Les pierres, sources de la vie

Otobong Nkanga, Alterscapes : Playground (D), 2005- 2015, c -print monté sur aluminium (Edition de 7 ex + 1 AP), 50 x 67 cm. GALERIE FABIENNE LECLERC © Otobong Nkanga

Ne dit-on pas « triste comme les pierres » ? En effet, aucun affect ne semble perturber ces pierres qui nous entourent : elles apparaissent si inertes, si impassibles, si ennuyeuses.

Pourtant, de l’Antiquité au Moyen-Age, des empires méditerranéens à la Chine impériale, les théologiens enseignaient que les pierres sont si vitales qu’elles existent sous la forme de mâles et de femelles. Le fondateur de l’exégèse biblique, Origène, écrivit vers l’an 200 que

« Ont en eux-mêmes la cause du mouvement les animaux, les plantes et, d’une manière générale, les êtres qui sont constitués de corps et d’âme, parmi lesquels, dit-on, il y a aussi les minerais »
(« De principiis »).

Copulation et enfantement des pierres

Par conséquent, les pierres peuvent mettre bas au sein des entrailles de la Terre relevait le philosophe grec Théophraste (IVe siècle avant J.C), dans son ouvrage Περὶ Λίθων (Sur les pierres).

Au 1er siècle, Pline l’Ancien remarque que les mines de plomb se régénèrent en minerai après leur exploitation originale après une vingtaine d’années. En effet, les circulations d’eau dissolvent le minerai non encore exploité pour le faire précipiter dans les galeries.

Chez les Chinois, les pierres peuvent résulter d’une copulation entre le soleil et son épouse (ce personnage n’est pas plus explicitement décrit) que la foudre déposera sur Terre.

Celles dites 子持石 [tseu chi shi] sont également des pierres qui enfantent et qui « soutiennent leur progéniture ».

De plus, ces genres lithiques relèvent du yin-yang en jouant réciproquement les rôles de 雄 [xióng, mari] et de 雌 [, épouse] pour enfanter des mâles et des femelles. Au Moyen-Age occidental, les aétites – dont nous ne savions pas, à l’époque, à quelle espèce de roche ou de minéral elles correspondaient- sont des pierres décrites comme enfantant.

D’après certains érudits qui assurent avoir assisté à ce prodige au sein d’un cabinet de curiosités naturelles, elles accoucheraient même de manière assez bruyante.

Maternité « magdalénienne » qui dépeint aussi d’une autre manière le thème « de l’enfantement minéral » selon Roger Caillois. François Farges/MNHN

En 1714, un effondrement de montagne dans le Valais est imputé par le philosophe et naturaliste Jean‑Baptiste-René Robinet à la prodigieuse fécondité de la base de cette montagne valaisanne qui ­- dans son opulente copulation – entraîna dans la mort « quinze personnes &amp ; plus de cent bœufs vaches &amp ; menu bétail »

Dans l’exposition « Être Pierre » au musée Zadkine de Paris qui se déroule du 29 septembre 2017 au 11 février 2018, nous explorons quelque autres de ces infinies combinaisons entre les mondes minéraux et vivants à travers le double prisme de la science, de l’histoire et de l’art notamment à travers l’œuvre du sculpteur franco-russe Ossip Zadkine (1890-1967) et ses contemporains.

De la théologie à l’hypothèse scientifique

Notre interprétation contemporaine de ces récits extraordinaires montre que, progressivement, les axiomes théologiques évoluent en hypothèse scientifique clivant les opinions entre « Anciens et Modernes ».

Pendant la Renaissance, Giordano Bruno (1548-1600) postule qu’il existe une infinité de mondes semblables à la Terre.

À la fin du XVIIe siècle, Bernard de Fontenelle (1657-1757) conclut que Dieu – dans sa cosmique sagesse – n’a pas pu confiner la vie à la seule Terre.

Les prémices du Siècle des Lumières vont débattre des mondes minéraux : ils seraient habités d’êtres vivants. Et ces êtres minéraux seraient fertiles et fécondables puisque Carl von Linné (1707-1778) avait enfin décelé dans le monde végétal les organes reproducteurs des végétaux.

Il ne restait alors que les minéraux dont il fallait retrouver les précieux organes voulus par le Divin pour dynamiser sa Création. Ainsi, l’on cherchait à découvrir les mondes vivants de la Lune, de Mars et des sept autres planètes alors connues, préfigurant la science-fiction du XXe siècle. Et, au-delà de Jules Vernes, Georges Méliès et tant d’autres, de nombreux exemples d’associations prétendument contradictoires entre minéral et vivant vont enrichir les savoirs, essentiellement arts et littérature, à défaut de science.

Plus récemment, le poète Roger Caillois (1913-1988), de l’Académie française, est l’un des rares à se dissoudre dans l’étude contemplative des pierres de rêve, un concept issu de la Chine impériale et destiné aux érudits.

Dans Pierres (1966) puis L’Écriture des Pierres (1970), Caillois décrit les minéraux dans comme « des objets, des substances qui avaient qu’une durée que rien n’affectait ».

Cet « homme qui aimait les pierres » rajoute que leur contemplation évoque cette « mystique matérialiste… jusqu’à y disparaître et où l’on serait délivré de la conscience et de l’émotion ».

