Les sociétés « isolées », un fantasme de touriste

Vue sur la plage n°3, Havelock Island, aux îles Andaman (Inde) où vivent des sociétés « isolées ». Sankara Subramanian, CC BY-SA

En novembre 2018, John Chau était tué dans les îles Andamans, en voulant accéder à l’île de Nord-Sentinel pour, disait-il, « apporter Jésus » à ses habitants.

Dans le même archipel, sur les îles Andaman du sud et centrale, les Jarawa connaissent une situation quasiment opposée à celle des Sentinelles, réputés vivre en complet isolement.

Là, à l’inverse, les tentatives pour interdire la présence des touristes – considérés comme porteurs d’une curiosité malsaine et d’influences néfastes – sont un échec plus ou moins total puisque ces derniers ont accès aux communautés îliennes et se comportent avec eux comme les Européens du XIXe siècle pendant les expositions coloniales leur jetant même des bananes.

Des imaginaires occidentaux qui perdurent

Le traitement médiatique de la première affaire, et les formes de tourisme qui existent parmi les Jarawa, nous renseignent notamment sur les représentations solidement ancrées dans les imaginaires occidentaux sur certains types de sociétés considérées comme « à part » (nous verrons à quel titre), et sur la relation aux « autres » que toute société entretient.

Les îles Andamans, au large de l’Inde. Wikimedia, CC BY

Ces cas ont, en outre, soulevé des polémiques dont l’objet central est le caractère approprié ou non du comportement des étrangers – en l’occurrence missionnaire ou touristes – dans des sociétés où ils n’ont pas été conviés. En réaction à la mort de John Chau, la réalisatrice Aruna HarPrasad s’était exclamée :

« Mais qui était-il, ce jeune homme, et d’ailleurs, qui sommes-nous donc, pour nous arroger le droit d’aller déranger ces gens et corrompre ces tribus isolées vivant en harmonie avec une nature dont nous avons désormais oublié l’essence même ? »

Comment les chercheurs en sciences sociales peuvent-ils en effet répondre à cette question et comment se positionnent-ils vis-à-vis des questions éthiques suscitées par ces « contacts » et le développement du tourisme dans des sociétés dîtes « isolées » ?

Reportage de France 24 sur le tourisme qui décime les Jarawa.

Des sociétés hors du temps ?

Le vocabulaire mobilisé dans les médias pour désigner les Sentinelles ou les Jarawa, deux groupes autochtones (au sens de premiers habitants) des îles Andaman, est, à bien des égards daté : les premiers sont qualifiés de « peuplade » ou de « peuplade isolée », de« tribu considérée comme la plus isolée de la planète » qui « vit en autarcie depuis des siècles ».

De même les Jarawa sont considérés comme « une tribu isolée qui commence tout juste à entrer en contact avec le monde extérieur », dont l’histoire « remonte à la nuit des temps », puisqu’ils sont « issus des premières migrations d’Afrique » et à ce titre seraient même des « Pygmées ».

Le champ sémantique utilisé n’est pas anodin : placées à l’écart du reste de l’humanité par l’utilisation d’une terminologie spécifique (« peuplade » plutôt que « société » par exemple) et la suggestion d’un stade de développement plus « primitif », ces sociétés subissent une forme de différenciation, qui est aussi hiérarchisation. Sans s’arrêter sur cette question, disons simplement que cette vision correspond à des idées remises en cause de longue date puisque ces sociétés sont contemporaines – leur histoire ne remonte ni plus ni moins à la nuit des temps que celle des autres – et ont « évolué » comme les autres.

Un isolement largement exagéré

En outre, il n’est pas besoin d’être un spécialiste de cette région pour saisir que si les contacts des habitants de l’île Nord-Sentinel avec des personnes qui n’y résident pas sont effectivement faibles, donner l’impression que ces sociétés sont restées dans un isolement quasi total jusqu’à ces dernières années est largement exagéré.

