Les politiques identitaires sont-elles émancipatrices ou régressives ?

Si les membres de l'UKIP (parti d'extrême-droite anglais) étaient des pigeons, Clacton-on-Sea de #Banksy. Duncan Hull/Flickr, CC BY-NC-SA

Parfois sectaires, voire agressives, les politiques identitaires peuvent-elles être également progressives et émancipatrices ?

Les dernières actions de militants de groupuscules identitaires aux frontières de l’Italie et de la France s’inscrivent ainsi dans une vision de la politique déterminée d’abord par l’adhésion, l’identification à un groupe commun. Une mouvance que l’on retrouve un peu partout aujourd’hui.

De l’influence de la caste en Inde à l’essor d’un nationalisme chrétien xénophobe en Italie et en Hongrie, les individus se mobilisent pour défendre ce qu’ils perçoivent comme leur identité religieuse ou ethnique commune.

La pérennité des politiques identitaires est surprenante. Les théories modernistes développées après-guerre postulaient pourtant que l’héritage identitaire ethnique et religieux perdrait de son importance avec l’entrée dans la modernité. Ou, du moins, que l’« effet de groupe » irait en s’atténuant.

L’urbanisation, l’éducation, la mobilité et les nouveaux moyens de communication étaient censés affaiblir le sentiment d’appartenance à une communauté ethnique ou religieuse « primordiale ».

image id=“215245” aligne=“centre” source=“Attila Kisbenedek/AFP” caption=“Des sympathisants du parti Fidesz célèbrent la victoire électorale du premier ministre hongrois Viktor Orban à Budapest, le 18 avril 2018.”

Les théories de la modernisation à l’épreuve

Les choses ne se sont pas passées ainsi. Bien sûr, la modernisation a radicalement transformé les modes de vie traditionnels, mais, comme le souligne le socio-anthropologue Frederik Barth, les membres d’un groupe ethnique peuvent conserver un sens très fort de leur identité malgré ou justement à cause de bouleversements radicaux dans leur mode de vie.

Le sociologue Rogers Brubaker insiste sur le fait que « l’effet de groupe » lié aux catégories ethniques et religieuses peut ainsi s’intensifier en période d’évolutions sociétales si cela permet d’agir collectivement ou si le cours des choses menace des intérêts communs.

La persistance des politiques identitaires est sujet d’inquiétude pour beaucoup de gens. Le problème n’est pas tant la diversité ethnique et religieuse en tant que telle, puisque celle-ci est souvent reconnue, et même célébrée, en tant que source de variété et d’innovation. Cependant, les réactions inquiètes, voire hostiles, se multiplient dès que ces groupes identitaires se mobilisent sur le plan politique) pour réclamer davantage de droits et de reconnaissance, car ils réveillent le spectre du tribalisme, de la balkanisation et de la polarisation entre communautés.

Les enjeux du multiculturalisme

La principale difficulté réside dans la totale hétérogénéité de ces politiques, dont les idéaux et les objectifs peuvent être diamétralement opposés. Les cas d’ethnocentrisme fratricide et de sectarisme dégénérant en guerre civile sont souvent beaucoup plus médiatisés que les autres. Toutefois, il est important de rappeler que, dans la majorité des cas, la mobilisation politique de groupes ethniques et religieux s’effectue de façon pacifique, bienveillante et même progressiste.

L’un des exemples les plus parlants à cet égard est la mobilisation des peuples indigènes d’Amérique latine qui réclamaient (et ont pour partie obtenu) l’adoption de ce que la chercheuse Donna Lee Van Cott appelle le « constitutionnalisme multiculturel », c’est-à-dire la reconnaissance constitutionnelle d’un statut distinct pour les populations autochtones. Ce statut inclut le droit à l’auto-administration, la restitution des terres, et la réparation des préjudices causés par des siècles de spoliation, de marginalisation politique et de dénigrement culturel.

Des membres des communautés indigènes marchent pour leurs droits en Équateur. Pxhere.com, CC BY

Cependant, l’efficacité concrète de ces réformes suscite de vifs débats en Amérique latine. Certains estiment que les changements apportés sont purement symboliques et orchestrés par les élites, précisément pour détourner l’attention des structures sous-jacentes du pouvoir.

D’autres déplorent le fait que, malgré les bénéfices tangibles qu’elles apportent aux peuples autochtones, les réformes multiculturelles créent dans le même temps de nouvelles hiérarchisations ethniques, en excluant par exemple les latino-américains d’origine africaine, qui ne sont pas considérés comme « indigènes ».

