Les programmes logistiques des candidats : on est loin d’être transportés !

À la Semaine Internationale du Transport et de la Logistique à Paris : le 14 mars, débat « présidentielle 2017 ». Aurélien Rouquet

Comme je l’ai expliqué dans un précédent article, de multiples raisons font que la France doit désormais adopter et déployer une stratégie logistique. La logistique constitue en effet un levier clef de la compétitivité des organisations privées comme publiques ; elle est aussi une industrie en plein essor et en recomposition à l’échelle mondiale ; à ce titre, elle forme un important vivier d’emplois qui sont à la fois variés et non délocalisables (1,8 million en France) ; de part son empreinte carbone, elle est incontournable pour favoriser un développement plus durable ; enfin, elle s’appuie sur des infrastructures qui façonnent à long terme le paysage.

Alors que les enjeux sont cruciaux, j’attendais avec impatience la conférence inaugurale du Salon International du Transport et de La Logistique (SITL). Pour l’ouverture de ce salon, qui réunit chaque année les professionnels du secteur à la porte de Versailles, il était prévu ce mardi 14 mars de discuter de la « feuille de route pour le prochain président de la République en matière de transport et de logistique ». Mais c’est peu de dire que j’ai été déçu !

Le salon du transport et de la logistique n’est pas celui de l’agriculture !

Déçu d’abord par le peu de participation des différents candidats à la présidentielle. Aucun des candidats invités n’avait ainsi daigné venir en personne présenter ses orientations en matière de transport et de logistique. En ce mardi 14 mars, Emmanuel Macron réservait sa seule intervention aux étudiants de l’Université de Lille, devant lesquels il devait plancher sur la justice. Benoît Hamon était en déplacement en Corse. Jean-Luc Mélenchon n’avait pas d’intervention prévue, et Marine Le Pen était le soir à 18H devant le micro de RFI. Enfin François Fillon avait une bonne excuse : il était mis en examen…

N’étaient donc présents que des représentants qui avaient été chargés par leurs candidats de venir exposer leurs orientations. Enfin, par presque tous, puisque Benoît Hamon, malgré plusieurs relances, n’avait pas daigné se faire représenter. Peut-être pense-t-il que la logistique est déjà robotisée et ne mérite donc pas le déplacement ? Au micro du journaliste Frédéric Denhetz, se sont ainsi succédés : Louis Nègre (pour François Fillon) ; François de Voyer (pour Marine Le Pen) ; Arnaud Leroy (pour Emmanuel Macron) ; Laurent Courtois (pour Jean-Luc Mélenchon). Il y avait dans la salle peu de journalistes en dehors de ceux de la presse logistique, pas de hordes de caméras : on était loin de l’ambiance du salon de l’agriculture…

Qu’à cela ne tienne, positivais-je, les candidats ne peuvent être au four et au moulin, et ce qui compte, c’est ce qu’ils ont prévu pour le quinquennat, donc avant de juger, écoutons leurs représentants !

Salon SITL 14 mars 2017. Aurélien Rouquet

Fillon, pour un ministère du transport, de la logistique et des infrastructures

Les débats ont à peu près bien commencé avec l’intervention de Louis Nègre. Le représentant de François Fillon a ainsi débuté son propos en expliquant que « le transport n’est pas la priorité de nos grands candidats à la présidentielle », même si les choses sont en train d’évoluer. Dans ce cadre, il a indiqué que son candidat est favorable à la création d’un « ministère de plein exercice qui s’intéresse au transport, à la logistique et aux infrastructures ». À l’heure actuelle, ce n’est en effet qu’un secrétariat, et le fait d’avoir un ministère plein constituerait un moyen de peser plus lourd.

Il s’agirait également pour François Fillon de s’inspirer de ce qui est fait pour le militaire, et de créer une « loi de programmation » pour se donner une visibilité sur le quinquennat, notamment en ce qui concerne les investissements dans les infrastructures. Au-delà de cette réflexion institutionnelle, Louis Nègre a rappelé les objectifs généraux poursuivis par François Fillon : s’engager vers une économie décarbonée avec un prix à la tonne plancher de 30 euros ; augmenter la part de l’électrique et réduire le gazole ; aller vers une mobilité durable (avec la modernisation du réseau ferroviaire) ; privilégier le fret massifié pour le transport des marchandises ; verdir la fiscalité sans l’alourdir ; faire de la qualité de l’air une préoccupation absolue.

Si l’on ne peut ici qu’adhérer à de tels objectifs, force est de constater que ceux-ci sont essentiellement axés sur le seul transport, qui n’est qu’une sous-partie de la logistique. Cela semble ainsi témoigner chez le candidat Fillon d’un manque de compréhension globale des enjeux logistiques. Cela s’est notamment confirmé lorsque Louis Nègre a affirmé, je cite, qu’à « l’intérieur des transports il y a le volet logistique qui est encore plus pointu », alors que c’est l’inverse !

Le Pen, une vision ultra nationale et centrée sur le seul coût du transport

Cette faible compréhension globale par nos dirigeants de la logistique a été nettement plus manifeste durant la deuxième intervention, celle du représentant du Front national. François de Voyer a commencé par affirmer que Marine Le Pen est favorable à des investissements dans les infrastructures, qui préparent l’avenir. Pour cela, elle a prévu de créer elle aussi un grand « ministère de l’aménagement du territoire, des transports et de la politique de la ville, pour avoir une vision globale ».

Une telle dénomination, qui omet symboliquement le terme intégrateur et systémique de logistique, laisse justement à penser que la vision globale manque… Un tel sentiment s’est accru lorsque François de Voyer a abordé le projet du canal seine-nord Europe, en soutenant que l’on avait fait les choses à l’envers. Il aurait ainsi fallu d’abord développer le port du Havre, car un tel canal, en connectant la seine aux réseaux fluviaux du nord de l’Europe, risque de favoriser les ports étrangers du nord Europe.