En dehors des échanges entre sociétés autochtones au sein des Iles Andaman elles-mêmes, des contacts existent avec d’autres groupes. L’archipel n’a pas échappé à l’emprise coloniale : entre 1858 et 1900, un système pénitentiaire britannico-indien y a été établi.

Les touristes apprécient la visite du pénitencier « cellular jail » sur Port Blair, dans l’une des îles principales de l’archipel des Andamans et Nicobar, au large de l’Inde. Pexels

Les habitants des Andaman, représentés avant même d’être connus comme étant parmi les peuples les plus « primitifs », deviennent à ce moment des objets de photographie, d’étude « scientifique », voire de « désir », qu’il faut « domestiquer » ; bref, ils sont largement « contactés ».

Au XXIe siècle, bien qu’éphémères, les contacts se prolongent.

La mise en scène des soi-disants « premiers contacts »

La surenchère médiatique sur l’isolement des Sentinelles et Jarawa est donc un exemple de plus dans une longue série de mises en scène de soi-disants « premiers contacts » qui semblent se rejouer incessamment en différents points de la planète.

Comme le souligne Pierre Lemonnier en Papouasie-Nouvelle-Guinée ces sociétés sont présentées comme les traces d’un « âge de pierre » révolu, et le périple pour arriver jusqu’à elles comme un voyage dans le temps.

Dans ces différents cas, le fait que certaines sociétés aient eu des contacts ténus avec les représentants de leur administration nationale et encore plus avec le « monde occidental », ne font pas d’elles des « tribus perdues » qui ignoreraient le monde extérieur, et encore moins les témoignages vivants d’organisations humaines disparues.

Film d’Aruna HarPrasad.

Les malentendus de la rencontre

On ne peut donc se contenter d’expliquer ce qui s’est passé dans la mort du jeune américain, et dans les interactions touristiques avec les Jarawa, comme relevant d’un rejet ignorant – mais aussi « hostile », « agressif » – de l’« autre » dans le premier cas, ou à l’opposé d’une fascination pour « les étrangers et ce qu’ils ont à offrir » dans le second cas. Au contraire, on devrait l’expliquer dans la continuité d’échanges plus anciens.

Comme l’écrit l’anthropologue Gérard Lenclud dans un article paru dans la revue Gradhiva (1991, « Le monde selon Sahlins ») « toute rencontre entre êtres humains, appelle d’un coup et de chaque côté la mise en relation entre ce qui est perçu et un système symbolique ».

Autrement dit, chacun est amené à rapporter l’inconnu à quelque chose de plus familier pour que cela « ait du sens ». Ces interprétations, on l’imagine aisément, sont susceptibles de générer des malentendus, qui découlent des significations divergentes qui peuvent être données de part et d’autre à une même situation.

Une question d’interprétation

Dans le cas des Sentinelles et des Jarawa, les interprétations de – et donc réactions face à – l’arrivée d’étrangers serait à comprendre en fonction de deux points clefs. D’une part, le statut et les représentations de ces derniers dans la société et d’autre part, les interactions qui ont eu lieu par le passé avec d’autres étrangers.

Toutefois, on ignore à peu près tout du premier point, et on ne peut donc comprendre la manière dont les Sentinelles perçurent le jeune missionnaire arrivant sur leur plage, et le « malentendu » qui a pu se jouer là.

En revanche, on en sait un peu plus sur les représentations qui permettent aux touristes ou au missionnaire de « donner un sens » à leurs rencontres : pour les premiers, les Jarawa sont une « peuplade isolée », qui plus est relique des sociétés d’homo sapiens sorties d’Afrique il y a 60 000 ans.

Pour le second, ils sont en plus des païens qu’il faudrait sortir de l’ignorance et du péché. Les voir ainsi peut expliquer en partie (mais non excuser) que l’on s’autorise à demander à une femme de danser pour soi, à prendre des photos interdites, voire jeter de la nourriture par la fenêtre des voitures, ou que l’on puisse poser le pied sur une plage en pensant y être autorisé et protégé par une mission divine.

