Les premiers humains ont dû se féminiser pour dominer le monde

Reconstitution par l'artiste Élisabeth Daynès d'Homo georgicus, daté de 1,8 millions d'années. Élisabeth Daynès , CC BY-SA

Je me suis toujours posé la question de savoir pourquoi notre espèce Homo sapiens, qui a émergée en Afrique il y a environ 200 000 ans, semble n’avoir pas fait grand-chose pendant les premières 150 000 années de sa présence sur Terre. En effet, il a fallu attendre jusqu’à 50 000 ans pour que les premiers signes de pensée créative apparaissent, avec les belles peintures des grottes ornées mises à jour en Espagne, en France et en Indonésie.

À peu près à la même période, une nouvelle sous-espèce apparaît : ce sont les humains modernes, ou Homo sapiens sapiens. D’un point de vue anatomique, ces humains étaient plus minces que leurs prédécesseurs. Ils étaient moins velus, avec des crânes plus petits. Globalement, ils nous ressemblaient.

Ces évolutions n’ont pas été simplement anecdotiques. Deux publications récentes nous en disent plus sur comment le développement crucial d’humains plus petits et à l’ossature plus fine a influencé la croissance d’une culture de coopération, la naissance de l’agriculture et la domination humaine sur la planète.

Le premier article analyse des crânes fossiles datant de cette période de transition. Il a été publié par Robert Cieri de l’université de l’Utah et son équipe, dans la revue Current Anthropology. Cieri et ses collègues ont montré que, pour ces crânes, l’arcade sourcilière (l’os saillant au-dessus des orbites) est devenue nettement moins épaisse et que la forme masculine du visage s’est rapprochée de celle des femmes. Les chercheurs ont baptisé cela la « féminisation craniofaciale ». Elle signifie qu’en même temps que les Homo sapiens devenaient plus minces, leurs crânes s’aplatissaient et prenaient une forme plus « féminine ».

A la fin de l’âge de pierre, des crânes humains en voie de féminisation. Cieri et al

Les chercheurs pensent que cela a dû être rendu possible grâce à un moindre niveau de testostérone chez ces individus, puisqu’il y a une relation forte entre les niveaux de cette hormone et le fait d’avoir un visage en longueur avec de grosses arcades, ce qui est perçu aujourd’hui comme étant des traits très « masculins ».

Les personnes présentant de faibles niveaux de testostérone sont moins susceptibles de réagir violemment, ou de façon spontanée. Conséquence : des interactions sociales empreintes de plus de tolérance. Cela a un énorme effet de réaction en chaîne. Comme on le voit dans les collectivités humaines d’aujourd’hui, nous vivons en groupes de très fortes densités avec un niveau incroyable de tolérance sociale. Ainsi, une réduction des réactions violentes aurait bien pu être un prérequis essentiel pour nous permettre de vivre dans des groupes larges et développer une culture de coopération.

L’idée que les humains sont devenus plus féminins, moins agressifs et donc susceptibles de coopérer au sein de groupes est certainement très intrigante. En effet, cela aurait permis à des individus possédant des savoir-faire différents d’être valorisés et de pouvoir se reproduire, en raison d’une baisse de la violence entre mâles. Chez la plupart des primates, le plus costaud tend à dominer le groupe, mais chez les premiers hommes, les individus les plus intelligents ou les plus créatifs auraient bien pu devenir proéminents.

Quand les humains s’auto-domestiquent

Une question demeure : comment sommes-nous devenus plus féminins, moins violents et plus créatifs ? Une seconde recherche, publiée dans la revue Animal Behaviour, nous donne quelques explications. Brian Hare, de l’université Duke, et ses collègues ont comparé des chimpanzés (Pan troglodytes) et des bonobos (Pan paniscus) en Afrique de l’Ouest, deux espèces de singes proches cousins qui vivent dans des environnements similaires de part et d’autre du fleuve Congo.