La dictature de l’authenticité

D’autres encore affirment que cette politique emprisonne les gens en les enfermant dans des cases, et met en péril les libertés individuelles. Obtenir de nouveaux droits multiculturels nécessite en effet de « faire Indien », c’est-à-dire de se conformer à des pratiques culturelles « authentiques ». Une telle attente renforce la mainmise sur les conservateurs et les adeptes du patriarcat, qui s’arrogent le pouvoir de déterminer ce qui est authentique.

Tout en ayant conscience de ces dangers, beaucoup de commentateurs assurent néanmoins que l’avènement des politiques en faveur des peuples indigènes en Amérique latine constitue une avancée positive, non seulement pour les autochtones, mais aussi pour la société dans son ensemble. Ce phénomène a encouragé la participation au processus démocratique de communautés qui en étaient jusqu’alors exclues, réduit les risques de retour à l’autoritarisme, légitimé la consolidation de la démocratie et même servi de laboratoire à des expérimentations innovantes en matière de citoyenneté.

La participation des populations indigènes à la réforme constitutionnelle de 1991 en Colombie a ainsi joué un rôle symbolique et de catalyseur dans le processus de démocratisation, comme le montre un récent rapport à l’attention du Centre mondial du pluralisme.

En ce sens, dans ces aspects les plus positifs, la nouvelle politique en faveur des minorités est un réel vecteur de changement, non seulement dans la vie de ces minorités mais aussi, de façon plus générale, par son influence sur la politique nationale, qu’elle oriente dans une voie plus progressiste, inclusive, démocratique, tolérante et pacifique.

Les opposants au pipeline du Dakota manifestent aussi leur désaccord avec la politique de Donald Trump, à Minneapolis (Minnesota), le 20 janvier 2017. Fibonacci Blue/Wikimedia, CC BY-SA

Encouragés par de tels exemples dans le monde entier, des rapports internationaux ont pris résolument position en faveur d’une « démocratie multiculturelle », y compris le rapport sur le développement humain du PNUD pour l’année 2004, texte pionnier en la matière, intitulé Liberté culturelle dans un monde diversifié, et le Rapport mondial sur la diversité culturelle de l’Unesco en 2008.

Contre-exemples

Ces idées se heurtent toutefois à une forte résistance, y compris au sein de la communauté internationale, en partie parce que pour chaque exemple de politique ethnique progressiste, on trouve des contre-exemples, comme les politiques pro-indigènes d’Afrique de l’Ouest et d’Asie du Sud-Est.

Dans ce contexte, les revendications d’une identité indigène ou autochtone servent moins à défier un système de hiérarchisation et d’exclusion atavique, qu’à le renforcer pour reléguer « les étrangers » venus d’autres régions du pays au statut de citoyens de seconde zone, perpétuant ainsi les sentiments d’inimitié et d’exclusion, au lieu de construire des relations plus inclusives et respectueuses du principe démocratique de citoyenneté.

Un vendeur ambulant à Glodok, le quartier chinois de Jakarta. Les Indonésiens d’origine chinoise ont été récemment montrés du doigt par des politiciens qui les qualifient de « non-autochtones ». Uwe Aranas/Wikimedia, CC BY-ND

En Asie du Sud-Est, par exemple, des politiciens indonésiens nient aux citoyens d’origine chinoise le statut d’autochtone, sous-entendant par également qu’ils ne sont pas dignes de confiance. La junte militaire birmane et plusieurs représentants du culte bouddhique local ont justifié l’oppression des Rohingyas) sous le prétexte (fallacieux) que ceux-ci sont des étrangers qui devraient « rentrer » au Bangladesh.

Des politiques « indigénistes » qui, à première vue, semblent similaires génèrent donc en pratique des conséquences très différentes.

Naturellement, il existe des formes extrêmes de politique identitaire, encore plus violentes et intolérantes, ancrées dans ce qu’Arjun Appadurai appelle les « identités prédatrices », dont « la construction sociale et la mobilisation exigent l’extinction de catégories sociales voisines, considérées comme des menaces pour la survie d’un groupe donné ».

Ce type de politique identitaire peut mener à la ségrégation, au nettoyage ethnique ou même au génocide.