Le tourisme dans les sociétés autochtones

Soulignons que personne n’échappe aux assignations catégorielles et aux malentendus de la rencontre. L’étranger – qu’il soit missionnaire, touriste, anthropologue ou autre (les nuances que nous faisons entre ces catégories ont parfois peu de sens pour ceux qu’ils rencontrent) – se voit toujours assigner une identité par la société qu’il veut étudier, évangéliser ou visiter.

Réciproquement il ou elle pense l’« autre » en fonction d’un système de référence qui lui est propre. Bien que les anthropologues n’échappent pas à ces mécanismes, ils sont attentifs à la place qui leur est donnée dans une société, conscients que cela ne dépend pas uniquement d’eux, et que trouver cette place prend du temps. Ils appellent à être vigilants aux réactions que leur présence peut susciter et à ne travailler que dans ou avec des sociétés lorsque celle-ci est clairement acceptée.

De nombreux anthropologues reprendraient donc sans doute à leur compte la première partie de la question d’Aruna HarPrasad :

« Qui sommes-nous donc, pour nous arroger le droit d’aller déranger ces gens ? »

Et beaucoup, probablement, déplorent que d’autres – des touristes notamment – s’arrogent le droit de le faire sans y être autorisés.

Être à l’écoute

En revanche, cette question – et c’est là la différence sans doute essentielle entre la posture de l’anthropologue et celle souvent défendue dans les médias autour des cas évoqués précédemment – ne se pose pas au regard d’une nature supposée « intacte » des sociétés concernées, voire de leur rapport « harmonieux » avec la nature.

Être à l’écoute des attentes des groupes sociaux avec lesquels on travaille ou que l’on visite s’impose comme un principe éthique – défendu par les institutions, les chercheurs et/ou les communautés – que celles-ci soient « isolées » ou non.

La question de l’« acceptation » du chercheur dans la société étudiée se pose par exemple de manière aiguë aujourd’hui dans des sociétés « autochtones » immergées dans la globalisation technologique et économique, et qui appellent à un renouvellement des pratiques de recherche pour que celles-ci soient plus « collaboratives » et moins « coloniales ».

Les membres de la Mission Dakar-Djibouti au Musée d’ethnographie du Trocadéro, emblématique de l’ethnographie dite « coloniale » du début du XXᵉ siècle. De gauche à droite : André Schaeffner, Jean Mouchet, Georges Henri Rivière, Michel Leiris, le baron Outomsky, Marcel Griaule, Éric Lutten, Jean Moufle, Gaston-Louis Roux, Marcel Larget. 1931. Charles Mallison, CC BY

Ce qu’une « société » dans son ensemble pense et souhaite

Une des difficultés est bien sûr de savoir ce qu’une « société » dans son ensemble pense et souhaite – toutes les sociétés sont traversées de lignes d’opposition et de points de vue divergents sur ce qui est « acceptable » ou non, y compris en matière de développement touristique.

Une autre difficulté vient de la réalité des relations de pouvoir qui peuvent rendre compliquée l’expression d’un refus de la fréquentation touristique.

C’est en cela peut-être que la situation des Sentinelles et des Jarawa, comme celle d’autres sociétés autochtones, est spécifique.

Ces sociétés ont subi une longue histoire de discrimination et de marginalisation qui peut les rendre vulnérables et peu en capacité de faire entendre leur voix face à l’arrivée d’étrangers, alors que dans d’autres cas elles peuvent se saisir du tourisme comme d’une arme politique dans la reconnaissance de leur autochtonie.

On ne peut donc affirmer une fois pour toutes que le développement touristique est positif ou négatif. Cela dépend largement des situations locales et des relations de pouvoir qui s’y jouent – et notamment de la capacité des acteurs locaux à maîtriser les flux touristiques – mais pas, au regard des anthropologues, d’une supposée nature « isolée » ou « primitive » des sociétés visitées.