chaque Président rêve de l’incarner.

Ainsi le renversement des évènements se fait-il à l’avantage de celui qui sait saisir « l’occasion par les cheveux », comme l’y invitait la mythologie grecque à propos de ce concept qui s’incarne aussi dans un dieu. Comme le souligne Sébastien Uguet :

« Plus jeune fils de Zeus, Kairós est le dieu de l’occasion opportune, du right time par opposition à Chronos qui est le dieu du “time”. Il est souvent représenté comme un jeune homme ayant une épaisse touffe de cheveux à l’avant, d’une tête chauve à l’arrière. Il s’agissait de le “saisir par les cheveux” lorsqu’il passait… toujours vite. »

« Une seconde d’éternité »

Romeyer Dherbey, dans La parole archaïque, souligne également le caractère divin du concept. L’irruption soudaine du kairós est un temps visité par le dieu marqué par l’apparition de la lumière. L’homme ou la femme qui le saisit a senti le passage du dieu dans cette « seconde d’éternité » que dure le kairós. Devant le déroulement imprévisible des évènements, la personne le maîtrisant semble alors assujettir le cours des choses à son savoir, sinon à sa volonté.

C’est alors que le kairós se révèle de l’ordre de l’illusion car il peut prêter foi à une maîtrise totale des évènements. Dans les textes chrétiens, Kairós signifie, avec une majuscule, l’Incarnation majeure. Dans les épîtres de Paul, il est fait état du Christ comme « le Kairós de maintenant ». Mais cet instant « divin » est par définition éphémère, le basculement vers sa face obscure, l’hybris, n’est jamais bien loin. Du kairós à l’hybris, il n’y a alors qu’un pas pour l’homme ou la femme qui tombe dans le piège de son Incarnation.

Un sentiment d’invulnérabilité et d’infaillibilité

Les travaux universitaires relatifs à ce type de dérive sont nombreux. Issus du courant de la Behavioral Decision Theory (BDT), nous les avons repris dans un article récent. En 2009, Davidson et Owen ont d’ailleurs décrit 14 symptômes de ce syndrome d’hybris. Pour en être atteint, il faut présenter au moins trois d’entre eux. Un sentiment d’invulnérabilité et d’infaillibilité peut ainsi facilement s’installer dans l’esprit de celui ou celle qui a su saisir le moment opportun pour affirmer son destin.

Cependant, cet instant de convergence est par définition de courte durée. Au-delà de l’hybris, Monique Trédé-Boulmer fait état d’une autre dérive de la pratique politique du kairós, dérive présente dès le IVe siècle avant J.-C. À cette époque, le concept quitte progressivement les rives de la politique pour gagner celles de l’art oratoire.

Au grand dam de Platon qui les condamne dans ses livres éponymes, Protagoras et Gorgias, distinguent la valeur du kairós et de l’eikos (le vraisemblable) pour se faire les chantres du sophisme. Le kairós devient pour les uns l’art d’improviser, pour les autres une forme de poésie… L’art politique se trouve alors réduit à l’art oratoire et limite celui-ci à une pure pratique communicationnelle, lorsqu’il ne s’agit pas de flatter les désirs des hommes mûs par leurs pulsions…

Exigence critique vis-à-vis d’acteurs politiques

Un an après l’élection d’Emmanuel Macron, alors que certains voient encore seulement dans son succès la chance incroyable de l’ambitieux à qui tout sourit, ceux-ci feignent d’oublier qu’ils n’ont pas vu venir cet « instant opportun » qui a constitué un point de basculement décisif, souvent à leur détriment. Ce faisant, ils finissent eux-mêmes par incarner la dernière acception du concept grec. Lorsque l’exercice des responsabilités politiques s’éloigne, il reste à l’homme ou la femme politique, pour exister, l’exercice de la parole, au risque de la vanité ou de la vacuité.

Ce kairós se veut alors connaissance fine que le rhéteur opportuniste a du meilleur moment où l’on peut faire basculer un auditoire, « manipuler une foule » comme l’avait souligné au XIXe siècle Gustave Le Bon. À l’heure des médias sociaux (Facebook, Twitter, etc.), ce concept remontant à la philosophie et aux mythes de la Grèce antique n’a jamais paru autant d’actualité. Il constitue par excellence l’outil qui donne au plus faible, au plus petit, mais aussi au plus cynique, voire au plus lâche, les moyens de triompher du plus fort, du plus grand.

Enfin, il invite le citoyen à une exigence critique vis-à-vis d’acteurs politiques à la recherche de l’occasion où tout peut basculer en leur faveur, l’opinion publique au premier chef. Ce moment s’oppose à la durée propice à la réflexion et à la discussion, conditions de la démocratie et de sa pérennité.

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