Des facteurs nationaux et internationaux

Pourquoi les politiques identitaires sont-elles émancipatrices dans certains contextes, et régressives dans d’autres ? Parfois, la réponse est à chercher dans les facteurs extérieurs. L’exemple le plus évident est la façon dont la Russie soutient les minorités rebelles en Ukraine, en Géorgie et en Moldavie, afin de maintenir son hégémonie sur la région, comme l’explique Neil MacFarlane.

Même bien intentionnées, les organisations internationales aggravent parfois les choses. En matière de résolution des conflits, par exemple, l’Union européenne préfère les ONG civiles aux mouvements sociaux ethniques ou qu’elle considère sectaires. Cette préférence est censée promouvoir l’inclusion sociale ; en réalité, elle empêche sans doute des politiques pro-minoritaires, vectrices de changement positif, de voir le jour.

Néanmoins les acteurs internationaux peuvent aussi avoir un impact constructif, comme en Amérique latine où des organismes et réseaux mondiaux de défense des droits humains et des peuples autochtones ont contribué à promouvoir une citoyenneté inclusive.

Bien entendu, les minorités elles-mêmes ont leurs propres traditions d’autorité, de responsabilité, de débat et de tolérance qui peuvent affecter leur façon d’exploiter les occasions offertes par les réseaux internationaux ou les structures politiques locales.

La question de savoir comment ces différents facteurs transnationaux, nationaux et locaux interagissent pour déterminer l’orientation d’une politique identitaire reste ouverte et nécessite de plus amples recherches.

Des hommes armés de l’ethnie Kikuyu provoquent un groupe d’une ethnie rivale à Naivasha, dans la province kenyane de la Vallée du Rift, le 28 janvier 2008. AFP

La lutte contre l’exclusion

Même si les formes régressives de politiques identitaires restent communes, il ne faut pas oublier que les mobilisations politiques autour des questions de race, d’ethnicité, de religion ou d’indigénéité sont souvent un moyen de lutter contre les pratiques d’exclusion au cœur des conceptions dominantes du progrès social.

Les théoriciens de la modernisation, comme Gabriel Almond et Sidney Verba, partaient du postulat que les institutions publiques et les identités civiques qu’ils défendaient étaient accessibles à tous. Or nous savons que ces institutions et ces identités sont presque toujours empreintes d’une hiérarchisation culturelle qui valorise certains groupes, perçus comme développés, civilisés et responsables, et en dénigre d’autres, soi-disant arriérés et indisciplinés.

Le progrès social est présenté par ces institutions comme la conséquence naturelle de l’histoire, de la langue et de la culture de certains groupes, tandis que celles d’autres groupes sont qualifiées d’obstacles au progrès.

Pour participer à la vie publique et civique, les membres de ces groupes stigmatisés doivent se cacher ou gommer leurs traits identitaires, et sont constamment forcés de combattre les préjugés sur leur valeur ou leur intégration à la société, comme c’est le cas des Roms.

Sur ce point le comportement des pays émergents est marqué par l’ambivalence et les revirements politiques. Ainsi, les campagnes de discrimination positive en Inde, en faveur des castes les plus basses, répondent-elles aux attentes des défenseurs des droits civiques. Elles coexistent cependant avec la mobilisation récurrente autour de la vision d’un État-nation hindou et l’incitation afférente à la violence envers les musulmans.

Même quand les règles institutionnelles ne font pas officiellement de discrimination sur des critères raciaux ou religieux, elles peuvent reproduire ces hiérarchisations de statut et de reconnaissance.

Dans la mesure où la mobilisation autour d’identités collectives subalternes est pensée comme un défi (implicite ou explicite) lancé à la hiérarchie, elle peut être vue non comme une manifestation incivile de sectarisme et de tribalisme, ou un rejet futile du changement et des influences culturelles, mais comme un combat pour une forme plus efficace et inclusive de démocratie, de citoyenneté et de progrès social. Il nous faut rester ouverts à cette possibilité.

Bien sûr, il n’est pas question de nier l’existence du sectarisme et du tribalisme, ni leur incivilité, mais le défi consiste précisément à différencier les formes les plus émancipatrices des formes les plus régressives de politique « primordiale ».


Ce billet s’inscrit dans une série de contributions issues du panel international sur le progrès social, une initiative universitaire internationale réunissant 300 chercheurs et universitaires – toutes sciences sociales et sciences humaines confondues – qui préparent un rapport sur les perspectives de progrès social pour le XXIe siècle. En partenariat avec The Conversation, ces articles proposent un aperçu exclusif du contenu du rapport et des recherches de ses auteurs.

Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast for Word.

This article was originally published in English