Les « vulnérables » pourraient redessiner la carte de la diplomatie climatique

Les habitants des Îles Vanuatu dans le Pacifique, en première ligne du changement climatique. Dave Hunt/Reuters

À l’ouverture officielle de la COP21, le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon, a présenté une nouvelle initiative pour renforcer la résilience des populations et des États les plus fragiles face aux conséquences du changement climatique.

Cette émergence d’un bloc composé de 44 pays dits « vulnérables » marque peut-être un véritable tournant dans les négociations climatiques. La pseudo « fracture Nord-Sud », qui a longtemps orienté les discussions internationales sur le climat, semble vivre ses dernières heures à la COP21, et c’est une très bonne nouvelle.

La fin de la fracture Nord-Sud ?

La grande conférence onusienne sur le climat de Stockholm, en 1972, fut la première du genre. Mais l’ampleur des dissensions entre pays riches et pauvres s’avéra à l’époque absolument dévastatrice. En pleine Guerre froide, les tensions Est-Ouest dominaient. Certains États, le Brésil notamment, trouvaient alors indigne que l’on réclame aux pays pauvres de faire des sacrifices pour l’environnement.

Quelques mois à peine avant la conférence, l’ambassadeur brésilien aux États-Unis, avait affirmé qu’« aucune politique écologique mondiale ne [devait] servir d’excuse pour remettre en cause, entièrement ou en partie, le droit légitime de chaque pays à décider de sa propre politique ».

Ce n’est donc pas vraiment un hasard si la conférence internationale sur le climat de 1992 – le Sommet de Rio, qui donna naissance à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) – eut lieu au Brésil. Les organisateurs étaient alors parfaitement conscients qu’ils ne pourraient se faire entendre sur les questions environnementales (sans même parler de passer à l’action) qu’à la condition de traiter des inégalités de développement au niveau mondial.

Sur bien des plans, ces divisions ressurgissent à chaque action menée par la CCNUCC. Le protocole de Kyoto, adopté en 1997, n’engageait que l’« hémisphère nord » sur les objectifs de réduction des émissions de CO2. Par la suite, les négociations complexes sur les transferts de technologie et le financement de la lutte contre le changement climatique se sont, elles aussi, articulées autour de la fracture entre riches et pauvres. Ces débats, toujours vivaces à Paris, insistaient sur la différence entre pays développés et en développement, tant au niveau de leurs responsabilités que de leurs compétences.

Un regard neuf

C’est précisément ce qui donne toute son importance à cette récente déclaration du bloc des 44 pays vulnérables, qui annoncent qu’ils se démarqueront des autres États en développement. Ils appellent à une réduction plus conséquente des émissions mondiales de CO2 et à limiter l’augmentation de la température mondiale à 1,5 °C, au lieu de 2 °C. La conséquence la plus évidente de cet appel est qu’il sera plus difficile d’appliquer de façon simpliste cette idée de fracture Nord-Sud à la politique internationale.

Plus directement, le refus des « pays vulnérables » de se conformer à ces divisions arbitraires est significatif pour deux raisons.

Il limite les risques qu’un débat international sur la gestion du changement climatique dégénère en querelles sur les inégalités mondiales. Ces dernières sont bien sûr un facteur essentiel quand il s’agit de déterminer les niveaux de responsabilité et de vulnérabilité, mais le changement climatique est un problème trop urgent pour ne pas s’y attaquer frontalement.

Pour traiter ce problème mondial, il faut une approche qui soit attentive aux différences de développement, mais sans en être prisonnière. Cette nécessité était déjà reconnue en 1992 dans la déclaration de Rio, fondée sur le principe d’une « responsabilité commune mais différenciée ».

Christopher Loeak, le président des îles Marshall rappelle à la tribune de la COP21 que son territoire n’est situé qu’à 2 mètres au-dessus du niveau de la mer. Stephane Mahe/Reuters

Environnement et développement intimement liés

Ce refus de la fracture Nord-Sud pourrait aussi porter un coup majeur aux tentatives de certains de présenter l’environnement et le développement comme deux impératifs incompatibles. La croissance économique de différents États passés aux énergies renouvelables montre d’ailleurs à quel point cette thèse est discutable. Pourtant, elle a la vie dure. La scission à laquelle nous assistons entre pays de l’hémisphère sud suggère que la remise en question de cette théorie pourrait influer sur le débat bien au-delà des négociations en cours.

En Australie, par exemple, les adversaires des mesures d’envergure contre le changement climatique décrient généralement son impact négatif sur l’emploi et l’économie. C’est ce qui s’est d’ailleurs passé à la veille de la conférence, quand le gouvernement a rejeté les propositions plus ambitieuses de l’opposition en matière d’émissions de CO2.

Bien que de telles affirmations s’appuient invariablement sur des modèles économiques douteux ou biaisés, elles continuent d’exercer une certaine influence. En revanche, lorsque des pays véritablement pauvres exigent des mesures fortes contre le changement climatique, l’opposition systématique entre croissance et écologie montre ses limites. Ce qui est certain, c’est que des pays comme l’Australie auront plus de mal à recourir à cet argument pour se contenter de faire le minimum, comme ce fut le cas en 1997 à Kyoto.

L’affaiblissement systématique de ces arguments parmi les plus tenaces et les plus nuisibles aux politiques pour le climat représente donc un signe d’espoir. L’émergence d’un bloc de pays vulnérables (associée au développement de la production d’énergies renouvelables, et à la promesse des pays développés de financer les mesures visant à limiter les conséquences du changement climatique dans les pays en développement) menace sérieusement les bases mêmes de l’opposition environnement-développement.

Ceci constitue indéniablement une bonne nouvelle pour la planète, pour les générations futures, pour les populations vulnérables et même pour la croissance économique à long terme.


Traduit de l’anglais par Guillemette Allard-Bares/Fast for Word

This article was originally published in English