L’impact économique du paquet de cigarettes neutre

Manifestation des buralistes contre le paquet neutre le 8 septembre. Adrien admou52/Flickr, CC BY-NC-ND

La ministre de la Santé, Marisol Touraine, a récemment proposé une loi pour la généralisation du paquet de cigarettes neutre en mai 2016. Cette loi dispose que les paquets – et surtout le nom de la marque – soient standardisés, leurs couleurs ternes, et, par conséquent, les avertissements sanitaires plus visibles. Par ailleurs, elle interdit le tabagisme dans certains lieux publics, ainsi que dans les voitures qui transportent les enfants de moins de 12 ans. Le Sénat a voté contre le passage de la loi le 16 septembre, créant – au moins pour le moment – une situation incertaine.

L’Australie a introduit la notion du paquet neutre en 2012. Le but était de réduire le tabagisme et – en même temps – d’accentuer la visibilité des messages sanitaires. Lorsque la nouvelle loi sera adoptée, la France rejoindra l’Australie, ainsi que l’Angleterre et l’Irlande, dans la vente des cigarettes en paquets neutres.

Sans surprise, cette loi n’est pas populaire parmi les propriétaires et les employés des 26 000 bureaux de tabac, qui ont le monopole sur la vente de cigarettes. Certains des buralistes ont même été très loin dans leurs manifestations.

Même si les statistiques varient selon la source, elles montrent toutes que le tabagisme reste très répandu en France. Une étude de l’Organisation mondiale de santé révèle que 34 % des adultes et 20 % des adolescents fument. Une statistique souvent citée estime que 40 % des jeunes adultes entre 20 et 24 ans fument quotidiennement – et que leur nombre augmente ! Ces chiffres ont alarmé les décideurs publics de tous bords, surtout depuis que les études les plus récentes estiment qu’environ 78 000 personnes meurent chaque année à cause du tabac; ce qui en fait la cause principale de décès en France.

Les études sur les paquets de cigarettes neutres (résumées ici et détaillées ici) suggèrent que la suppression des images de marque réduit en effet l’envie de fumer. Néanmoins, le cas australien n’est pas totalement clair puisque les taxes sur les cigarettes ont été relevées quasi simultanément à l’introduction du paquet neutre.

Nonobstant cette controverse, il est presque certain que le paquet neutre réduit le tabagisme. Sinon, pourquoi les groupes cigarettiers monteraient de coûteuses batailles juridiques et de lobbying contre la loi ? De plus, pourquoi dépenseraient-ils autant d’argent en promotion – qui, après tout, est destinée a rendre le tabagisme et les paquets de cigarettes plus attirants – si ils pensaient que le dessin du paquet était sans importance ? Enfin, ces firmes connaissent les études conduites parmi diverses populations de plusieurs pays, dont les conclusions démontrent l’influence du paquet neutre sur le tabagisme.

Un vendeur en Australie range des cigarettes emballées dans des paquets neutres, tous identiques et en grande partie recouverts d'avertissements sanitaires. William West/AFP

Ceci étant dit, bien que nous puissions accepter l'idée que le paquet neutre améliore la santé publique en France et, par conséquent, prolonge l'espérance de vie, nous devons aussi souligner qu’il peut avoir des conséquences économiques méritant de s'y arrêter.

Soulignons que les points ci-après ne plaident ni en faveur du tabagisme (les auteurs de cet article ne fument pas), ni contre la loi (nous sommes en faveur de la loi). Cependant, ils plaident en faveur d’une analyse économique plus poussée avant mai prochain.

Tout d’abord, les taxes sur le tabac procurent au gouvernement français environ 14 milliards d’euros chaque année. Parallèlement, si tout le monde en France cessait de fumer, les dépenses de santé du gouvernement diminueraient. Le graphe 2.5 de ce rapport de l’UE révèle que les dépenses liées au tabagisme pour la France en 2009 étaient de 4 milliards d’euros. Par conséquent, éliminer le tabagisme signifie que le gouvernement perdrait environ 10 milliards d’euros de recettes nettes, la différence entre les 14 milliards en taxes et les 4 milliards d’économies. Une telle perte de recettes signifie que les autres taxes devraient augmenter, les dépenses du gouvernement diminuer, ou les emprunts augmenter pour équilibrer le budget.

Deuxièmement, éliminer le tabagisme signifie qu’on vivrait plus longtemps. Un homme de 40 ans vivrait environ trois ans de plus, et une femme de 40 ans environ un an de plus. Bien sûr, personne ne plaide contre une prolongation de la vie ! Néanmoins, cela signifie qu’il faudrait probablement augmenter les charges sur les salaires (par exemple) pour renforcer le système de retraite.

Troisièmement, lorsqu’on tombe malade et meurt à un âge relativement jeune, les décès créent des emplois et des possibilités d’avancement professionnel. Le tableau 30 dans ce rapport de l’UE mesure la mobilité professionnelle dans 15 pays européens. De 2000 à 2001, environ 5 % de la population en âge de travailler en France a changé d’emploi. Ce taux de mobilité était seulement un tiers de la moyenne de ces quinze pays, suggérant un marché de travail relativement statique, avec peu de possibilités d’avancement. Aussi malheureux que cela puisse paraître, l’amélioration de la santé publique pèserait sur les possibilité de carrière des jeunes salariés!

En somme, bien que le paquet neutre présente des avantages concrets pour la santé publique, il a en même temps des conséquences économiquesnon négligeables. Certes, nous ne sommes pas, personnellement, opposés à la loi. Nous avons, comme tout le monde, des amis morts d'un cancer lié au tabac et l’un d’entre nous a publié des résultats de recherche dans Tobacco Control, la revue académique principale anti-tabac. Néanmoins, dans tout débat, il est important que tout le monde comprenne qu’on doit étudier les inconvénients possibles des meilleures lois, et que ceux-ci doivent être pris en compte – au propre comme au figuré – avant qu’une décision finale soit prise.

Andy Koppel, docteur en littérature française à Tufts University, a été le co-auteur de la version française de cet article. Il a été vice-président du marketing technique et relations OEM à North Atlantic Publishing Systems. Il n’entretient aucun lien financier ou autre et n'a pas de connexion particulière avec la vente ou la fabrication de cigarettes.

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