Loué soit Prince

La guitare de Prince dans l’expositions American Music History à Washington, DC. Eric/Flickr, CC BY-SA

L’annonce de la disparition de Prince, le jeudi 21 avril 2016, à son domicile dans la banlieue de Minneapolis, a aussitôt donné lieu à une multitude de commentaires, tweets, déclarations et vibrants hommages. Vedettes et anonymes, proches et fans, personnalités du monde des médias, de la chanson, du cinéma, de la mode, de la politique, chacun s’est empressé de célébrer l’homme, son génie et son œuvre, de témoigner de sa douleur et d’affirmer sa reconnaissance et sa gratitude pour ce que nous a apporté et légué Prince.

Depuis quelques jours, l’ensemble du corps social s’est constitué en un immense chœur funèbre et fait entendre un chant mêlant louanges et célébration, deuil et désespoir, amour et admiration, gratitude et bénédiction. Chaînes de télévision, ondes radiophoniques, pages des magazines et quotidiens, réseaux sociaux, sites Internet, blogs et forum, rues de France ou des États-Unis sont devenus autant de lieux de diffusion de ce chant unanime ; lieux de célébration, lieux de mémoire, lieux de recueillement.

Une légende en train de s’écrire

Ces messages (tenant à la fois de la messe de requiem et de l’hommage) sont les premiers mots d’un récit qui s’écrit, d’une légende qui se construit, d’un mythe qui s’élabore et commence à se diffuser. Le récit s’enrichit déjà de versions nouvelles. Messages postés sur Twitter, communiqués, articles de journaux, puis bientôt, à n’en pas douter, biographies dressent ou vont dresser un portrait, livrer une histoire toujours plus détaillée et laudative. Le récit écrit, est aussi oral (alimenté par les déclarations, les discours, les commentaires, puis ou déjà les conférences, les cours…).

Il est rapidement récit iconographique (bientôt composé de peintures, photographies, dessins, expositions de photographies, parfois bandes dessinées) ; récit audiovisuel, avec la réédition à venir de films, l’organisation de rétrospectives, mais aussi, faisons-en le pari, la production de téléfilms, documentaires, fictions, l’édition ou la réédition de vidéos, de DVD, ou encore l’édition et la réédition de disques, de compilations, de disques hommages, de tribute concerts…). La scène théâtrale va devenir à son tour lieu de mémoire et de construction et diffusion de ce récit (créations de pièces de théâtre, de comédies musicales…) ; jusqu’au web qui pourrait voir se multiplier pages, blogs, forums, sites consacrés au grand disparu et qui contribueront à la production et la diffusion de ce récit.

L’histoire du grand disparu est composée d’un certain nombre de motifs et dimensions que l’on retrouve de façon assez systématique. C’est ce que révèle l’analyse des biographies de grandes vedettes disparues telles que Elvis Presley, Michael Jackson, Jim Morrison, Dalida, Édith Piaf, Claude François, mais aussi James Dean, Marilyn Monroe, ou encore Che Guevara ou Lady Di… C’est que semble déjà démontrer aujourd’hui une rapide étude des messages, des témoignages, des textes produits depuis quelques jours à l’occasion de la disparition de Prince. Le récit de la vie de ces disparus articule souvent sinon systématiquement trois dimensions qui sont celles de la sainteté et qui structurent le récit de la vie des saints (existences compilées au XIIIe siècle par Jacques de Voragine dans La légende dorée). On les retrouve, ainsi que l’a démontré Nathalie Heinich, dans La légende de Van Gogh.

Vocation, sacrifice et amour

La narration de l’enfance de la vedette met en scène la dimension vocationnelle de son existence (et les motifs de l’élection et de la prédestination, de l’autodidaxie et de la précocité, de l’appel et de la révélation). Nombreux sont les commentaires parus dans la presse ou les médias faisant état de ces qualités et attributs de Prince :

[…] Le petit prodige […] Prince Rogers Nelson manifeste des dispositions précoces pour la musique, composant sa première chanson (« Funk Machine ») à l’âge de sept ans sur le piano familial.