Il ajoute que « les pierres représentent cette absence de péripéties où je vois la rançon de la vie ». Source d’inspiration, agates, calcédoines, jaspes et paésines suggèrent cette grandiose éternité qui fait tant défaut aux mortels humains terrestres. Ainsi, de l’inspiration théologique antique, de l’exploration autorisée de possibles mondes extra-terrestres pendant les Lumières, le 20e siècle revient à une plus froide distinction entre minéral universel et vie terrestre, distinguant sans vergogne le minéral mort du vivant chaleureux.

Des vibrations minérales

Quant à la science, disais-je, elle a permis de mettre en lumière des vibrations au sein des minéraux, au plus profond des atomes. Exposés à toute température au-delà du zéro absolu (sachant que la température la plus basse possible soit -273 °Celsius) les atomes vibrent suivant des fréquences plus ou moins variables suivant leur environnement.

Leur couleur est l’un des multiples visages de leur aptitude à réagir : les atomes absorbent préférentiellement les énergies lumineuses disponibles à l’exception de celles qui lui donneront sa couleur. Des vibrations, certes, mais point d’émotions.

En fait, cette Terre n’est en rien inerte : séismes et éruptions nous renseignent sur ses inflexions, sur son évolution constante. Notre Terre change comme elle a déjà changé. Et elle changera encore. Ses minéraux ne naissent pas, ils se forment. Ses roches ne vivent pas mais elles existent. Quant aux cristallisations, elles ne meurent pas, elles disparaissent. Et après ce cycle évolutif, les géomatériaux s’adaptent à leurs nouveaux environnements. La grande différence entre biodiversité et géodiversité réside dans la fatalité terminale d’un cycle : mort inéluctable dans le cas du vivant, changement d’équilibre pour le minéral.

Si l’évolution minérale n’est pas darwinienne, elle est néanmoins le reflet d’une immense activité tellurique d’adaptation, fougueusement incommensurable. Pas opposées de l’une de l’autre, la géodiversité alimente la biodiversité qu’il lui redonne en retour ses créations biogéniques, quelquefois cristallines comme les coquillages, les squelettes, nos dents…

La longue évolution d’un monde minéral

Une récente théorie de Robert Hazen (Carnégie, USA) et de ses collaborateurs postule qu’à la formation de la Terre, il y a environ 4,6 milliards d’années, un nombre très limité de minéraux existaient. Ensuite, l’évolution de notre planète aurait complexifié sa géodiversité. En fait, sans grand effort, je postule dans un article paru au sein de l’ouvrage collectif « Être Pierre » qu’il est plus probable – tout au contraire – qu’il existait alors une géodiversité primordiale bien différente de celle que nous connaissons actuellement à la surface de la Terre.

Claude Cahun, Autoportrait, 1933, tirage argentique d’époque, image utilisée pour l’affiche de l’exposition « Être Pierre ». collection Dolorès Alvarez de Toledo, Paris Estate Claude Cahun/DR

Et qu’elle était alors dotée d’une autre complexité que notre imagination peine à formaliser à cause du peu de témoignages encore existants de cette période si lointaine. La science actuelle nous renseigne que cette géodiversité devait englober une extraordinaire variété de composés dont ceux riches en carbone, incluant acides aminés et autres molécules complexes dont un bon nombre n’existent même plus à la surface actuelle de la Terre sous cette forme primordiale mais que nous avons retrouvées dans les vestiges fossiles de ces temps anciens, les météorites et les comètes.

Si les êtres vivants sont assurément issus de la pierre, une grande question consiste à savoir si les ingrédients premiers de la vie se sont agencés au sein d’une Terre primitive, peut-être au fond des océans. Alternativement, les briques élémentaires de la vie peuvent provenir d’une source extra-terrestre, comme les comètes et les météorites, qui auraient « fécondé » une Terre abiotique, ce qu’on nomme la panspermie. Et pourquoi pas les deux ?

Les récentes recherches du biologiste David Zwicker et de ses collaborateurs ont pu montrer que des gouttelettes organiques sont capables de croître et se diviser au fond d’une éprouvette. Et ce, à la condition qu’elles soient constituées d’une matière réactive avec son environnement et en présence d’une source d’énergie pour évoluer : les sources hydrothermales et autres fumeurs des fonds océaniques peuvent aisément suppléer cette dynamique.

Entre convection et vie

Dans le livre sur l’exposition « Être Pierre », j’écris que, contrairement à la Terre, il semble que Mars n’a pas connu cette évolution. Pourtant, Mars primitive possédait aussi de grands océans comparables à la ceux formant sur Terre une soupe primordiale dans lesquels les molécules organiques auraient pu s’agréger pour former des édifices moléculaires plus complexes.

Il manque donc cet important je-ne-sais-quoi qui différencie la Terre de Mars. La tectonique recycle les roches, les éléments et accélère les réactions, des combinaisons en augmentant les contacts entre des roches qui n’avaient pas forcément eu de contacts directs en absence de ce mécanisme.

Sur ce, postuler que le vivant terrestre serait issu indirectement de cette réactivité tectonique n’est actuellement qu’une conjecture hasardeuse.

Mais doit-on rechercher des planètes tectoniquement actives pour y explorer une vie extra-terrestre ? Voici l’une des grandes questions qui vont bientôt connaître d’immenses développements.

Lisez « Être Pierre » : je propose un « final astronomico-cataclysmique » débouchant sur la dernière question qui se posera alors que la Terre sera engloutie par le Soleil. Je vous laisse la découvrir !


« Être Pierre », musée Zadkine, Paris, du 29 septembre 2017 au 11 février 2018.