Pourtant, l’on sait très bien que ce qui rend un port compétitif et fait par exemple la force de Rotterdam ou d’Anvers, c’est justement l’interconnexion d’un port avec un large hinterland par le biais de divers réseaux terrestres (ferroviaires, routiers et fluviaux !). Ce sentiment s’est confirmé quand François de Voyer a abordé la question des entreprises de transport routier et souligné que le problème était qu’elles n’étaient plus concurrentielles. Il a alors rappelé la volonté de Marine Le Pen de supprimer la directive sur les travailleurs détachés, cause d’une concurrence déloyale.

Or, si l’on pense que c’est par les seuls coûts que l’on va doper la compétitivité de ces entreprises qui ont à faire face aux géants DHL, Fedex et UPS… Le seul aspect novateur évoqué par le représentant du Front national a été le « bétonnage des périphéries ». Celui-ci a ainsi suggéré de créer une taxe pour rationaliser l’espace et éviter l’étalement des entrepôts. La portée de son propos a cependant été amoindrie par sa préconisation de redonner du pouvoir aux Maires, alors que ces zones se déploient à l’interstice des communes et appellent justement à une réflexion régionale a minima !

Emmanuel Macron, pour l’application de la stratégie France Logistique 2025

Le troisième représentant à prendre la parole a été Arnaud Leroy. Le député, auteur d’une loi durant le dernier quinquennat sur l’économie bleue, lui-même fils de transporteur routier, a sans conteste été celui à faire la plus forte impression. Celui-ci a commencé par s’interroger sur la méthode qu’il s’agissait de suivre. Pour le prochain quinquennat, fallait-il un nouveau rapport ? Un nouveau plan ? Une nouvelle stratégie ?

Son point de vue a alors été de dire que la stratégie, « on l’avait déjà », à travers le plan France Logistique 2025, finalisé en mars 2016, « fruit du travail de l’ensemble des services de l’état et des professionnels ». Dans ce cadre, la volonté d’Emmanuel Macron apparaît de prolonger ce qui a été fait durant le quinquennat de François Hollande, et de mettre en œuvre ce plan, dont l’objectif est de faire de la France un membre du top 5 mondial en logistique.

Pour cela, il s’agit selon Arnaud Leroy de s’appuyer sur les investissements prévus dans le programme de Macron (dont 5 milliards pour les transports et équipements collectifs). Au-delà de cette philosophie générale, le député a par ailleurs insisté sur la question portuaire, pour lui un point clef. L’enjeu est de faire des investissements, afin de changer le modèle économique des ports et l’adapter à l’envolée de la conteneurisation.

Cela suppose plus largement d’améliorer la qualité de service globale des chaînes portuaires pour les clients, ce qui pourrait être fait à l’aide de sociétés de projet pour l’axe Marseille Rhône ainsi que pour la Seine. Plus largement, il a souligné la nécessité d’avoir une approche nationale des ports, voire européenne, la seule à même de permettre de peser dans le rapport de force qui existe entre les ports et les trois ou quatre grands armateurs mondiaux. En termes de logistique, une approche européenne lui semble par ailleurs indispensable, « car le réseau de transport européen ne se décidera pas tout seul à Paris ».

Mélenchon, une visée écologique n’intégrant que le transport

Après cette intervention à peu près à la hauteur des enjeux, c’est à nouveau la déception qui a primé lorsque Laurent Courtois, cheminot et syndicaliste, chargé du livret transport du programme de Jean-Luc Mélenchon, a pris la parole.

Rappelant que le cœur du programme de la France Insoumise est la planification écologique, celui-ci a justement débuté son propos en indiquant qu’on ne pouvait faire sans une réflexion sur « les transports ». Pour diminuer leurs effets nocifs, Jean-Luc Mélenchon souhaite mettre en place d’une taxe carbone, dont personne ne serait exonéré, ainsi qu’une taxe kilométrique pour le transport routier. Il souhaite également un grand plan pour le développement du ferroutage. Si ces mesures vont dans le bon sens, elles témoignent cependant d’une approche centrée sur le seul transport et non sur la logistique au sens large. Or, si l’on veut diminuer l’impact environnemental des activités logistiques, c’est simultanément les divers modes de transports et d’entreposage qu’il faut repenser !

Il était d’ailleurs assez étonnant que dans une conférence sur la feuille de route logistique du prochain président, on en vienne à discuter du fait que la SNCF doive à nouveau transporter des wagons isolés… Au cours de son intervention, Laurent Courtois a également rappelé que Mélenchon était comme Le Pen favorable à la suppression de la directive européenne sur les transporteurs détachés, afin d’éviter la concurrence déloyale. Il a également plaidé pour le développement des infrastructures portuaires et fluviales, pour lesquelles il y a selon le candidat un gros travail à faire, et conclu un propos très centré sur le ferroviaire, en appelant à la création d’un schéma multimodal.

Quelle feuille de route pour le prochain président ?

Au final, force est de constater qu’à une exception près, les candidats ne sont pas vraiment à la hauteur de l’enjeu. Tous restent prisonniers d’une vision réductrice des activités logistiques. Cela les conduit à en revenir pour la énième fois dans leurs programmes à deux questions, qui sont certes importantes mais qui ne sont qu’un bout du problème : celle des ports et celle du transport routier. Ainsi, au SITL, aucun représentant n’a ne serait-ce qu’évoqué la question de l’emploi logistique, ni la compétition mondiale féroce qui règne aujourd’hui dans le secteur de la prestation logistique. Quelle pourrait être une feuille de route plus audacieuse pour le prochain président ? C’est ce que nous verrons dans un prochain article !