Une distinction clef entre les deux espèces est la différence de taille entre mâles et femelles : les spécialistes appellent cela le dimorphisme. Les chimpanzés mâles sont nettement plus grands que les femelles alors que chez les bonobos, la différence est moindre. Cela en raison de taux de testostérone dissemblables. Les chimpanzés, en particulier masculins, sont très agressifs mais la violence à l’intérieur ou entre les groupes est quasi inexistante chez les bonobos. Comme les deux espèces ont un ancêtre commun, il y a dû y avoir un fort processus de sélection aboutissant à une féminisation des bonobos.

Le paradis des primates ? Les bonobos sont pacifiques et égalitaires. Mark Dumont, CC BY-NC

Brian Hare et ses collègues suggèrent l’émergence d’un processus d’auto-domestication où les individus violents sont sanctionnés par le groupe et empêchés de se reproduire. Les traits remarqués chez les bonobos sont très proches des changements observés chez les espèces que l’homme a domestiquées, les chiens, les vaches, les cochons d’Inde et les renards. Ils avancent que la raison pour laquelle les bonobos se sont féminisés, et pas les chimpanzés, tient à la géographie : la rive est du fleuve Congo où vivent les chimpanzés est aussi l’habitat de gorilles, en compétition directe, tandis que la rive ouest est le seul territoire des bonobos. Richard Wrangham, professeur à Harvard et coauteur de la publication de Brian Hare, a suggéré dans une intervention récente que le même processus aurait bien pu se dérouler chez les premiers hommes.

L’égalité favorise les réseaux

Cette féminisation via l’auto-domestication n’aurait pas seulement rendu les humains plus pacifistes, et de taille semblable, elle aurait également produit une société plus égalitaire entre hommes et femmes. Une récente étude publiée dans le journal Science par des collègues de l’University College London a montré que dans des groupes de chasseurs-cueilleurs au Congo et aux Philippines, les décisions sur où vivre et avec qui sont prises par les deux sexes, de façon égale. Alors qu’ils vivent dans de petites communautés, ce facteur fait cohabiter des chasseurs-cueilleurs sans liens de parenté. Les auteurs estiment que cela aurait été un avantage évolutif pour les premières sociétés humaines, en favorisant l’émergence de réseaux sociaux plus vastes, la coopération rapprochée entre individus qui ne sont pas des parents, un plus large choix de partenaires et un risque moindre de consanguinité.

Les déplacements et les interactions fréquents entre les groupes ont également favorisé le partage des innovations, ce qui a pu aider à la diffusion de la culture. Comme le souligne Andrea Migliano, premier auteur de la publication, « l’égalité entre les sexes suggère un scénario où des traits humains uniques, comme la coopération entre individus non parents ont pu émerger au cours de notre évolution ».

Il a peut-être fallu attendre la montée en puissance de l’agriculture pour que le déséquilibre entre les sexes réapparaisse, alors que les hommes devenaient subitement en mesure d’accumuler suffisamment de ressources pour pouvoir avoir plusieurs femmes et de nombreux enfants. Ainsi, l’étude de Robert Cieri montre l’émergence de formes du visage légèrement plus masculines pour les premiers agriculteurs, par rapport aux premiers hommes et aux groupes de chasseurs-cueilleurs. À l’heure actuelle, nous avons donc rassemblé quelques indices possibles de ce qui est arrivé dans le passé, entre 50 000 et 10 000 ans. Les humains auraient pu passer par un processus d’auto-domestication et, pour de nombreuses générations, éliminer les personnes incapables de contrôler leurs réactions violentes.

Ce n’est pas aussi farfelu que cela en a l’air : des études de la tribu des Gebusi en Papouasie Nouvelle-Guinée, réalisées par Bruce Knauft, ont montré des niveaux significatifs de mortalité masculine liés à des décisions tribales sur le comportement d’individus jugé si intolérable que, pour le bien du groupe, il était nécessaire de les éliminer.

Ainsi, une violence active mise en oeuvre par les humains, c’est-à-dire pensée, discutée et planifiée, est utilisée pour limiter, contrôler et tuer les individus violents. Ce processus, combiné avec les choix de partenaires effectués par les femmes sur des milliers d’années aurait bien pu aboutir à une sélection de mâles peu chargés en testostérone et avec des traits plus féminins, ce qui aurait débouché sur une société plus égalitaire entre les sexes et permis l’accumulation culturelle.

This article was originally published in English

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