Lever de soleil sur Montréal. Quand il s’agit d’urbanisme, la question n’est pas tant de savoir comment planifier physiquement nos villes différemment, mais plutôt comment convaincre le public et les politiciens de réaliser ce changement. Nicolae Rosu/Unsplash, FAL

L’existentialisme pour contrer les changements climatiques dans les villes?

La preuve est faite que les changements climatiques sont d’origine humaine. Au minimum, ces bouleversements nous coûteront cher en raison des conséquences économiques et des pertes de vie causées par l’augmentation de la fréquence et de la gravité des intempéries.

Au pire, ils représentent une menace existentielle.

La vie dans les villes nord-américaines dépend lourdement de l’automobile. De nombreux urbanistes réclament des changements à la façon dont nous développons nos villes. Ils espèrent réduire l’utilisation de l’automobile et ses effets néfastes sur l’environnement, particulièrement les émissions de carbone qui sont un facteur responsable des changements climatiques.

Quand il s’agit d’urbanisme, la question n’est pas tant de savoir comment planifier physiquement nos villes et banlieues différemment. Il existe plusieurs outils et techniques de planification fort bien conçus. La question est plutôt de savoir comment convaincre le public et nos politiciens d’effectuer ce changement.

Les urbanistes et les politiciens ont lancé des projets d’infrastructure de transport en commun et de pistes cyclables de manière à offrir plus de choix à un public désabusé qui dépend encore largement des voitures. Nous avons bâti nos villes autour de l’automobile. Ainsi, il semble donc juste de prendre maintenant des mesures pour les personnes qui choisissent d’autres façons de se déplacer.

Un bus affrontant le mauvais temps. Nous avons bâti nos villes autour de l’automobile. Il semble désormais juste de prendre maintenant des mesures pour les personnes qui choisissent d’autres façons de se déplacer. Nicolae Rosu/Unsplash

Mais comment peut-on s’attendre à de larges réductions de l’utilisation de l’automobile avec cette approche de lancer une multiplication de choix au public, alors que c’est nettement nos habitudes de consommation qui doivent être changées et limitées?

La réapparition inopinée d’un mouvement philosophique, l’existentialisme, peut être de quelque assistance. Cette philosophie met l’accent sur la dynamique entre les choix individuels et les conséquences collectives.

Ces choix sont au cœur des politiques publiques de toutes sortes. Pour contrer les dommages des émissions de carbone, nous devons changer le principe directeur sous-jacent aux approches relatives aux changements climatiques dans les villes.

L’échec du choix individuel axé sur le marché

Comme la plupart des aspects de nos vies, la planification s’élabore à partir des principes desquels nous pensons que le monde fonctionne ou qu’il doit fonctionner. Il n’est peut-être pas surprenant alors que la rhétorique favorisant une augmentation des choix soit devenue prévalente ces dernières années.

Après tout, nous vivons à une époque où l’individualisme est prisé et où la vision du monde axée sur le marché est devenue dominante. Les gens sont de plus en plus considérés comme des consommateurs plutôt que comme des résidants ou des citoyens, et une hausse des choix de consommation est perçue comme foncièrement bénéfique.

Malheureusement, lancer d’autres options de façon à augmenter nos choix va probablement saper la réussite des initiatives de réduction d’émissions de carbone. Le transport en commun et les pistes cyclables sont souvent mis en place pour aider à attirer de nouveaux résidants préférant déjà ces modes de transports vers des quartiers en déclin ou mal en point.

Ce virage contribue à ce qui est devenu « l’embourgeoisement vert ». Il s'agit du déplacement de population à bas revenu vers des banlieues plus axées sur la voiture en raison de la demande croissante de logements dans les secteurs ayant des infrastructures de transport alternatif.

La possibilité de larges réductions des émissions est limitée non seulement en raison du déplacement des communautés, mais aussi parce que ces nouveaux projets ne servent pas la grande partie de la population vivant présentement dans des banlieues à faible densité. N’importe qui peut « choisir » de ne pas participer à la réduction de leurs émissions. Un changement de la façon dont nous considérons le choix pourrait aider, et c’est là que l’existentialisme peut offrir un certain potentiel.

Une conscience collective

L’existentialisme est une philosophie qui est devenue populaire dans les années 1940, en mettant l’accent sur les libertés individuelles face au fascisme. L’origine de l’existentialisme en tant que philosophie est souvent attribuée aux idées de Husserl, Jaspers et Heidegger. La philosophie s’est davantage explicitée dans les travaux de Kierkegaard, Nietzsche et particulièrement Jean-Paul Sartre.

Les existentialistes sont souvent considérés comme étant hautement pragmatiques, ce qui en fait une philosophie attirante pour une science appliquée comme l’urbanisme. L’existentialisme se penche sur des questions concernant les façons dont nous vivons notre vie. La liberté individuelle et la capacité de se remettre en question sont deux axiomes fondamentaux de l’existentialisme. Notre existence est déterminée, d’un point de vue existentialiste, principalement par nos actes, sans toutefois reconnaître aussi les contraintes que nous ne contrôlons pas.

L’immense succès du livre de Sarah Bakewell, At the Existentialist Café, classé dans la liste des 10 meilleurs livres de 2016 du New York Times, traduit un appétit renouvelé pour les idées existentialistes. Other Press

La philosophie existentialiste a connu un certain regain ces dernières années. Par exemple, l’immense succès du livre de Sarah Bakewell, At The Existentialist Café, classé dans la liste des 10 meilleurs livres de 2016 du New York Times, traduit un appétit renouvelé pour les idées existentialistes. L’une des raisons de cette renaissance peut être le lien entre les idées existentialistes à propos des libertés individuelles et notre société de plus en plus individualiste. Comme Sartre le notait : « Suis-je vraiment un homme qui a le droit d’agir de telle sorte que l'humanité se règle sur mes actes? »

Autrement dit, la philosophie soutient que les libertés individuelles ne peuvent pas être préservées si tous les individus sont complètement libres de choisir leurs actes. Le point de référence pour prendre des décisions devient alors l’incidence de nos actes individuels sur la société en général si tous les autres calquent leurs actes sur les nôtres.

Réduisez vos émissions de carbone dès maintenant

Si l’existentialisme effectue un retour, il peut fournir précisément la matière philosophique dont les urbanistes et autres décideurs ont besoin pour aider le public à comprendre pourquoi la solution aux problèmes collectifs, comme le changement climatique, peut nécessiter de restreindre certains choix et non seulement d’en créer de nouveaux.

Si tout le monde continue de conduire des voitures produisant des émissions de carbone, les générations présentes et futures vont subir d’importantes restrictions dans leurs propres choix en raison des conséquences du changement climatique.

Dans une société de plus en plus individualiste, une philosophie qui nous aide à valider nos libertés personnelles tout en mettant l’accent sur nos responsabilités collectives offre un énorme potentiel pour donner un sens à la vie de bien des gens.

Il y a abondance de preuves. Nous pouvons encore réduire certaines des conséquences du changement climatique en acceptant collectivement de réduire dès maintenant les émissions de carbone. Mais la rhétorique pour l’accroissement des choix ne nous mènera pas là.

L’existentialisme peut offrir une justification philosophique sous-jacente relativement nouvelle de la raison pour laquelle les gens devraient se préoccuper du bien collectif à une époque d’individualisme croissant.

This article was originally published in English