L’artiste sacrifie tout à cette vocation selon un récit qui s’enrichit d’une dimension sacrificielle et pathétique. Elle est émaillée des motifs de l’enfance sacrifiée, de la misère économique et sociale, de la solitude, de la fêlure ou des complexes, des blessures et de la quête, du martyr, du sacrifice, de l’inaptitude au bonheur (en raison notamment de l’esprit rebelle, de l’anticonformisme, de la soif de liberté qui expliquent tout à la fois la singularité de la personne et le caractère novateur de l’œuvre) et du prix à payer : la gloire, le statut de vedette, le talent, le génie, le culte des fans ont en effet un prix : la santé physique, morale psychique, et souvent la mort comme sacrifice ultime.

À nouveau, les commentaires, témoignages, reportages, articles et hommages donnent à voir, à lire, à entendre le sacrifice et ses corollaires : il laisse l’image d’un homme « dévoré par son art », qui ne dormait jamais et consacrait chaque minute de sa vie à créer, composer, jouer, pour notre plus grand bonheur (selon les témoignages de fans ou collaborateurs de l’artiste). « Prince respirait la musique, ne vivait que pour ça », pour « sa quête perpétuelle du son Graal », pris de « crise de boulimie scénique ».

La dimension christique, enfin, compose ce récit et achève de le constituer en récit hagiographique. Amour du prochain, vertus chrétiennes, bonté, générosité, don de soi, dévouement, consécration, altruisme, participation à la construction d’un monde meilleur et à l’avènement du bonheur sur terre, délivrance d’un message de paix, en sont les thèmes principaux. Nombreux sont les messages et les textes consacrés à Prince qui soulignent l’importance du « don » de Prince, du bonheur reçu, et qui affirment la nécessaire gratitude : « Merci de nous avoir tant donné » déclare ainsi la chanteuse Kathy Perry.

Aux côtés d’Elvis, Michael, Lady Di et les autres…

L’existence ainsi racontée se structure souvent autour de quatre phases, déjà observées par Heinich dans le traitement biographique de Van Gogh et que j’ai pu observer à mon tour dans celui de nombreuses vedettes disparues : rejet (de l’artiste et son œuvre, incompris d’abord parce que novateurs), dénoncée comme provocante (elle est ainsi à l’origine du « Parental advisory » qui indique sur les pochettes des disques que leur contenu est provoquant), puis déviation (l’adhésion d’un groupe d’aficionados précurseurs, experts et fans), réconciliation (la reconnaissance unanime du génie créateur) et enfin célébration (les gestes de cette reconnaissance qui se traduit par le culte, les formes de célébration et pèlerinages). Cette succession de phases met en scène une existence qui prend les traits d’une lutte contre l’adversité, d’une revanche sur un destin contraire, d’une ascension. On y trouve les motifs de l’unicité, la singularité, l’exceptionnalité de la personne, de son œuvre, de son destin, l’affirmation de son génie, de son talent.

Les messages et témoignages qui se multiplient ces derniers jours à propos de Prince ne semblent pas déroger à la règle. Ils racontent déjà cette adversité, cette ascension, cette unanimité conquise de haute lutte, et ils affirment l’exceptionnalité de l’homme de l’artiste, de l’œuvre et de cette destinée. Les superlatifs ne manquent pas : « génie », « bête de scène », « incomparable », « incroyable », « artiste total », « personnalité surdimensionnée », « légende », « star planétaire », « surdoué », « virtuose de la guitare », « danseur hors pair », « unique », « exceptionnel », « prodige » « sommité », « hors du commun », « surnaturel ».

Les commentaires, hommages et témoignages sur le chanteur, commencent ainsi déjà à organiser un récit légendaire qui fait entrer Prince dans le cercle prestigieux des artistes sanctifiés, aux côtés d’Elvis, Michael, Lady Di et les autres…

Prince. Culture Culte/Flickr, CC BY

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